Coup d’envoi du Mondial ce 11 juin. Objectif du Maroc : rester dans l’élite
La Coupe du monde s’ouvre ce jeudi soir. En 2022, le Maroc était l’outsider qui surprend. En 2026, il est la nation qu’on scrute. La demi-finale du Qatar a changé le statut. Elle a aussi changé la pression. Le vrai enjeu n’est plus de briller une fois ; c’est de confirmer que ce n’était pas un hasard. L’histoire du football mondial offre des trajectoires instructives.
Il y a quatre ans, le Maroc arrivait au Qatar comme un outsider sympathique. La demi-finale a tout changé. Ce jeudi soir, quand le coup d’envoi retentira, le Maroc entrera dans ce Mondial au 7ᵉ rang mondial. C’est son meilleur classement FIFA historique, avec 1.756,94 points, devant les Pays-Bas. Première nation d’Afrique. Première nation du monde arabe.
Le statut a changé. La question aussi. Le staff de l’équipe nationale fixe-t-il comme objectif les quarts, les demies ? En fait, non. L’objectif est d’aller "le plus loin possible", nous indique-t-on de source autorisée. La formule est prudente. Derrière elle se cache un enjeu autrement plus exigeant, à savoir ne pas rejoindre la longue liste des nations qui ont brillé une fois, puis disparu. Le président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), Fouzi Lekjaa, le dit à sa façon: "Se qualifier au Mondial était un exploit hier, il ne l’est plus aujourd’hui. Pour les Marocains, c’est un acquis. Être champions, rester dans l’élite mondiale, c’est banaliser la victoire."
Banaliser les exploits. C’est précisément ce que la France a fait après 1998. C’est précisément ce que la Turquie, la Bulgarie et le Cameroun n’ont pas su faire. L’histoire du football mondial offre plusieurs trajectoires. Aucune n’est automatique.
La malédiction de l’exploit isolé
L’histoire du football est peuplée de ces équipes qui ont connu leur heure de gloire et n’ont jamais retrouvé ce niveau. En 1990, le Cameroun bat l’Argentine de Maradona en ouverture, atteint les quarts de finale, mène 2-0 contre l’Angleterre avant de tomber 3-2. Personne n’égalera cette performance africaine avant vingt ans. Le moteur camerounais était Roger Milla, rappelé de sa retraite par le président Paul Biya, 38 ans, double Ballon d’Or africain. Quatre ans plus tard, en 1994, le Cameroun encaisse six buts contre la Russie et trois contre le Brésil. Éliminé au premier tour.
La Bulgarie de Hristo Stoichkov, Ballon d’Or 1994, élimine l’Allemagne championne du monde en quarts, termine quatrième. La Bulgarie n’avait jamais gagné un seul match en cinq participations au Mondial auparavant. Après cet exploit, l’Euro 1996 et le Mondial 1998, puis l’effondrement. Sa seule participation majeure suivante est l’Euro 2004, où elle n’a pris aucun point.
En 2002, le Sénégal bat la France, championne du monde, en ouverture et atteint les quarts. Puis seize ans d’absence et retour en 2018, éliminé au premier tour aux points de fair-play. En 2022, huitième de finale, battu 3-0 par l’Angleterre.
Le cas le plus extrême reste la Turquie. Troisième en 2002, soit la meilleure performance de son histoire, avec des joueurs comme Hakan Şükür et Rüştü Reçber nommés dans l’équipe du tournoi. Depuis, zéro qualification pour un Mondial. Vingt-quatre ans d’absence totale. Le sélectionneur Şenol Güneş, architecte du succès, est renvoyé dès l’échec de qualification pour l’Euro 2004, qui suit immédiatement.
Ce que ces équipes avaient en commun, c’était la présence d’un super-joueur de rupture dont le talent individuel masquait les faiblesses systémiques. Une infrastructure de formation fragile. Et surtout : une absence de pipeline institutionnel. Ces nations produisaient des joueurs malgré leur système, non grâce à lui.
France, le modèle de confirmation
La France illustre la trajectoire idéale. Sacrée en 1998 sur ses terres, elle prend le sommet du classement FIFA à l’entrée du Mondial 2002. L’élimination au premier tour en Corée-Japon fut un accident, l’équipe jouait sans Zinédine Zidane, blessé, et n’a pas inscrit un seul but. Ce ne fut pas une régression structurelle. En 2018, après son deuxième titre en Russie, elle bondit de six places pour récupérer le numéro 1 mondial. En avril 2026, la France est toujours première au classement FIFA.
Ce qui explique la durabilité française, c’est Clairefontaine, un vivier continu, une fédération capable de renouveler les générations sans rupture. La France a industrialisé le développement des joueurs là où d’autres ont stagné. Zidane n’a pas seulement gagné le Mondial 1998. Il a structuré une décennie entière de football français. Sa retraite après 2006 ouvre une période de flottement. Puis la machine produit la génération Franck Ribéry-Karim Benzema-Samir Nasri, puis Kylian Mbappé.
La leçon pour le Maroc : la demi-finale de 2022 peut être un socle si et seulement si la structure de formation produit la génération suivante. C’est exactement ce qu’a fait le Maroc. Il suffit de comparer les deux équipes nationales, celle de 2022 et celle de 2026.
Croatie, la résilience intermittente
Quand la Croatie rejoint la FIFA en 1994, elle est 125ᵉ mondiale. Après son premier Mondial en 1998, marqué par une demi-finale et la troisième place, elle bondit au troisième rang mondial, l’une des ascensions les plus rapides de l’histoire du classement. Puis vient la traversée du désert. En 2002 et 2006, elle est éliminée au premier tour. Puis elle rate la qualification pour 2010.
La renaissance arrive avec la génération Luka Modrić: finaliste en 2018 après avoir battu l’Argentine, le Nigeria et l’Islande, puis le Danemark, la Russie et l’Angleterre en phase à élimination directe. Ballon d’Or 2018. Troisième place à nouveau en 2022 au Qatar. Un pays de quatre millions d’habitants considéré comme outsider tout au long du parcours.
Ce que révèle la Croatie, c’est qu’elle a eu deux super-joueurs à vingt ans d’écart: Davor Šuker en 1998, Modrić de 2018 à aujourd’hui. Entre les deux, un vide. Un pays de seulement quatre millions d’habitants a atteint deux demi-finales et une finale de Coupe du monde. Sans Modrić, cette finale n’existerait pas.
La leçon pour le Maroc: la Croatie démontre qu’un petit pays peut maintenir une présence dans l’élite sur 25 ans grâce à quelques générations exceptionnelles, mais que les creux entre ces générations peuvent être sévères. C’est ce que veut éviter le Maroc.
Italie, le contre-modèle absolu
Depuis la victoire en Coupe du monde 2006, le bilan de l’Italie aux Coupes du Monde est le suivant: éliminations en phase de groupe en 2010 et 2014, échec à se qualifier en 2018 (barrage perdu contre la Suède), échec en 2022 (défaite contre la Macédoine du Nord, l’un des résultats les plus choquants de l’histoire du football), et maintenant échec en 2026. Quadruple championne du monde, absente d’un Mondial élargi à 48 nations, où des sélections comme Curaçao, l’Ouzbékistan ou le Cap-Vert participent.
En 2006, trois clubs italiens figuraient dans le top 7 du classement Deloitte des clubs les plus riches. En 2025, le mieux classé en Serie A, l’Inter Milan, est 11e. Le dernier titre européen d’un club italien remonte à 2010. Pendant que le reste de l’Europe industrialisait sa formation, que l’Angleterre donnait davantage de minutes aux jeunes joueurs, que l’Espagne reconstruisait son identité technique et que l’Allemagne se réinventait, l’Italie n’a pas suivi.
La leçon pour le Maroc: les titres passés ne protègent pas. La structure compte infiniment plus que le palmarès.
Espagne, le modèle le plus instructif
L’Espagne est probablement le cas le plus riche d’enseignements. La Roja remporte l’Euro 2008, la Coupe du monde 2010 et l’Euro 2012, devenant la première nation à enchaîner trois titres majeurs consécutifs. Le fondement: le Barcelone de Pep Guardiola et son tiki-taka, Xavi, Andrés Iniesta, Sergio Busquets, tous issus de la même philosophie.
En 2014, l’Espagne entre au Mondial comme numéro 1 mondial et est éliminée au premier tour au Brésil, battue 5-1 par les Pays-Bas. Suivent deux éliminations consécutives en huitièmes de finale, en 2018 et 2022. Le déclin coïncide exactement avec le départ de Guardiola du Barça en 2012. C’est le cas d’école d’un système de jeu indissociable d’une génération et qui s’effondre avec elle.
La renaissance arrive à l’Euro 2024: quatrième titre européen, le plus grand nombre de toutes les nations, en battant l’Angleterre 2-1 en finale. Et là, le super-joueur entre en scène de façon spectaculaire. Lamine Yamal a 18 ans au Mondial 2026. À 17 ans et un jour lors de la finale de l’Euro 2024, il est devenu le plus jeune joueur à participer à une finale majeure, dépassant le record de Pelé en 1958. Issu de La Masia, là même où Iniesta, Xavi et Carles Puyol avaient appris leur football.
Ce que réussit l’Espagne est extraordinairement rare: remplacer une génération de génie collectif par un génie individuel capable de porter un nouveau collectif.
Angleterre, le paradoxe de la richesse stérile
L’Angleterre a gagné la Coupe du monde 1966 à Wembley, à domicile. Depuis: deux demi-finales en 1990 et 2018, deux finales d’Euro perdues (2020 contre l’Italie, 2024 contre l’Espagne). Jamais championne. La Premier League est le championnat le plus riche du monde. Elle attire les meilleurs joueurs de la planète. Ce modèle économique a longtemps étouffé la formation locale, les clubs préférant acheter des joueurs étrangers formés à moindre coût.
La génération actuelle change la donne. Jude Bellingham, troisième au Ballon d’Or 2024 à 20 ans. Harry Kane, 78 buts en sélection. Bukayo Saka, l’un des ailiers les plus complets du monde. Declan Rice, pièce centrale du milieu. Le problème anglais est peut-être d’avoir plusieurs joueurs "presque" au niveau planétaire sans en avoir un seul dont le génie individuel fasse basculer les matchs à lui seul.
La leçon pour le Maroc: un écosystème footballistique riche ne garantit pas le succès en sélection. Ce qui compte, c’est la cohérence collective et l’identité de jeu.
Argentine, la dépendance au génie
L’Argentine illustre un cas différent. Une nation qui a remporté trois titres mondiaux, le premier en 1978, le deuxième en 1986 et le troisième en 2022. Son infrastructure de base garantit un niveau plancher élevé, mais ce sont surtout ses joueurs de génie, Diego Maradona puis Lionel Messi, qui ont porté ses plus grands sommets. Éliminée au premier tour en 2002, finaliste en 2014, sacrée en 2022. La dépendance à Messi était réelle. Ce fut un hat-trick de Messi contre l’Équateur lors du dernier match des qualifications pour 2018 qui sauva le pays. Depuis Qatar 2022, l’Argentine a tenu le numéro 1 mondial jusqu’en septembre 2025.
La question post-Messi est la vraie angoisse argentine aujourd’hui.
Le Maroc et la question du super-joueur
Dans chaque cas de maintien durable dans l’élite, un super-joueur remplit trois fonctions simultanées: il élève le niveau collectif, il légitime la nation aux yeux des recruteurs européens, et il incarne un idéal pour la jeunesse du pays. Zidane a fait exploser les inscriptions au football en France. Messi a transformé l’Argentine. Modrić a fait de la Croatie une référence mondiale avec quatre millions d’habitants.
Achraf Hakimi est sixième au Ballon d’Or 2025, la meilleure position jamais atteinte par un joueur marocain. Il est le meilleur latéral droit de la planète, 22e au classement des 100 meilleurs joueurs du Mondial 2026 selon The Athletic, le latéral le mieux classé de tout le tournoi. Mais un latéral, même de classe mondiale, ne porte pas un collectif comme un milieu créateur ou un attaquant décisif. Son influence sur le jeu est réelle, mais structurellement différente d’un Zidane ou d’un Messi.
Le Mondial 2026 permettra peut-être de voir l’éclosion d’un génie marocain sur les pelouses. Et si ce n’est pas le cas, cela devrait finir par se réaliser, au vu de l’industrialisation de la formation.
Ce Mondial pourrait donc donner un début de réponse. Ayoub Bouaddi et Bilal El Khannouss figurent parmi les jeunes pousses à suivre. Si l’un d’eux explose en 2026 comme Modrić avait commencé à émerger avec la Croatie à l’Euro 2008, le Maroc aura sa réponse. Le vivier existe. La question est de savoir si ce système peut produire un joueur de rupture, celui qui fait basculer une nation du statut de "sérieux concurrent" à celui de "légende du football mondial".
Ce que dit le pipeline
Le Maroc présente des atouts qui le distinguent des nations à la parenthèse unique. Les titres des U20 et des U17, la médaille olympique de bronze en 2024, les performances en Championnat d’Afrique des nations (CHAN) et en Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025, montrent bien que le pipeline existe à tous les niveaux d’âge. La gouvernance fédérale est professionnalisée autour d’un projet de long terme lié notamment au Mondial 2030.
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