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AGRICULTURE

Reportage. Dans le Gharb-Loukkos, la fraise perd du terrain

C’est une logique d’investisseur, davantage que de paysan, qui a construit la filière des fruits rouges dans la plaine du Gharb-Loukkos depuis les années 1990. Apport de capitaux nationaux et étrangers, stations de conditionnement aux normes européennes, contrats avec les grandes enseignes mondiales, main-d’œuvre de plus en plus experte, discipline de qualité... La fraise, culture fondatrice, a été la première à imposer ce modèle à toute une région. C’est cette même logique qui, aujourd’hui, la remplace par d’autres cultures, face à une équation qui a changé de nature : coût de la main-d’œuvre en hausse, nappe phréatique en recul, concurrence internationale sur les prix. Myrtille, framboise, mûre et avocat offrent désormais les réponses que la fraise ne peut plus apporter. Les inondations de 2026 ont précipité ce que l’arithmétique avait déjà tranché. Constat sur place.

Reportage. Dans le Gharb-Loukkos, la fraise perd du terrain
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Le 7 mai 2026 à 11h45 | Modifié 7 mai 2026 à 11h47

L'Essentiel

  • La saison 2026 de la fraise dans le Gharb-Loukkos est l'une des plus difficiles : inondations, froid, humidité ont fait chuter la production et découragé les réinvestissements.
  • La superficie plantée en fraises est passée de 4.000 hectares en 2019 à 2.300, et devrait encore reculer.
  • La reconversion est engagée : framboise (60 DH/kg), myrtille (80 DH/kg) et avocat remplacent progressivement la fraise (10 DH/kg en moyenne agrégée), dont la rentabilité s'est érodée.
  • La main-d'œuvre se raréfie : les ouvrières préfèrent les cultures debout (framboise, myrtille) ou partent en Espagne — plus de 17.000 cette année — cueillir des fraises à Huelva pour 35 euros par jour.
  • La nappe phréatique s'est effondrée dans certaines zones, passant de 5 à 50 mètres de profondeur en dix ans, alourdissant les coûts de production et accélérant le basculement vers des cultures à plus haute valeur ajoutée.
  • La fraise n'est pas présentée comme un échec : elle a construit les infrastructures, les réseaux commerciaux et la main-d'œuvre sur lesquels les nouvelles cultures prospèrent aujourd'hui.

-oOo-

Le reportage

Les traces sont encore là. Sur les flancs des serres qui s'étendent à perte de vue depuis la route entre Moulay Bousselham et Larache, une ligne de boue sèche court à mi-hauteur du plastique blanc, marquant le niveau auquel l'eau est montée lors des crues du début d'année.

Plusieurs tunnels portent les stigmates visibles des intempéries. Des toiles déchirées, des arceaux tordus, d’autres retenus par des ficelles improvisées. La plaine n'a pas encore retrouvé sa couleur habituelle. Les champs les plus bas apparaissent de loin comme un miroir d’huile, reflétant le ciel encore nuageux. Les terres sont encore saturées d’eau. C'est dans ce paysage de saison mal digérée que s’amorce, depuis quelques semaines, la fin d'une récolte de fraises qui ne ressemble pas aux autres.

En milieu d'après-midi, les ouvrières remontent d’un champ par petits groupes. Elles attendent le minibus, les mains encore teintées par la journée de cueillette, devant l'entrée d’une ferme emmurée dans un écrin jaune de pierre naturelle. 

Une main-d’œuvre qui boude 

Amina échange un instant avec nous avant de monter. Elle a travaillé depuis 6 h du matin, courbée sur les rangées basses, à la hauteur des tunnels qui ne dépassent guère quarante centimètres.

Sa voix est posée, sans plainte particulière. Pour celle qui fait ce métier depuis plus de quinze ans, "il y a moins de monde qu'avant. Avant, vous auriez vu beaucoup plus de femmes dans ce champ", dit-elle, avant d'ajouter, presque pour elle-même : "Le travail dans la fraise est très dur pour les jambes et le dos. Beaucoup préfèrent aujourd’hui travailler dans la framboise, la myrtille ou l’avocat. Là-bas, on travaille debout".

La ferme fait environ deux hectares. Moins d'une vingtaine de femmes y ont travaillé ce jour-là. Un chiffre anormalement bas. Selon les opérateurs de la zone, une exploitation de fraise mobilise en moyenne quarante personnes à l'hectare en pleine saison. L'écart entre la norme et l'observation est flagrant, et Hamid, le propriétaire, ne cherche pas à le minimiser. Il observe, depuis le bord du champ, le départ du minibus et celui de la production du jour, les bras croisés, le regard qui scrute les rangées encore partiellement chargées.

"Cette année n'est pas comme les autres. On a eu des conditions très difficiles. Le froid, l'humidité, les inondations. La production est en baisse et, en même temps, il est devenu très difficile de trouver des travailleurs, même en payant plus".

Il est producteur depuis plusieurs années dans la région, et la saison 2026 s'annonce, selon lui, comme l'une des plus difficiles à cause des intempéries. "Les gens ont perdu beaucoup d'argent sur la fraise cette année. Et ces inondations vont accélérer quelque chose qui était déjà là. Un changement progressif vers de nouvelles cultures". Car les inondations ne sont qu’un facteur aggravant de l’abandon progressif de la culture de la fraise, d’après les témoignages recueillis sur place.

Une reconversion rampante 

Une tendance de fond que l’on peut même observer depuis les toits dans la région de Moulay Bousselham, la capitale nationale de la fraise. Ainsi, les tunnels bas de la fraise, alignés en rangées serrées, occupent encore de larges portions du paysage visible. Mais ils sont désormais entrecoupés d'autres structures. Des serres plus hautes, des rangées d'arbres, vraisemblablement des avocatiers, des parcelles nues en cours de reconversion. C’est un processus irrémédiablement engagé.

Aux pertes conjoncturelles de cette année s'ajoute un facteur économique déterminant, à savoir la baisse relative de la rentabilité de la fraise par rapport à d’autres cultures. Ainsi, pour Youssef, un ingénieur agronome intervenant sur plusieurs exploitations de la zone, la fraise n'est tout simplement plus aussi rentable qu’avant. L'explication est arithmétique. Notre ingénieur résume qu’"un kilo de fraises peut se vendre autour de 4 à 5 DH. Un kilo de myrtilles peut atteindre 200 DH".

Mohamed El Ammouri, président de la Fédération interprofessionnelle marocaine des fruits rouges Interproberries Maroc (IPBM) est plus explicite sur la logique de conversion que connaît le bassin Gharb-Loukkos, principal producteur national. Pour lui, les cultures de petits fruits ne présentent pas les mêmes équilibres entre coûts, rendements et prix. La fraise, d’abord, avec "une serre qui coûte entre 300.000 et 400.000 DH à l’hectare, pour un rendement de 50 tonnes par hectare et un prix moyen de 10 DH le kilogramme", ne peut plus concurrencer d’autres cultures. Il précise cependant que les 10 DH correspondent à un prix moyen agrégé qui comporte la fraise fraîche exportée, le surgelé, la fraise vendue sur le marché marocain et les déchets.

Face à cela, la framboise affiche "un investissement de 800.000 DH par hectare, pour 20 tonnes par hectare et 60 DH le kilogramme". La myrtille se situe encore plus haut, avec "un investissement d’un million de DH par hectare, pour un rendement de 20 tonnes par hectare et 80 DH le kilogramme". 

Un modèle économique en mutation

El Ammouri ne conteste pas la réalité du glissement vers d’autres fruits rouges dans la région. Ce vétéran qui se présente volontiers comme l'un des pionniers de la culture de la fraise dans le Loukkos depuis 1976, à travers une station expérimentale de l'OCE et des variétés californiennes, parle du mouvement actuel avec une forme de sérénité. 

"C'est normal que la production de la fraise évolue", dit-il. Et de préciser : "La culture de la fraise a effectivement baissé. On est passé de 4.000 hectares il y a quelques années [jusqu’en 2019, ndlr], à 2.300 pour cette saison". Et la prochaine, avec le contrecoup des inondations, devrait encore accentuer cette contraction. "Cette superficie va encore baisser. Les gens ont perdu beaucoup d'argent. Les pertes sont énormes et décourageantes pour que les gens réinvestissent cette année dans la fraise".

Dans sa lecture, cette reconversion n'est pas un échec de la filière, au contraire. La culture de la fraise a rempli depuis les années 1990 une fonction historique.  Elle a selon lui "créé une base économique importante dans le bassin Gharb-Loukkos, noué des réseaux commerciaux avec les marchés français, britannique, américain et allemand, formé une main-d'œuvre, instauré une discipline de qualité et de fiabilité chez les producteurs, et attiré des investisseurs venus d'Europe, des États-Unis, du Pérou et du Chili".

C'est sur ce socle que la framboise, la mûre et la myrtille ont pu se déployer, avec des infrastructures logistiques, des stations de conditionnement, des relations contractuelles déjà établies. "La fraise a ouvert les portes ; d'autres cultures entrent maintenant par ces mêmes portes, avec de meilleures conditions de négociation", affirme El Ammouri. Il faut entendre dans ce discours à la fois une forme de satisfaction pour un rôle accompli et une reconnaissance implicite que la compétitivité de la fraise, face à des concurrents mieux armés en valeur ajoutée, s'est érodée.

La fraise nationale moins compétitive 

Car la pression internationale est réelle. El Ammouri décrit un marché européen disputé par le Maroc, l'Égypte (avec des prix autour de 40 centimes d'euro le kilo), la Turquie, l'Espagne ou les Pays-Bas. Dans ce contexte, même si la position marocaine repose sur des arguments qualitatifs (la traçabilité, les certifications, la régularité des volumes, la confiance construite sur plusieurs décennies avec les donneurs d'ordre européens) plutôt que sur les prix de revient, il est difficile de faire face sur les prix. Et l’écart croissant entre les revenus générés par la fraise et ceux que permettent les nouvelles cultures est très attrayant.

Le volet de la main-d'œuvre vient aggraver ce tableau. El Ammouri est direct : "Les questions de main-d'œuvre sont problématiques. La main-d'œuvre est un goulot d'étranglement pour nous". Les femmes qui travaillent dans les champs perçoivent en moyenne 150 à 200 DH par jour, soit plus du double du SMAG, et certaines peuvent atteindre 500 DH en haute saison avec des systèmes de prime à la productivité. Pourtant, les candidatures se raréfient. Dans la région, contrairement au Souss-Massa, il n'existe pas de bassin de travailleurs subsahariens disponibles pour absorber les pointes de demande. Autre facteur, la saison de la fraise en Andalousie, dans la région de Huelva, coïncide précisément avec celle du Gharb-Loukkos, créant une concurrence directe pour le même profil de main-d'œuvre féminine marocaine.

Avec "des salaires de 35 euros par jour", beaucoup de femmes sont tentées par l’aventure, "même si les conditions de travail ne sont pas très saines", affirme El Ammouri. Cette année, plus de 17.000 ouvrières marocaines font la cueillette de la fraise en Espagne. Elles viennent en majorité du bassin Gharb-Loukkos.  

Un château d’eau en souffrance 

Une variable que les investisseurs ont dû intégrer dans leurs arbitrages vient s'ajouter à cette problématique du renchérissement et de la raréfaction de la main-d’œuvre. Il s’agit du coût de l'eau. Pour Youssef, notre ingénieur agricole, "dans certaines zones, la nappe est passée d'environ cinq mètres à cinquante mètres de profondeur en moins de dix ans". Une chute qui a des conséquences immédiates sur la structure des coûts.

En effet, pomper à cinquante mètres ne revient pas au même coût qu'à cinq mètres, et l'abaissement du niveau crée, dans les secteurs proches du littoral atlantique, des conditions propices à l'infiltration d'eau salée. Pour y répondre, certains producteurs ont commencé à installer de petites unités de dessalement directement au niveau du puits. Le coût d’investissement est, selon notre source, d'environ 500.000 DH, à quoi il faut ajouter la facture électrique et les coûts d’exploitation. "Cela augmente à la fois les coûts en eau et en électricité", note-t-il.

El Ammouri reconnaît, lui aussi, que la nappe a effectivement baissé ces dix dernières années, mais il conteste le fait que dans la région, on recourt massivement au dessalement comme à Agadir et dans le Souss. D'après lui, les dernières pluies ont reconstitué la ressource. "Cela va nous permettre de travailler sereinement pendant dix ans", estime-t-il. 

Une tendance de fond

Reste que la hausse du coût de l'eau est réelle et s'est déjà inscrite dans la logique des investisseurs agricoles. Elle pèse d'autant plus sur la fraise, culture exigeante en irrigation, que ses marges commerciales ne laissent que peu de rentabilité. Et elle rend les cultures à plus haute valeur ajoutée, à même de supporter un coût hydrique plus élevé au kilogramme produit, encore plus attractives par comparaison. Pour ceux qui ont sauté le pas, une eau dessalée est par ailleurs plus maîtrisable en termes de qualité qu’une eau qui vient directement du puits ou du barrage, ce qui permet de l’adapter plus finement à d’autres cultures.  

Ainsi, la voie est tracée. La culture de la fraise qui a fait la richesse de la région de Moulay Bousselham et au-delà est en train de céder le pas à d’autres. Une réalité que prouve l’érosion progressive des surfaces plantées. Et d’après tous ceux que nous avons rencontrés, cette tendance de fond devrait encore s’accélérer.

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Le 7 mai 2026 à 11h45

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