Blé : récolte record, droits de douane, stockage… le nouveau pari du Maroc
Portée par une récolte céréalière estimée à 90 millions de quintaux, la campagne agricole 2025-2026 pousse le Maroc à freiner les importations de blé tendre. En rétablissant des droits de douane de 170% sur ces importations et en renforçant les primes de stockage, les autorités misent sur la valorisation de la production nationale et l’encouragement de la collecte du blé marocain.
Après plusieurs années de dépendance accrue aux importations de blé tendre, le Maroc change temporairement de cap. Le jeudi 21 mai 2026, le Conseil de gouvernement a adopté le projet de décret n°2.26.419 relatif à la suspension de l’exonération des droits de douane appliquée aux importations de blé tendre et de ses dérivés. Une décision qui s’inscrit dans un contexte de très bonne campagne céréalière nationale et qui vise, avant tout, à encourager la collecte et le stockage du blé marocain.
Le texte intervient après une saison agricole marquée par d’importantes précipitations ayant favorisé un net rebond de la production céréalière. Le gouvernement souligne que ces conditions constituent "une opportunité pour valoriser le produit national et améliorer la situation des agriculteurs".
En effet, les importations de blé tendre bénéficiaient jusque-là d’une exonération des droits de douane. Avec l’adoption de ce décret suspendant cette exonération, les droits de douane reviendront à leur niveau initial de 170%, une mesure destinée à dissuader les importations et à favoriser l’écoulement ainsi que le stockage de la production nationale.
Depuis plusieurs campagnes, marquées par la sécheresse et de faibles rendements, le Maroc avait massivement recours aux marchés internationaux afin d’assurer l’approvisionnement national en blé tendre et de stabiliser les prix sur le marché intérieur. Mais la campagne 2025-2026 marque une rupture. La récolte céréalière nationale est estimée à près de 90 millions de quintaux, soit quasiment le double de la saison précédente.
Dans ce contexte, les autorités cherchent désormais à privilégier l’écoulement de la production locale avant de rouvrir largement la porte aux importations. C’est dans cette logique que s’inscrit également la suspension temporaire des importations de blé tendre du 1er juin au 31 juillet 2026, confirmée par la Fédération nationale de la minoterie (FNM).
Contacté par Médias24, Abdelkader Alaoui, président de la Fédération nationale de la minoterie, explique que cette orientation vise d’abord à soutenir les agriculteurs marocains et à mobiliser les financements au profit de la collecte nationale.
"Cette décision est faite pour encourager la production nationale et les agriculteurs marocains, surtout avec une récolte estimée à près de 9 Mt. Même les lignes de crédit financières sont aujourd’hui réservées à la collecte de cette production".
Pour accompagner cette stratégie, le gouvernement et l’Office national interprofessionnel des céréales et des légumineuses (ONICL) ont déployé une série de mesures destinées à encourager les organismes stockeurs à conserver davantage de blé marocain.
Renforcer le stock stratégique
Le nouveau dispositif de commercialisation des céréales, lancé par l’ONICL pour la campagne 2026, fixe ainsi un objectif de stockage de 15 Mq, contre seulement 1,61 Mq stocké en 2025. Le prix référentiel du blé tendre a été fixé à 280 DH le quintal.
Le dispositif prévoit une prime de magasinage de 2,5 DH par quintal et par quinzaine pour le stockage à court terme. Une deuxième mesure, présentée comme une nouveauté cette année, instaure un stock stratégique de 8 Mq bénéficiant d’une prime plus élevée de 3 DH par quintal et par quinzaine, entre le 1er août 2026 et le 31 janvier 2027.
Selon Abdelkader Alaoui, ce système de stockage dégressif vise à éviter toute rétention de marchandise et à garantir un approvisionnement régulier des moulins. "On part sur 8 Mq jusqu’à fin septembre 2025, puis 6 Mq jusqu’à fin novembre 2025 et 4 Mq jusqu’à fin janvier 2026. L’objectif est qu’il y ait des sorties progressives vers les moulins, sans rupture d’approvisionnement".
Au-delà du stockage, l’enjeu est également économique. Le président de la FNM estime que cette campagne pourrait injecter des milliards de dirhams dans le monde rural uniquement pour le blé tendre, tout en réduisant la facture des importations. "Cette manne financière restera au Maroc au lieu de partir en devises pour importer du blé étranger".
Pour autant, Abdelkader Alaoui appelle à distinguer cette mesure conjoncturelle d’une véritable souveraineté céréalière. "Avec une collecte de 15 Mq à 20 Mq, nous couvrons environ 30% à 40% de nos besoins. La souveraineté alimentaire est un autre chantier".
Selon lui, le ministère de l’Agriculture étudie actuellement la possibilité de réserver jusqu’à un million d’hectares au blé tendre dans les principaux bassins céréaliers, notamment la Chaouia, le Gharb et le Saïss, avec des systèmes d’irrigation complémentaire permettant de sécuriser les rendements même en période de sécheresse.
"Si nous arrivons à assurer durablement une production de 60 Mq à 70 Mq, là, nous pourrons réellement parler de souveraineté alimentaire", conclut-il.
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