Rapport de la concurrence. Fer à béton, une industrie lourde qui tourne à moitié régime (1/3)
Au-delà de la concurrence, le Conseil de la concurrence livre une radiographie industrielle du fer à béton. Surcapacité, besoins massifs en trésorerie, coût énergétique et fragilités fiscales composent un tableau qui appelle une réflexion plus large sur la soutenabilité du modèle productif.
Surcapacités, dépendance aux intrants et rentabilité comprimée : le secteur du fer à béton est passé à la loupe par le Conseil de la concurrence. L’avis publié par le Conseil le 2 février 2026 dépasse la seule question de la concurrence et des prix pour poser un diagnostic industriel de fond. Une sorte de rapport de veille stratégique pour un des principaux intrants du secteur du BTP.
Se pose alors la question de savoir si c’est vraiment le rôle du régulateur de la concurrence de fournir ce genre d’études, ou bien celui des divisions études ou statistiques des ministères de l’Industrie ou de l’Urbanisme, voire de la Direction des études et des prévisions économiques du ministère de l’Économie et des finances, mise au congélateur ces dernières années ?
Mais devant l’anémie chronique de la production de la statistique publique et de la communication chiffrée et argumentée des départements gouvernementaux, l’avis du Conseil est, bien sûr, plus que bienvenu pour faire le point sur cette branche industrielle.
Un secteur surcapacitaire et concentré
L’avis met ainsi en lumière un appareil productif dimensionné pour un cycle de croissance qui ne s’est pas (encore ?) matérialisé à la hauteur des investissements engagés, installant de facto la sidérurgie longue dans une zone de tension structurelle.
Paradoxalement, les investissements ont poursuivi leur dynamique avec l’entrée en production de nouvelles unités entre 2022 et 2025. Le Conseil relève ainsi que des acteurs comme Riva Industries ou Somasteel ont engagé des programmes d'intégration en amont pour sécuriser leur production de billettes. Riva Industries a par exemple démarré son aciérie électrique en mai 2022 avec une capacité de 800.000 tonnes de billettes.
De son côté, Somasteel a investi 450 MDH pour lancer sa production propre en 2025. Cette stratégie vise à sécuriser l’intrant et à réduire la volatilité des coûts, mais contribue aussi à l’augmentation globale des capacités déjà largement excédentaires par rapport à la demande domestique.
L’essentiel des capacités est concentré autour des principaux points d’entrée maritimes nationaux (Jorf et surtout Casablanca), relève le Conseil.
Ainsi, la quasi-totalité des sites produisant du rond à béton est implantée dans la région Casablanca-Settat, qui totalise environ 2,7 millions de tonnes de capacité pour la billette et 2,6 millions pour le rond à béton, représentant entre 90% et 100% de la production nationale selon les années. Un positionnement qui accentue la dépendance logistique et l’exposition aux chocs d’approvisionnement.
La dynamique concurrentielle se joue sur un marché très concentré, où les trois premiers acteurs contrôlent entre 80% et 90% des ventes.
Le message du régulateur semble indiquer un surinvestissement dans le secteur, malgré le fait que le marché soit oligopolistique avec seulement quatre acteurs centraux. Même si le secteur connaît un basculement de ses rapports de force.
L’opérateur historique Sonasid voit sa position de leader contestée par la montée en puissance de Riva Industries. Entre 2023 et 2024, Riva Industries a réussi à dépasser Sonasid en termes de production, pour se positionner comme le premier producteur national de rond à béton. Ce nouvel acteur profite de l'intégration verticale de son groupe d'appartenance, Meski Invest, qui contrôle également d'importants réseaux de distribution.
Les finances fragiles
Chiffres à l’appui, le Conseil décrit une capacité largement excédentaire, étouffant financièrement les acteurs. Le marché national totalise ainsi une capacité installée de 3,29 millions de tonnes, alors que le taux d’utilisation s’est situé à moins de 50% à fin 2022, avant de remonter à près de 52% en 2023. Dans une industrie à rendements d’échelle croissants, la question du seuil critique est déterminante. Selon les données communiquées au régulateur, un niveau acceptable de rentabilité ne peut être atteint qu’au-delà d’un taux d’utilisation de 75%.
Le Conseil relativise, cependant, en affirmant que le phénomène de surcapacité n’est pas maroco-marocain, mais bien mondial. Pour preuve, il rappelle que l’industrie sidérurgique mondiale est elle-même réputée pour la sous-utilisation de ses capacités, au point d’avoir conduit les pays du G20, dès 2016, à mettre en place un forum dédié aux surcapacités.
Ce contraste investissement/surcapacité est d’autant plus marqué que l’activité reste fortement capitalistique. L’installation d’une aciérie requiert entre 140 et 200 dollars par tonne de capacité, soit environ 1.400 à 2.000 DH, avec un amortissement dépassant vingt ans. Pour une unité de 600.000 tonnes, l’investissement peut atteindre 1,2 MMDH. Financé essentiellement par les banques, le secteur est-il encore bancable ?
D’autant qu’à ce poids de l’investissement s’ajoute une contrainte permanente de trésorerie. Les besoins mensuels en ferraille pour une aciérie de cette taille peuvent atteindre 50.000 à 60.000 tonnes, soit près de 200 MDH à mobiliser chaque mois afin d’assurer la continuité des fours de fusion. Ce besoin en fonds de roulement constitue une barrière majeure à l’entrée, souligne l’avis, et un facteur de fragilité pour les opérateurs déjà installés.
La rentabilité observée confirme cette tension. Même lors des années favorables pour la construction, les meilleurs taux de marge nette ont varié entre 2,5% et 3,4%, y compris en 2024 malgré une progression de la demande de plus de 5% en volume et près de 9% en valeur. Les marges brutes ont, pour la majorité des opérateurs, baissé en 2022 et n’ont pas véritablement bénéficié des hausses de prix, les meilleurs niveaux dépassant à peine 6%, soit environ 0,5 dirham par kilogramme. On est bien en dessous du niveau de taux de profit de 8% considéré par les standards internationaux (le Conseil s’est appuyé sur les chiffres européens) comme suffisant pour couvrir les investissements.
L’épisode inflationniste de 2022 illustre cette mécanique industrielle. Entre avril 2022 et 2018, les coûts directs de production ont progressé de 53,5% contre 42,1% pour les prix départ usine. Par rapport à 2021, la hausse des coûts atteint 51,3% alors que celle des prix se limite à 33,4%. L’écart suggère une industrie davantage prise dans un effet de ciseaux qu’en situation de captation de rente.
Cette vulnérabilité renvoie d’abord à l’amont.
Un amont sauvage et asymétrique
Le marché de la ferraille demeure largement structuré par l’informel. Près de 70% de la première collecte est assurée par des chineurs et petits collecteurs non formalisés opérant dans les rues, les décharges ou via le porte-à-porte. La ressource circule ensuite à travers une chaîne longue composée d’intermédiaires de quartier capables d’agréger 2.000 à 4.000 tonnes mensuelles, de semi-grossistes régionaux, puis de gros ferrailleurs spécialisés dans le traitement et la logistique.
Cette organisation fragmentée pose un problème industriel direct. La ferraille locale ne répond souvent ni aux exigences de qualité ni à celles de régularité nécessaires à la planification des aciéries, générant des surcoûts en énergie et en prétraitement, pointe le régulateur. Dans le même temps, l’accès à la ferraille importée s’est durci après la période post-Covid, tant en disponibilité qu’en coût, dans un contexte mondial marqué par des restrictions destinées à préserver les industries nationales.
La pression sur les gisements s’intensifie, notamment pour les qualités permettant de meilleurs rendements énergétiques, ce qui a conduit plusieurs pays, dont le Maroc, à restreindre les exportations afin de réserver la ressource au marché domestique.
L’énergétique constitue le second pilier de la structure de coûts des aciéristes. Dans la production de la billette, l’énergie représente en moyenne 11,7% des charges, dont 10,1% pour la seule électricité. Au stade du laminage, le poste énergie pèse un peu moins de 6% du coût total, réparti entre 2,6% pour l’électricité et 2,7% pour le fioul industriel utilisé pour chauffer la billette.
Cette facture varie selon la performance technologique des installations et la qualité de la ferraille recyclée, renforçant l’interdépendance entre amont matière et coût énergétique. Le laminage hors site génère un surcoût, alors que le chargement continu de ferraille préchauffée réduit la consommation électrique et que l’enfournement à chaud permet de diminuer l’usage du fioul. Les aciéries intégrées peuvent ainsi réaliser des gains d’environ 40% sur la consommation de fioul par rapport aux laminoirs indépendants.
Face à cette contrainte, les industriels cherchent à contenir la facture par la maintenance des équipements, la formation des équipes et le recours progressif aux énergies renouvelables ou à des substituts au fioul dans une logique d’économie circulaire.
La dimension fiscale ajoute une fragilité supplémentaire
Celle-ci constitue, selon l’avis l'un des angles morts les plus préoccupants du secteur. Le rapport du Conseil de la concurrence révèle l'émergence d'une fraude sophistiquée liée au régime de la TVA sur la ferraille. Depuis que les "chutes neuves" industrielles sont assujetties à une TVA de 20%, certains opérateurs se présentent indûment comme des producteurs industriels. Ils achètent de la ferraille de récupération sans TVA dans le circuit informel et la revendent aux aciéries en la facturant avec TVA sous l'appellation de chutes neuves. Cette pratique fausse la concurrence et renchérit artificiellement le coût de la matière première. Toc-toc la DGI.
Pour assainir le marché, le Conseil recommande une réforme majeure consistant à autoriser les aciéries à auto-liquider la TVA sur leurs achats de chutes neuves. Ce mécanisme permettrait aux industriels de déclarer eux-mêmes la TVA sans avoir à décaisser la taxe auprès de fournisseurs suspects, soulageant ainsi leur trésorerie. Une autre distorsion fiscale pénalise la production nationale au profit des importations dans les Zones d'accélération industrielle. Les ventes locales vers ces zones sont soumises à la TVA, alors que les produits importés en sont exonérés, ce qui évince les sidérurgistes marocains des grands chantiers d'infrastructure comme ceux des ports Tanger Med ou Nador West Med. Une revendication ardemment défendue par la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), il y a quelques années, mais qui a brutalement disparue du débat public depuis l’adoption de la dernière Charte de l’investissement.
L’activité relève ainsi du régime de l’IS, de la TVA et de la taxe professionnelle, auxquels s’ajoute une taxe spéciale de 0,10 DH par kilogramme vendu destinée à financer le Fonds solidarité habitat et intégration urbaine. Les importations de rond à béton bénéficient d’un droit nul dans plusieurs accords commerciaux, mais peuvent être soumises à 30% en dehors de ces cadres. La billette et la ferraille importées supportent quant à elles un droit de 2,5%, une taxe parafiscale de 0,25% et une TVA de 20%.
Le rond à béton fait en outre l’objet de mesures de sauvegarde permettant l’application de droits additionnels afin de protéger la production locale. Ce cadre dessine un équilibre délicat entre ouverture commerciale et protection industrielle.
In fine, l’avis du Conseil pose une question qui dépasse les acteurs du secteur. Celle du calibrage industriel du pays et de ses débouchés. Car au-delà des protections tarifaires, censées être conjoncturelles, une industrie lourde, une fois les investissements engagés, se doit de continuer à produire pour absorber ses coûts fixes même lorsque la demande ralentit.
La pérennité du modèle économique de l’industrie du fer à béton repose désormais sur une réorientation stratégique. Que ce soit vers une transition accélérée vers la décarbonation, illustrée dans l’avis par les exportations d'acier vert de Sonasid, ou vers une diversification vers des produits de spécialité pour les filières automobile et aéronautique afin de rompre avec la dépendance critique au cycle de la construction et d’accompagner les ambitions nationales de souveraineté et de diversification industrielle.
L’enjeu porte donc sur la cohérence entre les investissements, l’accès aux intrants, la politique fiscale et la trajectoire d’industrialisation nationale. Une conclusion à peine suggérée par l’avis du Conseil.
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