Moulay Hafid Elalamy : “Sogé Maroc n'était pas à vendre, j'ai créé l'opportunité”

Moulay Hafid Elalamy s’est livré lors d’un échange avec les étudiants de l’ESSEC Paris, au cours d’une conférence organisée le 12 juin par l’association ESSEC Maroc. Il a évoqué plusieurs sujets dont le rachat en cours de la Société générale, sa carrière, son aventure dans l’entrepreneuriat, son passage dans la politique. VERBATIM.

Moulay Hafid Elalamy : “Sogé Maroc n'était pas à vendre, j'ai créé l'opportunité”

Le 22 juin 2024 à 12h35

Modifié 24 juin 2024 à 13h04

Moulay Hafid Elalamy s’est livré lors d’un échange avec les étudiants de l’ESSEC Paris, au cours d’une conférence organisée le 12 juin par l’association ESSEC Maroc. Il a évoqué plusieurs sujets dont le rachat en cours de la Société générale, sa carrière, son aventure dans l’entrepreneuriat, son passage dans la politique. VERBATIM.

Disparu des radars médiatiques et plus discret depuis qu'il a quitté la politique, Moulay Hafid Elalamy signe un retour sous les projecteurs en acceptant l'invitation, le 12 juin, de l'association ESSEC Maroc pour un échange à bâtons rompus et sans langue de bois, qui s’est déroulé à Paris, avec Saad Lemseffer et Anouar Azelmat, respectivement secrétaire général et président de l'association.

"Comme je ne suis plus responsable donc je peux y aller", déclare-t-il devant le parterre d'étudiants annonçant déjà la couleur.

Deux heures durant, MHE discutera avec les étudiants de multiples sujets commentant tantôt l'actualité ou passant en revue son parcours depuis ses débuts à aujourd'hui.

Celui qui est en passe de signer un important deal en reprenant la Société générale Maroc réalisant ainsi un vieux rêve, a naturellement été interrogé sur le sujet. Une question qu'il n'a pas éludée. Et de sa réponse, MHE révèle que la filiale marocaine de la SG n'était pas sur la liste des actifs à céder.

"Sogé Maroc n'était pas à vendre, j'ai créé l'opportunité"

"La Sogé Maroc est une pépite du groupe Société Générale. C'est une très belle banque qui n'était pas sur la liste des sociétés à vendre. Donc, j'ai fabriqué l'opportunité", confie le président du Groupe Saham qui est allé voir les dirigeants de la SG pour dire: "si je comprends bien la logique, un jour, vous allez devoir vous séparer (de plusieurs filiales, ndlr) parce que vous allez vendre l'ensemble de l'Afrique. Vous allez garder le Maroc et la Côte d'Ivoire. Ça fait très bizarre. Un groupe français qui est européen, qui est présent en Europe et dans deux pays africains. Ça n'a pas de sens. Donc, l'opportunité s'est créée comme ça".

Mais si Moulay Hafid Elalamy a pu créer cette opportunité, c'est qu'il y avait un contexte favorable qu'il détaille. "Le secteur bancaire dans le monde, vous le savez bien, vit des moments compliqués. Et donc, les recentrages se font. Les fusions vont se faire davantage", avance-t-il.

Et d'ajouter: "la raison pour laquelle certaines banques européennes quittent certains marchés, c'est que le secteur bancaire est un secteur hyper complexe (...) et extrêmement contrôlé. Il se trouve que des banques européennes ou des banques françaises subissent des doubles peines. Elles sont sous le contrôle de la BCE et elles sont sous le contrôle des banques centrales locales".

"Avec les contraintes BCE qui sont parfois exagérées d'après les experts (...) vous devenez non compétitif. Donc on vous met des menottes et on vous demande de monter sur des rings pour vous battre avec des concurrents qui, eux, n'ont pas ces menottes-là. Au fil du temps, il y a ce problème qui s'est imposé. Le deuxième, c'est que certaines banques, avec les crises qui se sont succédées, les problématiques d'inflation et les problèmes de leur clientèle qui sont parfois défaillants,... ont des besoins de fonds propres".

Ces banques vont donc préférer "se séparer d'activités qui sont moins centrées par rapport à leurs business pour qu'elles aient une cohérence de business. Les banques qui ont des actifs en Afrique et en Asie et ailleurs, se sont séparés de ses actifs. Ce n'est pas propre au secteur bancaire, le secteur des assurances l'a fait avant. (...) Donc, la cession de la Société Générale s'est faite dans ce cadre-là", conclut-il.

L'affaire Agma racontée par MHE

Dans cet échange, MHE revient aussi sur ses débuts dans l'entrepreneuriat et comment il est passé de haut cadre, il était à l'époque secrétaire général de l'ONA, l'ancêtre du Holding royal Al Mada, à homme d'affaires.

Et c'est tout naturellement qu'il évoque, non sans humour, l'emblématique affaire Agma qui a marqué dans sa carrière ce passage du "salariat" à l'entrepreneuriat.

"Il y a un deal emblématique qui avait fait beaucoup de bruit et qui m'avait mis en avant, où j'avais ma tête sur tous les journaux comme étant presque un trafiquant, pas loin, qui s'appelait le deal Agma", explique-t-il. 

"J'étais secrétaire général du groupe ONA et j'ai réalisé qu'après plusieurs années de travail acharné, j'avais un salaire mirobolant et qu'à la fin du mois, j'avais exactement le même solde dans mon compte bancaire que celui que j'avais quand j'avais démarré au bas de l'échelle, alors que mon salaire avait été multiplié par je ne sais quoi. Ça veut dire que mes besoins ont progressé souvent légèrement plus vite que mes revenus".

"Je voulais absolument entreprendre, donc j'ai décidé de quitter pour entreprendre. Dans le temps, le président avait refusé l'idée, en me disant pas du tout, mais c'était une décision ferme, je voulais entreprendre".

"En quittant, j'ai acheté une participation dans une affaire qu'ils avaient, que j'avais achetée moi-même avant à 20 millions de dirhams, et qu'on m'a revendue deux ans plus tard sur une valeur d'un peu plus de 60 millions de dirhams pour une petite participation".

Quid du financement ? Il est pris "à 100% à la banque" (AWB, ndlr), répond MHE.  "A partir de là, j'ai développé l'affaire, j'ai acheté une deuxième affaire, une troisième, et c'est devenu le premier courtier d'assurance au Maroc. J'ai été aux Etats-Unis voir la carte Marsh McLennan, qui est le premier courtier au monde, et j'ai réalisé une introduction en bourse. Une fois que j'ai réalisé une introduction en bourse, j'ai revendu une partie au même vendeur qui me l'avait vendue au départ, qui était coté en bourse, etc",  raconte le président de Saham. 

"Et dans le temps, dans toute cette opération-là, j'ai réalisé 12 millions d'euros de bénéfices. Aujourd'hui, ça ne fait sourciller personne, mais à l'époque, c'était des montants qui ne rentraient pas dans le cerveau. Donc je suis devenu l'homme le plus riche du globe, pratiquement, pour les médias", avance-t-il. 

"Et on a tiré sur cette affaire en disant que ce n'était pas possible d'avoir vendu, revendu, etc. Mais je vous écrirai un jour cette histoire, elle est très intéressante psychologiquement. Et les gens qui avaient le plus tiré sur cette affaire-là, c'étaient mes confrères. Les gens qui étaient au même niveau que moi dans la boîte. (...) Voir quelqu'un qui, du jour au lendemain, réalise un capital, ça ne pouvait être qu'un trafic", commente-t-il. 

Il poursuit : "le dénigrement en fait partie. Vous allez le croiser de temps en temps dans votre carrière. Il faut savoir le déceler et dénigrer ce dénigrement pour pouvoir avancer dans sa carrière. Quand on n'arrive pas à vous battre, il y a une technique, c'est de vous dénigrer. Donc, surtout ne répondez jamais à cela par le dépôt du sac. Foncez quand vous êtes droit dans vos bottes, quand vous êtes sûrs de ce que vous faites". 

Le capital qui a été réalisé dans l'affaire AGMA, explique MHE, c'est ce qui lui a permis "d'acheter une compagnie d'assurance malade qui s'appelait CNIA et une compagnie d'assurance morte (Saada). Et donc on a fusionné un cadavre avec un estropié. Et on en a fait un athlète. (...) On a travaillé d'arrache-pied en prenant des affaires qui étaient vraiment moribondes pour en faire des boîtes cotées en bourse, propres, ... qui ont fini par devenir leader panafricain dans 27 pays, etc. Mais l'origine, c'est une affaire où j'ai démarré en prenant 100% d'endettement à la banque et où les embûches étaient monstrueuses et complexes ». (NDLR, la banque AWB).

Revenir à la politique :"Jamais mon capitaine"

Est-ce qu'un retour sur la scène politique est envisageable ? La question est posée à MHE par les étudiants. "Vous allez me dire que la première chose que font les politiques, c'est qu'ils mentent. Si je vous dis oui, ça va s'écrire dans les journaux (...) et si je vous dis non ... La réponse est je ne peux dire que ce qui me concerne. Donc de mon côté je vous dis : 'Jamais mon capitaine'".

"J'ai donné à la CGEM. J'ai passé un mandat et j'ai décidé de ne pas faire un deuxième. J'étais ministre huit ans. Cela fait 11 ans, c'est une tranche de vie importante. J'ai travaillé un peu dans le business, mes aspirations sont encore dans le business, il y a des choses à faire, ça m'amuse", répond-il. 

Par ailleurs, l'ex-ministre est également revenu avec plusieurs d'anecdotes sur son mandat de ministre qui a été marqué par la crise Covid. Il commence par confier qu'il a appris sa nomination en tant que ministre "la veille de la constitution du gouvernement".

"Ça s'appelle une douche froide, je crois. Vous savez, quand vous êtes sur une trajectoire... Je ne suis pas le seul à avoir eu cette douche froide. Mais sur le moment, c'était un drame familial parce que c'est une trajectoire qui change. Moi, je me voyais dans le business, etc. Et on avait proposé mon nom comme ministre (...) Donc vous êtes déstabilisés", avance-t-il. C’était en octobre 2013.

"Ça m'a pris quelques semaines, voire un petit mois et demi pour réaliser que j'étais en responsabilité. Puis après, c'était de dire bon, j'y suis. Il y a une vraie responsabilité. Je fais le tour du propriétaire. Il y a des briques merveilleuses qui ont été faites par mes prédécesseurs. Je peux ajouter des briques aux briques. (...) Donc j'ai réfléchi : est-ce qu'on peut passer à une accélération de ce qui a été fait ?"

"De là est venu le nom de cette stratégie qui s'appelle l'accélération industrielle. C'est comment peut-on prendre le Maroc tel qu'il est et décréter que nous allons être présents dans des secteurs et pas tous. Je n'ai pas mené tous les combats parce que c'est énorme, c'est très large. Donc j'ai choisi quelques combats", explique-t-il. Parmi ces combats, il cite l'automobile et l'aéronautique. 

"Et à partir de là, on a fait cette stratégie. Résultat de la stratégie, nous sommes passés à 62% de taux d'intégration. Ce taux est maintenant à 69% dans le secteur automobile. C'est-à-dire que 69% des composants de la voiture sont fabriqués au Maroc. Ce sont 252 usines au Maroc qui fabriquent ces voitures. Ces voitures sont passées d'une compétitivité numéro 8 au deuxième mondial et aujourd'hui, ils s'approchent du million de voitures fabriquées au Maroc avec ce taux d'intégration", se félicite-t-il. 

Et d'ajouter, "dans le secteur aéronautique, nous sommes aujourd'hui à 42% de taux d'intégration, c'est-à-dire que 42% de cet avion-là est fabriqué au Maroc. Vous avez des parties de réacteurs faites par Safran au Maroc. C'est la partie la plus complexe dans le secteur industriel".

Sur la période de la gestion de la crise Covid, MHE fait quelques révélations

"On était en contact direct avec le Roi qui, dès le premier jour, est monté sur le pont. Je ne sais même pas si je suis censé en parler, mais je prends le risque de vous faire des révélations", dit-il. 

"Bien avant la fermeture des frontières, le Roi m'a appelé au téléphone pour me parler de la situation en disant : 'j'ai l'intention de fermer les frontières parce qu'il faut qu'on protège les Marocains'. J'ai fait partie des gens qui n'étaient pas convaincus. Je l'avoue humblement parce que mon job, c'était ministre de l'Industrie. Et pour moi, fermer les frontières, mettre les gens chez eux à la maison, c'est tuer le pays et l'industrie du pays. J'ai fait un peu de résistance à ma façon. (...) Il était d'une fermeté totale, c'est qu'il n'y a pas d'économie qui vaille la vie d'un Marocain (...) On va protéger les Marocains. Il faut que leur vie soit sauve à tout moment".

"Donc il a été sur le pont tous les jours (...) il a veillé au grain au quotidien. Et tout ce qui a été fait en toute sincérité, en toute transparence a été piloté par lui. Il écoutait, il prenait les avis des uns et des autres et il tranchait à la fin. (...) On a passé une période extrêmement complexe avec un contact permanent, une équipe extrêmement restreinte qui est montée au créneau". 

Ce que pense MHE de la course pour les véhicules électriques

Le secteur automobile qui est en pleine transformation, que pense MHE des changements qui s'y opèrent?

"Le monde a changé et pour des raisons d'écologie pour lesquelles je ne suis pas certain parce que les études ne sont pas faites totalement. Il y a un grand point d'interrogation qui se pose encore sur le bilan carbone complet de l'électrique. Je ferme la parenthèse", avance-t-il.

"La décision est prise, nous allons au niveau de l'électrique dans le monde entier. Eh bien aujourd'hui, les gigafactories sont à la mode et si vous n'avez pas de gigafactory vous n'existez plus dans le secteur automobile".

"En 2035, l'Europe aura arrêté d'accepter et de produire les véhicules thermiques et donc le véhicule électrique est en vogue et prend de l'ampleur. Il se trouve que la partie des batteries aujourd'hui n'est maîtrisée en très grande partie que par l'Asie. Je dis à mes amis européens, qui sont brillants et qui font de belles erreurs, ça s'en est une. C'est la mort progressive de l'automobile en Europe parce que l'Europe ne possède pas de technologies aujourd'hui éprouvées sur le secteur électrique et en particulier sur la batterie qui est l'élément essentiel de l'automobile", explique l'ex-ministre.

"Donc nous sommes en train d'assister à une tectonique des plaques où les Etats-Unis et l'Europe perdent du terrain alors qu'ils avaient une part importante dans le secteur automobile de par leurs décisions qui sont un peu hâtives, pas très brillantes en termes d'approche. Parce que les subventions sont données au client final, ce qui est une imbécillité profonde parce que cet argent là se retrouve dans les poches du constructeur. Il se trouve que le constructeur aujourd'hui est en majeure partie chinois", argumente MHE.

"Donc on est dans une logique où on pleure parce que les Chinois nous attaquent et on les engraisse au quotidien en donnant des subventions à l'acheteur qui achète le véhicule chinois", poursuit-il.

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