Verbatim. Ce qu'il faut retenir de la conférence de presse de Abdellatif Jouahri
Baisse du taux directeur, inflation, financement des TPME, finances publiques, E-dirham, financement des investissements publics, créances en souffrance, activité des succursales des banques marocaines en Europe et bien d'autres sujets. Voici l’essentiel des réponses de Jouahri lors de la conférence de presse tenue le 18 mars.
Dans le cadre de sa première réunion trimestrielle de l'année, le Conseil de Bank Al-Maghrib a surpris les observateurs en décidant de baisser son taux directeur de 25 points de base (pb), le ramenant ainsi à 2,25 %.
Comme à l’accoutumée, le wali de Bank Al-Maghrib a tenu un point de presse pour échanger et répondre aux questions des journalistes.
Afin d’expliquer en détail les motivations économiques qui sous-tendent la baisse inattendue, Abdellatif Jouahri a ainsi rappelé clairement la priorité absolue de la banque centrale marocaine, soulignant l’importance cruciale des évolutions récentes en matière d'inflation.
"Notre mission fondamentale, c'est la stabilité des prix et, évidemment, de lutter contre l'inflation. Concernant les données fondamentales qui entourent ce problème… d'abord, il y a la baisse de l'inflation elle-même. Nous sommes passés en taux moyen annuel de 6,1 % à 0,9 %, moins de 1%. Nos projections pour 2025-2026 tournent autour de 2%, non seulement pour l'inflation globale, mais également pour l'inflation sous-jacente. C'est très important. Si j'avais une inflation sous-jacente qui ne baisse pas et qui ne va pas dans le sens de l'objectif qu'on s'assigne qui est autour de 2%, ça aurait été autre chose. Nous sommes au niveau de 2% globalement, aussi bien pour l'inflation globale que pour l'inflation sous-jacente".
⇒Les finances publiques
Outre cette maîtrise de l'inflation, Jouahri a mis en avant la solidité des finances publiques marocaines comme deuxième facteur déterminant dans la prise de cette décision d’assouplissement monétaire. À ce titre, il a rappelé les engagements et les résultats obtenus récemment par le gouvernement en matière de discipline budgétaire.
"Le gouvernement a annoncé sa volonté de continuer à assurer la soutenabilité budgétaire et les équilibres macroéconomiques, et il l'a fait. Il l'a fait en 2024. La loi de finances en 2025 annonce un déficit moins important, et nos projections à travers nos propres modèles montrent encore cette tendance de baisse du déficit. Elle a été confirmée au niveau de la programmation budgétaire triennale que nous avons donnée au Fonds monétaire international, lorsque nous avons négocié la ligne LCM. Donc, a priori, nous, en tant que Banque centrale, nous n'avons pas de soucis du côté de la soutenabilité budgétaire".
⇒Les réserves de change
Par ailleurs, le wali de la Banque centrale a évoqué la situation favorable des réserves de change, mettant en exergue non seulement leur niveau actuel confortable mais également les facteurs favorables sur le plan externe.
"Je vous ai dit qu'elles dépassent 5 mois. Elles arrivent même à presque 5 mois et demi d'importation de biens et de services. Au niveau importations, la rubrique la plus sensible qui est celle du pétrole, qui diminue à cause de l'augmentation de l'offre, d'abord en particulier des États-Unis, et une diminution de la demande liée à la croissance qui reste dans une ligne, disons, de baisse. En ce qui concerne les autres composantes, les recettes de tourisme, les transferts des MRE et les IDE, toutes les trois en amélioration constante".
⇒La croissance économique
Concernant la dynamique économique, Jouahri s’est félicité des signes encourageants d’une reprise de la croissance dans les secteurs non agricoles, retrouvant progressivement les performances d’avant-crise.
"Sur le plan croissance, je parle des secteurs non agricoles, elle commence à aller au-delà des 4%, c'est-à-dire que nous commençons à avoir les chiffres qui étaient antérieurs aux crises de 2008 où c'était déjà au 5 et plus de 5%".
Face à ces différents éléments positifs cumulés – maîtrise de l'inflation, finances publiques solides, réserves de change confortables, et reprise économique –, Jouahri estime que la Banque centrale dispose désormais d’une marge de manœuvre suffisante pour déployer une politique monétaire plus accommodante, destinée explicitement à soutenir la croissance économique et l'emploi, notamment à travers un accompagnement renforcé des Très petites entreprises (TPE), véritable moteur du tissu économique marocain.
"Donc, il n'y a pas de raison dans ce cas-là, ayant une marge au niveau de ma politique monétaire, de ne pas l'appliquer pour soutenir effectivement la croissance et l'emploi. Ça ne veut pas dire que dans les anciennes décisions, nous ne le faisions pas. Mais nous le faisions uniquement à travers la politique accommodante en ce qui concerne le financement des banques. C'est-à-dire qu'on fournissait aux banques toutes les liquidités qu'elles demandaient. Maintenant, je renforce un peu cette politique accommodante dans la mesure où j'ai une marge en ce qui concerne les problèmes qui m'intéressent et ma mission de contrôle des prix".
Activités des banques marocaines en Europe
Concernant l’impact potentiel des nouvelles directives européennes sur l'activité des banques marocaines implantées en Europe. Jouahri a apporté des précisions détaillées quant à l'état actuel de ce dossier sensible.Les nouvelles directives européennes vont gêner l’activité des banques marocaines"Les directives européennes qui encadrent la présence des banques non européennes sur le sol de l'Union ont été adoptées par le Parlement européen et publiées au bulletin du Parlement européen le 19 juin l'année dernière. Ils ont demandé que leur application se fasse au niveau des pays de l'Union européenne à partir du 1er janvier 2026. Nous avons estimé que les directives vont gêner beaucoup la fonction relais effectuée par les banques marocaines auprès des résidents marocains à l'étranger", indique le wali.
Face à ce risque potentiel, Jouahri a souligné la forte mobilisation des institutions marocaines et le rôle d'une task force nationale spécialement dédiée au suivi du dossier.
"Il faut dire qu'il y a une task force permanente avec le ministère des Affaires étrangères, le ministère des Finances, les régulateurs, les banques marocaines, qui s'est déplacée en Belgique à plusieurs reprises, qui a eu des discussions avec la direction FISMA, et où nous avons indiqué que telles que rédigées et approuvées [les directives] par le Parlement européen, c'est très équivoque. Et que l'application qui va être faite par les pays eux-mêmes peut compliquer davantage les choses en ce qui concerne les résidents marocains à l'étranger".
Jouahri a également expliqué en quoi cette problématique était cruciale non seulement pour le secteur bancaire marocain, mais aussi pour la stabilité financière nationale, mettant en évidence le poids majeur des dépôts des Marocains résidant à l’étranger (MRE)? "Croyez-moi, c'est un sujet que nous prenons très à cœur, parce qu'il pèse à la fois sur la balance des paiements, mais aussi sur les dépôts bancaires. Les dépôts des MRE, c'est 20% des dépôts bancaires. Donc ce n'est pas négligeable. Et donc, ce sont des choses qui méritent d'être suivies de très très près".
Face aux potentielles restrictions européennes, Abdellatif Jouahri a exprimé son inquiétude, tout en soulignant la volonté ferme du Maroc d’explorer des solutions alternatives pour maintenir les flux financiers vers le Royaume.
"Ce qu'on peut dire, c'est qu'on n'est pas contents ; c'est que la manière dont ça a été rédigé, c'est pratiquement comme si on voulait que les flux financiers restent en Europe. Et donc, par conséquent, nous examinons toutes les solutions, y compris les solutions technologiques et les solutions numériques, pour contourner les difficultés que l'Europe peut apporter à cette fonction des banques marocaines".
Les créances en souffrance
Interrogé sur un rapport de Fitch qui note une vulnérabilité du système bancaire marocain face à des créances en souffrance en hausse, Abdellatif Jouahri a tenu à rassurer en rappelant la solidité reconnue du secteur bancaire national, tout en précisant les mesures prudentes adoptées par la Banque centrale.
"D'abord, je dirais que les autres agences de notation ne portent pas le même jugement. Le FMI lui-même a apporté une appréciation sur le système bancaire marocain très élogieuse. Par conséquent, ça ne me fait pas peur ce que raconte ce rapport. D'autant plus que nous sommes en train de finaliser toute la mise en place du marché secondaire des créances en souffrance. Donc ça va donner un souffle très important au secteur bancaire, ça va dégager le bilan des banques et leur donner la possibilité de pouvoir offrir de nouveaux crédits au secteur privé".
Il a par ailleurs précisé que la Banque centrale suit de près l'évolution des créances en souffrance ainsi que les provisions associées, tout en soulignant une amélioration notable des indicateurs.
Dans ce contexte, Jouahri a insisté sur l’approche prudente de Bank Al-Maghrib en matière de distribution des dividendes, précisant que la décision finale reste conditionnée à des évaluations rigoureuses :
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