Entretien. Pascal Boniface : la loi du plus fort a remplacé le droit international
Une démonstration de force qui annonce "une nouvelle ère d’impérialisme américain" et le retour décomplexé à la "loi du plus fort". Pascal Boniface décrypte l’intervention américaine au Venezuela et ses conséquences pour les différentes puissances.
L’opération d’exfiltration du président vénézuélien, puis son arrestation par les forces américaines, ont fait passer la doctrine Monroe, adoptée par le président Trump dans son second mandat, de l’idée à l’action. Par cette approche décomplexée, le président américain envoie un message de puissance au reste du monde.
D'autres territoires peuvent être les prochains sur la liste, alimentant les craintes sur un nouvel impérialisme américain qui risque de toucher de nouveaux pays. Notamment, les pays européens qui craignent que le Groenland soit le prochain sur la liste, élargissant un peu plus la fracture dans le monde occidental.
D’autre part, si la Chine et la Russie perdent un allié en Amérique du Sud, l’intervention américaine en dehors du droit international peut légitimer leur appétit pour les zones qu’ils convoitent.
Dans cette interview accordée à Médias24, Pascal Boniface, géopolitologue et fondateur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), livre sa lecture de la récente intervention américaine au Venezuela et ses répercussions dans le monde.
Médias24 : Pourquoi cette intervention américaine au Venezuela ?
Pascal Boniface : Il veut imposer sa loi au reste du monde et il prend le Venezuela comme exemple pour montrer que c’est lui qui dirige et qu’on ne peut pas s’opposer à lui. Le Venezuela est dirigé par un régime qui était opposé aux États-Unis, qui était proche de la Chine, de l’Iran, et donc Donald Trump veut faire un exemple.
Et bien sûr, il y a une dimension pétrolière qui est extrêmement importante puisque Donald Trump voudrait, et ça a été dit officiellement, prendre le contrôle du pétrole vénézuélien. Le prétexte de la démocratie n’est même plus évoqué d’ailleurs, et on voit bien que ce n’est pas le sujet.
- Pour l'instant, il n'y a pas encore de changement de gouvernement ou de régime. Est-ce qu'il y a un accord tacite avec les nouveaux responsables ? Ou bien est-ce que les Américains vont finir le travail autrement ?
- On a l’impression qu’il y a un accord et qu’il y a la chute de celui qui était à la tête du régime, mais pas la chute du régime. Puisque les Américains ont décidé de réouvrir leur ambassade à Caracas, qui était fermée, et qu'ils ont très clairement dit à Madame Rodriguez [Delcy Rodríguez, présidente par intérim du Venezuela, ndlr] que si elle se comportait de façon satisfaisante pour les États-Unis, elle pourrait rester en place.
On peut se demander s'il n'y a pas déjà un accord tacite ou explicite entre le régime actuel au Venezuela et Donald Trump. Où l'idée, ça serait que le régime puisse rester en place, à condition qu'il réoriente les exportations pétrolières vers les États-Unis et qu'il laisse les grandes compagnies pétrolières américaines intervenir librement au Venezuela.
- On parle aussi d'un effet domino dans la région, notamment avec Cuba. Est-ce que Cuba sera la prochaine sur la liste ?
- Très clairement, parce que la famille de Marco Rubio, le secrétaire d’État, est d'origine cubaine, et qu'il fait de la chute du régime cubain une priorité depuis assez longtemps.
Et que par ailleurs, Cuba aura extrêmement de mal à survivre alors que ce pays est déjà dans de très grandes difficultés économiques, s'il n'y a plus les exportations à bas prix du pétrole vénézuélien.
Donc en fait, il ne s'agirait peut-être pas de faire une intervention militaire pour renverser le régime, mais juste de l'étrangler économiquement, de l'étouffer pour qu'il tombe.
- Pour la doctrine Monroe, on passe maintenant de l'idée à l'application. Y a-t-il un risque pour le Groenland ?
- En tous les cas, Trump a dit qu'il allait s'en occuper, donc la menace est claire. Alors, il ne s'agirait pas du même scénario qu'au Venezuela parce qu'il n'y a pas de chef de gouvernement à expulser, à exfiltrer.
Mais ce que l'on peut plutôt craindre, ce sont des manœuvres de déstabilisation : le fait de faire des campagnes de propagande, de communication pour que le Groenland demande son indépendance du Danemark, et que, une fois que l'indépendance serait obtenue, il serait plus facilement rattaché aux États-Unis.
Il pourrait s’agir aussi de se saisir physiquement du Groenland, il n'y a que 57.000 habitants, c'est facilement contrôlable. Mais bien sûr, dans ce cas-là, ça serait une rupture claire et nette avec les pays européens.
Mais cela étant, les États-Unis peuvent être encouragés par la relative timidité des réactions européennes par rapport à ce qui s'est passé au Venezuela.
- Quelle serait la réaction des Européens si cela venait à se produire ?
- En tous les cas, les Européens n'ont certainement pas les moyens de lutter militairement contre les États-Unis, du fait de la disproportion des forces. Ils pourraient lutter politiquement, mais on peut regretter que la réaction européenne par rapport à cela soit relativement timide. Et que l’on sent les Européens très gênés : ils estiment avoir besoin des États-Unis pour le dossier ukrainien, et ils craignent un peu de s'opposer nettement aux États-Unis. Alors que sur le plan des principes, face à la violation claire et nette du droit international qui vient de se dérouler, la condamnation aurait dû être beaucoup plus claire et beaucoup plus ferme.
- Où s'arrête finalement cet hémisphère occidental pour Trump (zone d’influence ciblée par la stratégie de sécurité nationale américaine) ? Au niveau des Amériques ? Ou bien aussi jusqu'à l'Europe et l’Afrique ?
- L'hémisphère occidental pour Trump, c'est effectivement l'Amérique latine qui est, comme l'a dit Marco Rubio, "l'arrière-cour" des États-Unis.
Ce que l'on peut dire, c'est que depuis qu'il est revenu au pouvoir, on ne peut plus parler de "monde occidental" comme on le faisait auparavant. Il a décrété que l'Union européenne était un ennemi, créé pour duper les États-Unis. Donc il n'y a plus de monde occidental tel qu'on le connaît depuis quatre-vingts ans.
- Et pour ce qui est de la Russie, qu'est-ce que cette opération signifie pour eux ?
- Pour la Russie, la mauvaise nouvelle c'est qu'ils perdent un allié avec le Venezuela. Enfin ils peuvent s'entendre avec Trump. Mais surtout, dans la mesure où Trump se permet d'intervenir comme il le veut dans un pays souverain, on peut dire que cela donne des ailes à Poutine, et que ça rend plus difficile de critiquer ce qu'il fait en Ukraine.
- La Chine est aussi parmi les perdantes. Quelle serait d’après vous sa réaction à court et moyen terme ?
- La Chine est perdante dans la mesure où elle perd un point d'appui au Venezuela, qui lui fournissait du pétrole, mais en quantité relativement limitée.
En revanche, elle peut être gagnante par rapport à l'effet un peu répulsif que provoque cette intervention militaire américaine. Et on peut penser que la Chine va au contraire renforcer ses positions en Amérique du Sud, parce que les pays vont vouloir certainement développer davantage les relations avec elle.
- La doctrine Monroe signifie-t-elle finalement un partage de zones d'influence ? Et donc peut-être que la Chine aussi voudra l'appliquer sur la mer de Chine et Taïwan ?
- Les États-Unis ne laisseront pas la Chine appliquer cette même doctrine en mer de Chine, ils veulent garder leurs positions. Mais il sera beaucoup plus difficile de reprocher à Pékin de s'emparer de Taïwan par la force, du fait que les États-Unis n'hésitent pas à intervenir militairement dans des pays souverains et indépendants.
- Pour ce qui est de l'Iran, il y a une lecture qui dit que la mainmise sur le pétrole vénézuélien permettra aux États-Unis et à Israël d'aborder une attaque plus tard sur ce pays, plus sereinement.
- Cela vient affaiblir encore un peu plus le régime iranien, puisqu'il perd un allié au Venezuela. Mais la situation n'est pas tout à fait la même.
Le fait que les États-Unis et Israël appellent à la chute du régime peut servir au contraire à Téhéran, en faisant passer l'opposition au régime comme "non patriotique", comme étant alimentée de l'extérieur, ce que fait le régime iranien depuis longtemps.
Et puis, surtout, malgré la colère de la population contre le régime, malgré l'étouffement des libertés et la crise économique, il n'y a pas de figure de l'opposition qui puisse rassembler les Iraniens contre le régime. C'est l’une des faiblesses de la mobilisation actuelle en Iran.
- Pour finir, le fait de se partager le monde en zones d'influence est-il le signe d'un nouvel impérialisme occidental ou d’impérialisme tout court ?
- C'est le signe d'un nouvel impérialisme américain. C'est le retour à la loi du plus fort. C'est la négation totale du droit international. Les Européens ne partagent pas ce point de vue, mais ils sont trop faibles vraiment pour s'opposer. Mais donc, ce n'est pas un impérialisme occidental, c'est un impérialisme américain et "trumpien".
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