CAN 2025 : ce que révèle l’analyse des tweets sur la guerre des récits après la décision de la CAF
EXCLUSIF. La sanction du Sénégal et l’attribution du titre au Maroc ont immédiatement enflammé les réseaux sociaux. L’analyse, menée par Médias24, de plus de 360.000 tweets montre que certains récits dominent par l’émotion, d’autres s’imposent par leur structuration, et leur diffusion repose sur des dynamiques d’amplification très différenciées selon les communautés. Anatomie d’une guerre de récits autour de la décision de la CAF.
La réaction a été quasi instantanée. Dans l’heure qui suit l’annonce de la décision du jury d'appel de la CAF, le 17 mars 2026, le volume de tweets atteint un pic de 90.692 messages à 23h, avant de retomber rapidement.
Cela paraît, à première vue, tout à fait ordinaire, tant la décision a eu l'effet d'un séisme. Mais en réalité, l'annonce de la décision a déclenché un nouvel épisode dans la guerre des narratifs amorcée dans le sillage de la finale chaotique de la CAN 2025 et de la première décision de la CAF.
L'histoire récente nous a démontré que ce type de séquence n’est pas anodin. Médias24 a analysé 360.000 tweets entre le 17 et le 19 mars. L'analyse a porté sur le nombre de tweets, leur origine et leur contenu.
Il en ressort que l'on n’est pas face à une réaction spontanée banale. Mais plutôt en présence de pics d’activité très marqués et synchronisés dans plusieurs pays, concentrés sur une fenêtre temporelle très courte, avant un retour à un niveau d’activité résiduel. Autrement dit, la conversation ne s’est pas diffusée progressivement : elle a explosé, puis s’est stabilisée.
Plusieurs signaux vont donc dans le sens d’une mobilisation coordonnée, comme nous le démontrerons en détail dans cet article, avec un noyau particulièrement actif côté algérien, et un rôle de volume en provenance du Nigeria.
À ce stade, nous sommes face à une forte suspicion d’astroturfing ou de coordination discursive. En des termes plus simples, c'est une technique de manipulation consistant à créer de faux mouvements populaires spontanés pour soutenir une cause, une marque ou une politique. Dans notre cas, un récit antimarocain.
Sur X, la guerre de l'émotion face à la raison
Une fois annoncée, la décision de la CAF a été immédiatement interprétée. Ces interprétations se sont cristallisées en blocs narratifs distincts, comme nous le montre l'étude menée.
Le premier bloc, le plus visible, est celui de l’injustice. Il repose sur un vocabulaire simple, direct, souvent accusatoire : “vol”, “scandale”, “robbery”. Ce récit s’impose par sa charge émotionnelle et sa capacité à circuler rapidement. Il structure une large part des tweets à posture diffamatoire, qui représentent 9,2% du corpus analysé.
Face à lui, un second récit s’organise autour de la légalité de la décision. Moins viral, plus argumenté, il s’appuie sur l’idée de respect des règles et de conformité au cadre sportif. Sa diffusion est plus contenue, mais plus structurée.
Autour de ces deux pôles gravitent des récits secondaires. Celui d’une CAF contestée, accusée de partialité ou de corruption. Et, en filigrane, un récit plus diffus de défiance envers les institutions du football africain.
Des récits portés par des dynamiques d’amplification différenciées
Tous ces récits ne circulent pas de la même manière. Leur diffusion passe largement par l’interaction. 43% des tweets diffamatoires sont des réponses. Les récits ne sont donc pas seulement publiés, ils sont activement relayés, discutés, et amplifiés à travers des échanges directs, des interpellations, des confrontations, une circulation active des messages.
Ce point suggère que la controverse s’est construite dans l’échange, parfois conflictuel, entre utilisateurs.
Mais surtout, l’analyse met en évidence une structuration différenciée selon les pays. Sur les 360.349 tweets analysés, 33.137 relèvent d’une posture diffamatoire, soit 9,2% du corpus. Ces contenus concentrent les termes les plus chargés du débat — accusations, soupçons, appels au boycott — et participent à la polarisation de la discussion.
En volume brut, le Nigeria se détache nettement. Il concentre à lui seul la plus grande part de tweets diffamatoires et d’interactions, avec 3.063 interactions pour 1.729 utilisateurs. Sa domination repose avant tout sur un effet de volume. Notre analyse montre que l’intensité individuelle y reste relativement faible (une moyenne de 1,77 interaction par utilisateur). La plupart des comptes nigérians participent donc de manière ponctuelle, avec peu d’interactions répétées. Le pays joue un rôle central dans le volume global, mais sans forte structuration interne des échanges.
Algérie : une intensité qui structure la diffusion
À l’inverse, le cas algérien se distingue nettement. Moins nombreux — 539 utilisateurs diffamatoires — ces comptes génèrent pourtant 1.874 interactions, soit un niveau comparable à celui de pays comptant beaucoup plus d’utilisateurs. Ce décalage s’explique par une intensité nettement plus élevée.
L’Algérie affiche la plus forte proportion d’utilisateurs adoptant une posture diffamatoire, avec 27,8%, très au-dessus de la moyenne globale (9,3%). Concrètement, les comptes algériens classés diffamatoires sont beaucoup plus actifs dans les mentions, réponses et interpellations que les autres. Ce n’est pas seulement lié à quelques profils extrêmes : le comportement est plus structurel dans ce groupe.
C'est une communauté fortement engagée et particulièrement active dans la circulation des contenus et qui joue un rôle potentiel dans l’amplification du narratif anti-marocain.
L'ensemble de ces indicateurs converge vers un rôle potentiel dans l’amplification du narratif.
Le cas du Sénégal
Entre ces deux pôles, un pays comme le Sénégal présente un profil intermédiaire, avec un noyau d’utilisateurs engagés mais une intensité moins marquée. Peu d’utilisateurs diffamatoires en volume, mais une médiane d’interactions à 2 et une part d’hyperactifs proche de 8 %. Cela traduit un noyau d’utilisateurs engagés, probablement directement concernés par la décision.
Ces configurations intermédiaires rappellent que la dynamique globale ne se résume pas à une opposition binaire. Elle repose sur des niveaux d’engagement différenciés selon les communautés.
De cette étude se dégage un des enseignements majeurs : la conversation est structurée par une tension entre volume et intensité. D’un côté, des communautés larges, peu coordonnées, qui produisent beaucoup de contenu. De l’autre, des groupes plus restreints mais beaucoup plus actifs dans les interactions, capables de faire circuler les messages plus efficacement.
Cette distinction permet de mieux comprendre la dynamique d’ensemble. La visibilité d’un récit ne dépend pas uniquement du nombre de messages publiés, mais également de la manière dont ils sont relayés.
Une tempête conversationnelle à forte charge émotionnelle avec des attaques coordonnées probables
Nous sommes devant une tempête conversationnelle à forte charge émotionnelle avec une forte probabilité d’amplification provoquée.
1. Y a-t-il des attaques coordonnées ?
En tous les cas, on décèle clairement des signaux forts d’amplification, voire de coordination.
Un pic massif et très concentré dans le temps est visible, avec 90.000 tweets en une seule heure (23h GMT, le 17 mars), puis 38.000 l’heure suivante.
Ce type de spike ultra-compact suggère :
-soit une mobilisation massive simultanée,
-soit une amplification algorithmique par réseaux militants,
-soit un effet média avec des comptes relais synchronisés.
Certains comptes sont particulièrement suractifs. Un seul d’entre eux publie 3.100 tweets. Plusieurs comptes publient plus de 150 tweets. Un volume typique de comptes automatisés (bots) ou de comptes militants hyperactifs.
2. Les récits en présence
On retrouve plusieurs blocs narratifs très clairs :
-Le récit du “vol / injustice” (dominant côté sénégalais). La CAF aurait ainsi “volé” le titre; il s’agirait d’une décision politique ou biaisée et en tous les cas d'une injustice sportive flagrante. C’est un récit émotionnel et accusatoire viral.
-Le récit de la “justice rétablie” (dominant côté marocain). Ce récit insiste sur le fait que le Maroc a respecté les règles; que l’abandon de terrain justifie la sanction et que la décision est conforme au droit sportif. C’est un récit juridique et légitimiste.
-Le récit “arbitrage/match biaisé” Présent dans ~2,3% des tweets. Sa logique, c’est que le match était déjà faussé, l'arbitre influencé et sous pression.
-Le récit “CAF corrompue / politique”. Il est moins volumineux mais structurant. Sa logique, c'est que la décision a été dictée par des intérêts politiques. C'est un récit de défiance institutionnelle à l'égard de la CAF.
-Le récit "géopolitique / identitaire": nationalisme sportif et rivalités régionales.
-Le récit méta: "toujours les mêmes polémiques”, “le football africain est gangrené”, "fatigue du système" et désillusion structurelle.
-oOo-
Au final, c'est une intéressante crise de légalité (Maroc) contre "légitimité". Le Maroc y défend le droit, les règles et les procédures et les Twittos marocains y ont paru souvent à l'aise dans ce registre.
Les Sénégalais ont défendu ce qu'ils ont affirmé être la "justice", "l'équité et la morale sportive”. Comme si on pouvait invoquer la morale après avoir quitté le terrain pour protester contre une décision de l'arbitre.
Au final, ce débat dépasse largement le football. Cette crise révèle une faible confiance dans les institutions sportives africaines, une tendance à politiser immédiatement les décisions et enfin une montée des réflexes nationalistes numériques.
Enquête. Sur X, une attaque coordonnée a ciblé le Maroc pendant la CAN
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