SOS Morphine. Enquête sur un drame qui condamne les patients fragiles à souffrir
INVESTIGATION. Pénurie de morphine dans les pharmacies, réticence des médecins à en prescrire, lourdeurs administratives et manque de formation... L’accès à cet analgésique au Maroc relève du parcours du combattant. Cette situation médicale inédite condamne de nombreux patients à supporter des douleurs extrêmes, que les praticiens décrivent comme un véritable aperçu de l’enfer. Une enquête de Médias24 au long cours.
C’est une crise silencieuse dont on parle peu, mais dont les conséquences sont plus que dramatiques. Au Maroc, des patients souffrant de douleurs aiguës ou chroniques se heurtent à un mur lorsque leur état de santé requiert un traitement à base de morphine. Entre refus de prescription, pénurie dans les officines et absence de solutions alternatives, certains malades vivent un véritable calvaire.
Encadrer sans banaliser un stupéfiant à haut risque
Jointes par Médias24, plusieurs sources – médecins, pharmaciens et politiques – dressent un constat alarmant : celui d’un système de santé où la douleur reste encore trop souvent minimisée, voire ignorée.
Mais avant d’aborder la situation actuelle, qu’ils n’hésitent pas à qualifier de "véritable scandale sanitaire", les professionnels tiennent à rappeler que la morphine n’est pas un médicament anodin.
Puissant opioïde, cet analgésique expose en effet à des risques graves de dépression respiratoire potentiellement mortelle, en particulier en début de traitement ou lors d'augmentation des doses.
"Ce produit peut aussi entraîner des effets secondaires lourds, ainsi qu’un risque réel de dépendance ou de mésusage par des toxicomanes", estime l'un des rares spécialistes de la douleur au Maroc.
Et de citer en exemple un scandale de détournement en milieu hospitalier, où un seul comprimé de morphine était vendu à 100 dirhams, alors qu’une boîte de 14 unités coûte entre 40 et 200 dirhams pour les doses les plus élevées (10 à 100 mg).
Comme le souligne Hachem Tyal, éminent spécialiste des addictions aux drogues dures comme l’héroïne ou la cocaïne, "cette prudence ne relève pas toujours d’un manque d’empathie médicale, mais plutôt d’un sens aigu des responsabilités face à une molécule qui engage fortement son prescripteur".
Une pénurie inédite et des autorités aux abonnés absents
"En dehors de rares patchs de Fentanyl dans certaines pharmacies, opioïde plus fort que la morphine surtout utilisé en bloc opératoire, le Moscontin à libération prolongée ou le Sevredol à libération immédiate ne sont plus disponibles au Maroc", nous confirme un autre algologue (spécialiste de la douleur), en précisant que les formes orales essentielles pour traiter les douleurs sévères à domicile sont introuvables depuis près d’un an dans les officines.
Mais au-delà du constat médical, la crise a également pris une dimension politique au Parlement.
Rendue publique en août 2025 par une députée de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) qui avait adressé un courrier cinglant au ministre de la Santé pour dénoncer la pénurie de morphine dans les pharmacies marocaines, la crise semble ainsi se prolonger sans réponse des autorités pour y mettre un terme.
Huit mois plus tard, Latifa Chérif dénonce à Médias24 le fait d’avoir alerté, en vain, les autorités sanitaires.
"Il n’est absolument pas normal que cette crise se prolonge. J’ai bataillé, je suis même allée pleurer au ministère de la Santé… et on me répond à chaque fois 'inch’Allah, inch’Allah'", témoigne-t-elle en dénonçant une inertie incompréhensible face à des situations humaines plus que dramatiques.
"Rien n’a bougé depuis, alors qu’il y a des gens qui sont en pleine souffrance, avec des cancers ou des scléroses en plaques", ajoute l'élue, qui n’a jamais obtenu de réponse officielle à ses démarches, alors que la loi impose au ministre de lui fournir une explication dans un délai de vingt jours.
Un silence institutionnel qui interroge sur la réactivité de l’autorité de tutelle, et qui renforce surtout le sentiment d’abandon dénoncé précédemment par de nombreux professionnels de santé.
À propos de la pénurie actuelle de morphine, un ancien haut fonctionnaire du ministère de la Santé tire la sonnette d’alarme pour dénoncer une situation sans précédent.
"On n’a jamais vécu ça au Maroc, je ne sais pas ce qui se passe. Il n’y a aucune explication, et cela provoque beaucoup de malheurs", s’interroge notre interlocuteur qui en tant que médecin se dit scandalisé par cette situation.
La crise actuelle dépasse, selon lui, les seuls opioïdes en touchant aussi plusieurs autres médicaments essentiels pour gérer des urgences vitales comme les hémorragies post-accouchement.
Des explications officielles qui peinent à convaincre
Du côté de l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS), une source autorisée nous explique que les tensions actuelles sur la morphine orale sont dues à des difficultés du laboratoire titulaire des autorisations de mise sur le marché, qui auraient conduit à l’arrêt de la production et de la distribution.
Pour solutionner le problème, l’Agence affirme avoir mis en place une gestion priorisée des stocks, orientée vers les patients les plus graves, notamment à l’hôpital public, et qu’une nouvelle spécialité de morphine orale est annoncée comme "imminente".
Peu convaincu, l’ancien haut fonctionnaire évoque une défaillance dans l’application de la loi 17.04 qui impose pourtant aux pharmacies du Maroc de maintenir un stock de sécurité de tous les médicaments essentiels.
Une affaire de rentabilité ?
"Normalement, toutes les officines doivent disposer d’un stock minimal de trois mois des médicaments indispensables pour les pathologies graves", rappelle-t-il, en ajoutant que la morphine, vendue à des prix relativement bas, semble bien moins attractive pour les circuits de distribution.
"Contrairement à d’autres médicaments, ce n’est pas un produit lucratif", indique notre interlocuteur, en s’interrogeant sur la place des logiques économiques dans l’accès à des traitements essentiels et sur la mise en cause de la responsabilité collective des différents acteurs concernés par la pénurie.
Quelles que soient les causes avancées, le constat est en effet sans appel, selon ce responsable pour qui la situation est scandaleuse du fait que "les laboratoires ont aussi une responsabilité sociale".
Et d’ajouter que l’absence de réaction rapide des autorités face à ces pénuries récurrentes de médicaments vitaux exposerait directement les patients à des risques mortels dans certains cas.
En réponse à nos demandes d’explications, l’AMMPS assure avoir délivré des autorisations spécifiques aux établissements de santé pour garantir une continuité minimale des traitements, en insistant sur le fait que les formes injectables restent disponibles dans les hôpitaux et les cliniques.
En d’autres termes, notre source au sein de l'Agence reconnaît la pénurie et invite ceux qui le peuvent à s’adresser à des institutions publiques ou privées, tout en laissant entendre que les patients en profonde souffrance doivent prendre leur mal en patience avant la sortie d’un nouveau morphinique.
Mais pour nos interlocuteurs, cette réponse reste inadaptée pour les malades des zones reculées qui nécessitent un traitement à domicile, notamment en cas de douleurs chroniques.
La prescription, l'autre maillon faible
Au-delà de la pénurie, plusieurs anesthésistes réanimateurs habitués à utiliser la morphine au bloc opératoire dénoncent un autre obstacle majeur : le refus quasi systématique d'en prescrire.
Plusieurs généralistes et spécialistes réticents à en prescrire affirment ainsi que la prescription d’opioïdes reste encadrée par des procédures trop lourdes, nécessitant des outils que beaucoup ne possèdent pas.
Alors que son accès est aisé après une simple demande en ligne et l’acquittement d’un droit de 100 dirhams pour un carnet de 50 ordonnances, la plupart des praticiens qui se disent volontaires prétextent qu’ils ne disposent pas du carnet à souches nécessaire pour prescrire ce stupéfiant.
Et même quand ils disposent d’un ordonnancier sécurisé, des professionnels nous expliquent leur refus d’en prescrire en raison des risques de détournement et de poursuites judiciaires. Or, "la prescription de morphine ne peut se faire qu’après un long interrogatoire du patient", s’indigne un autre expert.
"Soulager la douleur n’est pas une priorité médicale"
Mais en dehors de la crainte d’effets secondaires ou d'un détournement, le docteur Tyal avance que la principale difficulté est l’absence de cadre clair, ainsi qu’un déficit de formation.
À la question de savoir pourquoi le Maroc manque de spécialistes de la douleur, et surtout de volonté de la traiter, notre interlocuteur explique que le problème est avant tout culturel et que la douleur n’est pas encore reconnue comme un objet médical central.
Alors que selon lui, une douleur non traitée détruit bien plus que le corps. Elle altère le psychisme, la dignité et le lien social, sans compter qu'un patient non soulagé ressent un sentiment d’abandon profond.
Dans les zones rurales, les conséquences sont bien plus dramatiques avec des patients livrés à eux-mêmes ; ce qui ne manque pas de générer une fracture territoriale inacceptable.
Faute de disposer de morphine administrable par voie orale, certains malades doivent en effet parcourir de longues distances pour accéder à des soins hospitaliers, quand cela leur est possible.
Devant cette situation où des patients souffrant de douleurs extrêmes sont laissés sans solution, une pharmacienne qui fournissait de la morphine aux patients atteints de cancer ou en stade terminal, témoigne que "certains décrivent leur calvaire comme un aperçu de l'enfer et en viennent même à souhaiter de mourir pour arrêter de souffrir".
Que faire pour surmonter la crise actuelle ?
Si la prudence s’impose pour ne pas tomber dans l’excès américain, où la surprescription de produits opioïdes de type Oxycontin avait été à l’origine de centaines de milliers de décès par overdose, elle ne doit pas servir de justification à l’inaction, estiment nos interlocuteurs.
Pour ces derniers, la réponse consiste à former et accompagner, car "refuser un traitement nécessaire, c’est aussi abandonner le patient".
Et d’aller plus loin avec une question simple adressée aux autorités de tutelle : "Si, qu’à Dieu ne plaise, un membre de votre famille devait souffrir de douleurs insupportables, que feriez-vous ? Est-ce qu’on devrait le laisser hurler ?" s'interroge l’algologue, en parlant d’urgence sanitaire et humaine.
Mettre fin à la pénurie, appliquer la loi, responsabiliser les acteurs, former les médecins et garantir un accès équitable aux traitements, telles sont les priorités, résument nos sources pour qui la question qui se pose n’est plus seulement médicale, mais éminemment politique et morale.
Et de conclure unanimement : "Peut-on accepter qu’en 2026, des patients soient encore condamnés à souffrir faute de morphine ?"
à lire aussi
Article : À l’École Hassania, une Tour scientifique inédite pour les défis de l’eau et des infrastructures
Lancée par Nizar Baraka à Casablanca, cette nouvelle infrastructure accueillera une salle blanche, un espace consacré aux technologies quantiques, un centre de données et des plateformes de cybersécurité, de simulation et de photogrammétrie.
Article : Législatives 2026 : le tirage au sort des temps d'antenne des partis politiques effectué
À moins de deux mois des législatives du 23 septembre, le ministère de la Communication a fixé, par tirage au sort, la programmation des interventions des 27 partis politiques sur les médias publics. Réparties en trois groupes, les formations disposeront de temps d'antenne variant de 9 à 21 minutes.
Article : Vendredi 24 juillet 2026 : le dirham se déprécie face au dollar
Ce vendredi 24 juillet 2026, vers 8 h 30, la première cotation centrale USD/MAD de la journée, telle que publiée par Bank Al-Maghrib (BAM), fait […]
Article : Législatives 2026 : ce que révèle la liste des candidats du PPS
Le PPS a rendu publiques 61 candidatures sur les 80 qu'il affirme avoir validées, pour 92 circonscriptions locales, en vue du scrutin du 23 septembre 2026. Une liste sans profil type, où se côtoient élus venus d'autres partis, notables locaux, jeunes militants et Marocains du monde.
Article : Retail media : le potentiel inexploité des hanouts au Maroc
Alors que le retail media se développe mondialement, la start-up FMK Media déploie un réseau d'écrans numériques dans les commerces de proximité au Maroc. Décryptage d'un modèle qui cherche à allier rentabilité pour les épiciers, transparence pour les marques et efficacité locale.
Article : Santé numérique : ce que le projet de loi prévoit de changer dans votre parcours de soins
Le projet de loi 52.26 adopté en Conseil du gouvernement pose les bases de la santé numérique au Maroc. Dossier médical partagé, identifiant sanitaire unique, plateforme nationale et agence dédiée… Il encadre l’accès aux données, fixe les droits des patients et prévoit des sanctions. Détails.