Une lecture dans le registre des armes de l’ONU
Les Nations unies tiennent depuis 1991 un registre des armes classiques qui retrace les transferts d’armes entre pays. Remis à jour il y a quelques semaines, ce registre fournit des informations précises sur le type d’armement dont dispose chaque État, son année d’importation et l’identité de son fournisseur. Voici les données qui concernent le Maroc, ainsi que notre lecture concernant ce registre.
C’est une future mine d’or que les Nations unies mettent progressivement et patiemment en place. Ils viennent de mettre en ligne, avec une ergonomie nouvelle, leur registre des armes classiques (UNROCA). Un registre que l’ONU tient depuis 1991 pour créer un climat de confiance entre gouvernements, en apportant de la transparence sur les importations et exportations d’armes dans le monde. Si les mises à jour se poursuivent et si les Etats jouent le jeu, ce registre deviendra une ressource qui n'a pas de prix. Mais les Etats jouent-ils le jeu? Pas toujours malheureusement, ou pas totalement.
Le registre fonctionne sur la base des déclarations faites aussi bien par les pays importateurs qu'exportateurs, ce qui permet de croiser les données communiquées par chaque pays et de fournir ainsi une information fiable et précise. Une sorte de mécanisme de vérification intégré qui permet de s’assurer de l’existence de l’expédition et de sa nature.
Selon l’UNROCA, le registre a capté, depuis sa création, plus de 90% du commerce mondial des armes. Le registre n’est donc pas exhaustif. Mais avec un taux de captation de 90%, il permet de donner une idée presque complète de l’arsenal militaire de chaque pays (constitué au moins depuis 1992), de savoir si ces armes ont été produites localement ou importées et de connaître l’identité des acheteurs et des vendeurs. Il permet également d’établir des comparaisons puisqu’il fournit les données de pratiquement tous les pays du monde.
Pour Abdelhamid Harifi, expert militaire, ce registre ne reflète en réalité que 70 à 75% du commerce réel des armes. Il note d'ailleurs des omissions concernant le matériel militaire marocain: par exemple, le royaume a reçu trois frégates Sigma (Allal Ben Abdallah, Moulay Ismail, Tarik Ibnou Zyad) des Pays-Bas et pas seulement deux comme indiqué dans le registre. Il note également l'absence de patrouilleurs espagnols ou de drones turcs. La récente mise à jour du registre de l'ONU incorpore la livraison de chars tchèques au Maroc, les fameux chars T 72 "qui n’ont jamais quitté le Maroc en réalité depuis leur livraison".
Concernant l'Algérie, il note l'absence des livraisons italiennes de porte-hélicopère, de système radar, de missiles, d'aviosn de transport. Selon notre interlocuteur, des livraisons de matériel sont parfois classées en transactions commerciales alors qu'elles ont une finalité militaire; c'est le cas des avions de transport.
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Le registre couvre d’abord les sept catégories d’armes considérées comme les plus offensives : chars de combat, véhicules blindés de combat, systèmes d’artillerie de gros calibre, avions de combat et véhicules aériens de combat sans pilote, hélicoptère d’attaque, navires de guerre, missiles et lanceurs de missiles.
Il recense également les armes légères et de petit calibre comme les revolvers et pistolets, les mitraillettes, les fusils d’assaut, les canons antichars portables, les lanceurs de grenades, les mortiers de calibres inférieurs à 75 mm… En somme, pratiquement tout ce qu’une armée peut détenir comme arsenal militaire.
L’arsenal du Maroc est essentiellement américain
Que nous apprend ce registre sur le Maroc et son arsenal ? D’abord, que le Royaume, depuis 1992 (première année de recensement), ne produit pas d’armes et qu’il importe tous ses besoins de l’étranger. À partir de quels pays ? Pour les armes conventionnelles majeures, essentiellement des Etats-Unis, avec quelques pays européens comme la France, la Belgique, l’Espagne, ou d’Europe de l’Est comme la République tchèque ou la Biélorussie. Le Canada figure également parmi les fournisseurs du Maroc.
Ainsi, on apprend que le Maroc a importé 620 chars de combat depuis 1992, première année de recensement des transferts d’armes par l’UNROCA. 463 de ces chars sont américains, 10 ont été importés de France, 47 de la République tchèque et 100 de Biélorussie.
Sur les dix dernières années, la plus grosse livraison a eu lieu en 2018 avec la réception de 172 chars US de type M1A1 MBT. Les 47 chars tchèques ont été importés en 2021 et 2022, ce qui signifie que le partenariat avec ce pays est très récent. Pour la France, la dernière livraison de chars de combat remonte à 2011 (10 unités), et ce sont les seuls chars que le Maroc a achetés à Paris depuis 1992.
Les Américains sont aussi, et de très loin, le premier fournisseur du Maroc en véhicules blindés de combat. Sur les 1.374 véhicules inscrits depuis 1992 dans le registre de l’ONU, 1.233 sont venus des Etats-Unis. Deuxième fournisseur du Maroc pour ce type d’armes : la Belgique avec 123 unités. La France n’a livré au Maroc que 16 unités et 2 autres proviennent du Canada.
Quand on analyse les importations de véhicules blindés par date, on observe que le Maroc n’a commencé à se fournir sérieusement en ce type d’armes qu’à partir de 2006. Entre 1992 et 2005, seuls 50 véhicules blindés de combat ont été importés par les FAR. En 2006 est intervenue la première grosse livraison américaine, avec une expédition de 199 M577A2. L’armée marocaine a intensifié ses acquisitions jusqu’en 2019. Depuis, aucune opération d’importation de ce type de véhicules n’a été signalée. Dernière livraison en date : 15 "Morteros" espagnols de 81 mm en 2022.
Pour ce qui est des avions de combat et véhicules aériens de combat, l’armée de l’air marocaine est équipée essentiellement en engins américains. Le registre de l’ONU recense 24 avions importés, dont 22 F-16 américains de différentes générations et 4 Mirage français.
En plus des avions, la France a vendu au Maroc 4 hélicoptères d’attaque, toujours selon le registre de l’ONU : 3 Panther AS 565 MB en 2022, et un hélicoptère dont les références ne sont pas mentionnées en 2020.
L’Europe est également le fournisseur des navires de guerre dont dispose le Maroc. Le registre mentionne 3 navires achetés depuis 1992, dont 2 des Pays-Bas (en 2011 et 2012) et un de France, la Frégate multi-missions acquise en 2014.
Missiles et lanceurs de missiles : plus de la moitié de l’arsenal est turc
La surprise vient des missiles et lanceurs de missiles. Une rubrique où l’on apprend que plus de la moitié des unités importées par le Maroc proviennent de Turquie (50), alors que les Etats-Unis n’ont fourni au Maroc que 34 unités, contre 5 pour la France et 3 pour la Chine.
Le deal avec la Turquie est très récent, comme on peut le voir sur le registre. Les 50 missiles et lanceurs de missiles (micro-munitions intelligentes) ont été livrés en une seule expédition au Maroc en 2021.
En ce qui concerne les armes légères, les fournisseurs du Maroc sont plus diversifiés. L’Italie figure par exemple parmi les gros fournisseurs du Royaume en pistolets, revolvers, carabines et fusils. On retrouve également le Portugal, la Turquie, le Danemark, la Bulgarie, l’Ukraine… Mais les Etats-Unis demeurent le premier fournisseur du Maroc en armes légères.
A noter que le registre ne comporte que ce registre qui n'est pas exhaustif, ne comporte poas non plus les commandes en cours mais plutôt la liste des armes reçues ou exportées. Il donne davantage une idée des flux entre pays; des origines des armes et des plus grosses transactions publiques et ce, depuis seulement 1992.
Algérie-France : aucune transaction depuis 1992 !
La base de données de l’UNROCA permet aussi de réaliser des comparaisons entre pays, d’analyser les flux d’achats d’armes par année, par nature, soit pour s’informer sur les principaux fournisseurs de tel ou tel pays, soit pour connaître l’arsenal d’autres armées.
Le voisin algérien, qui constitue l'unique menace pour le Maroc, figure également dans le registre de l’UNROCA. On peut voir toutes les armes importés par le pays depuis 1992 et connaître ses fournisseurs. Sans surprise, c’est la Fédération de Russie qui figure en tête de liste des partenaires militaires d’Alger, suivie de quelques autres pays de l’ancien bloc de l’Est. La seule transaction recensée depuis 1992 avec les Américains porte sur 12 véhicules blindés de combat. Quant à la France, elle n’a apparemment pas fait de business avec l’Algérie dans le domaine de l’armement selon les données rapportés par le registre.
Seul pays d’Europe occidentale avec qui commerce Alger dans le domaine des armes : l’Allemagne. Cette dernière a fourni à l’armée algérienne deux navires de guerre, 62 véhicules blindés de combat (sur 576 véhicules importés depuis 1992) et 32 "Air-to-ground cruise missiles RBS-15".
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