Immigration : le Maroc, de terre de passage à terre d’ancrage migratoire
Des quartiers populaires de Casablanca aux exploitations agricoles du Souss, la présence de migrants n’est plus un phénomène provisoire. Longtemps considéré comme un simple couloir vers l’Europe, le Royaume se trouve désormais être une destination de vie. Mais cet ancrage, entre avancées administratives et leadership continental, ne va pas sans frictions sociales.
Le paysage de nos métropoles témoigne d’une réalité que les chiffres confirment. Le dernier recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de septembre 2024 a dénombré 148.152 ressortissants étrangers résidant sur le territoire national.
Cette sédentarisation s'explique par la complexité des parcours migratoires. Le cas des flux soudanais est, à cet égard, emblématique. Au 31 décembre 2025, on dénombrait 5.290 ressortissants soudanais officiellement enregistrés, avec une croissance soutenue de 297 nouvelles inscriptions par mois.
Ces migrants fuient "l’enfer libyen", traversent le désert algérien, avant d’entrer au Maroc par sa frontière est. Si leur objectif initial reste d'accéder à l’Europe via la Méditerranée ou l'océan Atlantique, beaucoup finissent par s’installer.
Ce flux est aujourd'hui alimenté par les réseaux sociaux : des vidéos circulant en ligne montrent des Soudanais déjà établis au Maroc qui encouragent leurs compatriotes à les rejoindre, créant un véritable appel d'air.
Cependant, cette présence accrue ne va pas sans heurts. Si le discours officiel prône l’intégration, la réalité du terrain est parfois marquée par des frictions entre populations locales et groupes de migrants en situation irrégulière.
Des incidents récents, notamment à Casablanca, ont mis en lumière des tensions croissantes avec les riverains, souvent liées à l'occupation de l'espace public ou à la précarité extrême de certains campements informels. Ces heurts rappellent que l'intégration sociale reste un défi immense là où la cohabitation n'est pas préparée.
SNIA : une stratégie d’État pour accompagner l’ancrage
Le Maroc déploie depuis 2013 la Stratégie nationale d’immigration et d’asile (SNIA). Sous l’impulsion de la vision royale, le pays a quitté l’approche purement sécuritaire. Après les vagues de régularisation de 2014 et 2017, le Royaume a misé sur l'institutionnalisation.
L’inclusion des migrants dans le registre national de la population (RNP) et le registre social unifié (RSU) représente un levier pour leur permettre d’accéder aux services de base et à la protection sociale, une étape clé pour stabiliser cette population.
Cependant, les acteurs de la société civile dénoncent un fossé entre les promesses politiques et la réalité, marquée par des difficultés d'accès aux services de base et la poursuite de pratiques répressives aux frontières.
Pour le Dr Mohamed Charef, géographe et expert des mobilités, cette transition démographique nécessite une bataille culturelle. Pour lui, il est impératif de "déconstruire les idées fausses et les fantasmes" qui entourent l’immigration, particulièrement les préjugés qui ressurgissent lors de tensions sociales.
L’expert rejette la vision binaire du migrant, souvent perçu de manière caricaturale : "L’immigré n’est ni un ange ni un démon", rappelle-t-il. Pour lui, la société doit cesser de se diviser sur le fait d’être "pour ou contre" et apprendre à "faire avec" cette réalité. Il s'agit de repenser l’hospitalité au travers de "l’empathie et de la pluralité de l’identité marocaine", inscrite dans la Constitution de 2011.
Le Dr Charef insiste sur la réciprocité. "Il faut agir à la fois vis-à-vis des immigrés, mais aussi des autochtones". L’intégration n’est pas un processus unilatéral, mais une adaptation mutuelle nécessaire pour préserver la cohésion sociale du pays.
Souss-Massa : un laboratoire territorial
L'expert cite la région Souss-Massa comme exemple de pragmatisme. Le Comité Souss-Massa pour l’immigration y déploie des actions de proximité :
- Accompagnement : une vingtaine de bureaux d’orientation ouverts dans les communes.
- Inclusion par le travail : création de crèches en milieu rural dans les exploitations agricoles pour accueillir les enfants de travailleuses marocaines et subsahariennes, facilitant l’insertion économique des femmes.
- Brassage : utilisation du sport et de festivals culturels pour briser l’isolement et favoriser le vivre-ensemble.
Pour le Dr Mohamed Charef, l’enjeu ultime est de transformer le migrant en un "citoyen à part entière, et non un citoyen à part".
N’étant plus une simple salle d’attente migratoire, le Royaume devra, dans les prochaines années, gérer les frictions sociales et transformer cette présence en levier de dynamisme, tout en garantissant la sécurité et la sérénité de tous les citoyens.
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