“Vivre dans l’honneur ou mourir debout” : plongée dans l’univers des Ultras Askary
Dans une enquête fleuve, RMC Sport dévoile les rouages de ce groupe pionnier, véritable armée de l'ombre de l'AS FAR, dont l'influence s'étend bien au-delà des travées du stade pour s'imposer comme une voix contestataire urbaine dans la capitale.
Longtemps restés dans l’ombre d’une clandestinité jalousement gardée, les Ultras Askary Rabat (UAR) ont, pour la première fois en vingt ans, entrouvert les portes de leur organisation à un média étranger.
Le voyage au cœur de la nébuleuse Askary débute inévitablement à Takaddoum. Dans ce quartier populaire de Rabat, dont les ruelles escarpées rappellent Rio de Janeiro, le groupe a imposé sa signature. Une fresque monumentale, déclinant le noir, le rouge et le vert, s'étire sur plusieurs centaines de mètres, marquant la souveraineté des UAR sur ce secteur sensible.
Mais l’emprise du groupe ne s’arrête pas aux frontières de ce quartier. Leur territoire s’étend sur un périmètre colossal de cinquante kilomètres de long et autant de large, englobant Rabat ainsi que les cités limitrophes de Salé et Témara.
Partout, les murs servent de gazette : chaque tag, chaque pochoir, même le plus modeste situé sous une fenêtre de particulier, fait l’objet d’une validation stricte par les responsables locaux. Cette culture du graffiti, loin d'être un simple vandalisme, est une composante essentielle de leur identité "old school", visant à prouver que l’existence du groupe s’ancre dans la réalité physique de la rue et non dans le mirage des réseaux sociaux.
La codification d’une identité rebelle et clandestine
Depuis leur apparition sur la scène nationale en octobre 2005, les Ultras Askary ont affiné leur symbolique pour devenir une organisation quasi mystique. Leur logo a muté, délaissant le crâne au chapeau traditionnel pour l’image plus sombre d'un homme capuché, sans visage, les mains dans les poches. Ce choix graphique illustre leur passage à une forme de résistance anonyme mais omniprésente.
Les membres revendiquent une mentalité underground et strictement apolitique, dont l’unique boussole est le soutien à l’AS FAR.
Pour maintenir cette cohésion, le groupe s’appuie sur une structure hiérarchisée où chaque zone est placée sous l’autorité d’un responsable, lui-même subordonné à un noyau dur composé des fondateurs.
Le sérieux de l'organisation se niche dans les détails : une cellule dédiée à la musique enregistre même des chants en studio, créant des playlists que chaque membre est tenu d'apprendre par cœur afin d'assurer l'unité vocale du virage.
Une opposition frontale avec les forces de sécurité
Le rapport des UAR à l'autorité est marqué par un rejet radical de toute tutelle. Cette indépendance revendiquée se traduit par des slogans sans équivoque tels que "Siamo la resistenza" ou "Vivre dans l’honneur ou mourir debout".
Cette posture de défiance n'est pas sans conséquences : le groupe déplore une répression constante, citant des membres incarcérés après des craquages de fumigènes à la Marina de Salé ou des incidents violents avec les forces de l’ordre, comme ce supporter renversé par un véhicule de police lors d'une manifestation.
Pour protéger leurs membres, les UAR ont développé des stratégies de contournement, privilégiant les cortèges de voitures privées lors des déplacements nationaux afin d’éviter l’identification systématique imposée par la location de bus.
Cette guerre de position se joue aussi sur les façades : à l’approche de la Coupe d'Afrique des nations (CAN) 2025, les autorités ont recouvert les tags du groupe sur les grandes avenues de Rabat, une tentative d’effacer visuellement un mouvement jugé trop remuant.
L’AS FAR : le prestige d’un héritage royal
Pour comprendre la ferveur des UAR, il faut remonter à la genèse du club. L'AS FAR a été fondée en 1958 par feu Hassan II, alors héritier du trone. Ce lien avec la monarchie est une source de fierté pour ces ultras par ailleurs très critiques envers l'autorité policière. Le visage de l'ancien monarque, considéré comme le "père fondateur", orne d'ailleurs de nombreuses fresques aux côtés des monuments emblématiques de la ville comme la Tour Hassan ou la Kasbah des Oudayas.
Les supporters rappellent volontiers que l’AS FAR fut la première équipe marocaine à décrocher la Ligue des champions africaine en 1985, et qu’elle terrassa le Real Madrid en 1962 grâce à un triplé d’Abdelkader Mokhtatif.
Pour les UAR, être "Askari" (miliaire), c’est porter l’héritage d’un club qui a fourni les légendes du Mondial 1986, tels que Mohamed Timoumi et Abderrazak Khairi.
Le prix du sacrifice et la réalité des drames humains
L’engagement au sein des Ultras Askary Rabat est loin d'être un divertissement dominical ; c'est un sacerdoce qui exige des sacrifices personnels considérables. Le recrutement, exclusivement masculin et dénué de tout but commercial, est décrit comme "hyper sélectif".
Cette vie en marge de la société conventionnelle engendre des tensions familiales profondes. De nombreux membres cachent leurs activités à leurs parents, qui vivent dans la hantise de voir leur enfant ne pas revenir d'un match ou finir derrière les barreaux.
Le coût humain est bien réel : les leaders ont confié à RMC Sport le souvenir de Badreddine, tué lors d’une chute en 2013, ou celui d’un autre membre décédé en Tunisie lors d’une course-poursuite avec la police.
Ces tragédies, ajoutées aux risques d'accidents de la route laissant certains supporters handicapés à vie, forgent une solidarité de fer entre les membres, mais compliquent sérieusement toute velléité de vie de famille stable.
Une solidarité sociale face à la distance nationale
Malgré leur réputation de "voyous" et leur passion pour le vol de bâches adverses, spécialité maison dont ils se targuent d'être les maîtres incontestés, les UAR revendiquent un rôle social actif au sein de la cité.
Le groupe organise régulièrement des campagnes de dons de sang, des visites en orphelinat et des distributions de nourriture lors du Ramadan ou suite à des catastrophes naturelles.
En revanche, cet altruisme ne s'étend pas à l'équipe nationale. Fidèles à la doctrine ultra la plus rigoureuse, les Askary ne se mobilisent jamais pour les Lions de l'Atlas. Lors de la récente finale de la CAN perdue face au Sénégal, le groupe est resté en retrait, observant le match à titre purement individuel.
Pour ces soldats de l'ombre, seule compte l'AS FAR, un club pour lequel ils ont su résister même lors de l'interdiction des groupes ultras en 2016, en introduisant clandestinement des bâches de secours avant de faire réapparaître leur étendard officiel en 2019, plus déterminés que jamais à ne jamais s'agenouiller.
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