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Stress hydrique : les ambitions agricoles du Maroc appelées à être revues à la baisse (experts)

L’eau était au centre d’un débat organisé le 27 août par l’association Tizi. Des experts ont fait le point sur l’état de cette ressource au Maroc et expliqué les raisons de sa rareté.

Stress hydrique : les ambitions agricoles du Maroc appelées à être revues à la baisse (experts)

Le 30 août 2022 à 12h41

Modifié 30 août 2022 à 14h05

L’eau était au centre d’un débat organisé le 27 août par l’association Tizi. Des experts ont fait le point sur l’état de cette ressource au Maroc et expliqué les raisons de sa rareté.

« Le Maroc subit actuellement une sécheresse qu’il n’avait pas connue depuis environ 40 ans », a alerté Charafat Afilal, ancienne ministre déléguée auprès du ministre de l’Energie, des mines, de l’eau et de l’environnement, également ancienne responsable de l’ONEP (Office national de l’électricité et de l’eau potable – branche eau), ayant pris part au débat.

La sécheresse touche les grandes villes du Maroc

« La sécheresse touche non seulement les endroits reculés, mais aussi des villes au cœur du développement du pays, telles que Casablanca, Rabat, Oujda, Agadir et Marrakech. »

« Le déficit enregistré en termes de précipitations est conséquent, atteignant jusqu’à 80% dans certaines régions. Le taux de remplissage des barrages se situe actuellement autour de 26% dans les grands aménagements hydrauliques qui desservent l’eau à différents usages. »

« Certains barrages, notamment celui d’El Massira, deuxième grand barrage du Royaume après celui d’El Wahda, sont remplis à hauteur de 6% à peine », s’inquiète Charafat Afilal, regrettant que « le sujet de l’eau, au Maroc, ne soit au centre des débats que lorsque l’on passe par une période de sècheresse ».

« Cette situation n’est cependant pas propre au Royaume », nuance l’ancienne ministre, rappelant qu’elle est « généralisée à tout le pourtour méditerranéen ».

« C’est une situation critique et inquiétante, que les pouvoirs publics essaient de gérer moyennant le transfert de l’eau entre les bassins hydrauliques, la connexion entre les systèmes d’approvisionnement existants comme à Casablanca (connexion entre la zone sud et nord de la métropole), le pompage des lacs dans certains barrages, étant donné que l’eau qui y est disponible se situe en-dessous du niveau de pompage, comme c’est le cas au niveau du barrage d’El Massira, ou encore le renforcement de la mobilisation des eaux souterraines qui se trouvent dans une situation de surexploitation très alarmante ; le but principal étant d’atténuer le risque sur les grandes villes. »

« Il faut revoir à la baisse nos ambitions agricoles »

Mohamed Taher Srairi, professeur à l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II, a pour sa part pointé du doigt la stratégie Generation Green.

« Le Maroc a toujours été un pays semi-aride. La stratégie Generation Green, mise en place par le ministère de l’Agriculture pour développer le secteur agricole, « est forte consommatrice d’eau. Le goutte-à-goutte n’a jamais été une solution face à la sécheresse. C’est, au contraire, ce qui nous a conduits à la catastrophe. Le gouvernement a installé des cultures qui nécessitent énormément d’eau, comme celle de l’avocatier. Pour en produire, nous avons besoin de 1.600 mm/an, alors qu’au Maroc, dans les meilleurs endroits comme le Gharb, les précipitations varient entre 400 et 600 mm/an. Les décideurs sont donc en train d’installer des arbres qui consomment deux fois la quantité d’eau dont nous disposons. »

Et d’ajouter : « Le secteur agricole consomme 85% des eaux disponibles annuellement. Il faut donc revoir à la baisse nos ambitions agricoles. Nous sommes certes devenus une puissance agricole, mais pour cela, des nappes phréatiques ont été entièrement saccagées, telles que celle de Berrechid. »

« Nous avons atteint nos limites écologiques. Nous ne pouvons pas aller plus loin. Le grand capital se retrouve face à la limite écologique, qui lui impose de revenir en arrière. Et le changement climatique vient à peine de commencer. »

Concernant l’eau potable, Mohamed Taher Srairi a relevé qu’au « début des années 1960, nous disposions de 2.000 m3 d’eau renouvelable par habitant et par an. Ce chiffre est tombé à 600 m3/hab/an. La quantité d’eau par habitant et par an a donc été divisée par près de quatre ».

« Le mode de gouvernance doit s’adapter au dérèglement climatique »

Charafat Afilal et Mohamed Taher Srairi sont aussi revenus sur les principales causes de la réduction des ressources en eau au Maroc. « Cette situation est principalement due au dérèglement climatique », estime Charafat Afilal. « Il faut pousser les décideurs à revoir les modes de développement, de gouvernance et de consommation dans le pays, qui pourraient être des vecteurs d’adaptation au dérèglement climatique. »

« Ce qui se passe actuellement au niveau géostratégique ne rassure pas non plus. La guerre russo-ukrainienne pousse plusieurs pays à se rabattre sur les énergies fossiles, susceptibles d’accélérer le dérèglement climatique », a-t-elle ajouté.

Charafat Afilal a aussi évoqué la stratégie marocaine du secteur agricole. « La moyenne internationale de la dotation en eau destinée au secteur agricole est de 75%. Au Maroc, nous sommes à 85%. Il faut donc revoir le mode de développement agricole. Il faut développer selon notre capacité. Ce sont des choix de politique publique qui ont conduit le pays à la situation de sécheresse actuelle. »

« Nous ne sommes pas obligés de développer des régions en encourageant des cultures consommatrices d’eau, telles que la pastèque et le dattier, et ainsi laisser la population assoiffée. C’est une question de justice sociale », a-t-elle poursuivi.

En outre, « 55% de l’eau dans notre pays est perdue dans les canalisations ou lors des vols. Au Maroc, on peut parler de tout aux décideurs sauf de la réalisation d’infrastructures hydrauliques ou de la réhabilitation de celles déjà existantes. Ils veulent créer de l’emploi et développer le pays sans se soucier des pertes hydriques ».

« Le facteur temps est un facteur clé dans le secteur de l’eau. Une minute de retard se paie très cher, que ce soit dans la gestion de la demande ou de l’offre », a souligné Charafat Afilal.

Mohamed Taher Srairi confirme : « L’agriculture au Maroc, ce n’est pas seulement l’irrigation. La surface irriguée représente à peine 15%, contre 85% pour le bour. Avec le réchauffement climatique, ce qui est pluvial va subir encore plus de dégâts. C’est sur ce volet qu’il y a des choses à faire. »

« A titre d’exemple, nous sommes déjà en train de perdre un patrimoine agrumicole dans lequel le pays a investi beaucoup d’argent. Les arbres sont actuellement en train de mourir parce qu’on n’a plus d’eau pour les arroser. Pire, dans certaines régions, les agriculteurs sont en train d’en arracher des centaines. »

L’enseignant-chercheur pointe aussi du doigt le manque d’innovation. « Les villes marocaines sont chaudes parce que leurs concepteurs ne font que copier des plans de pays étrangers. Nous avons un autre climat. On ne peut pas copier les plans de la ville de Paris par exemple. Nous devons mettre en place des plans adaptés aux besoins de notre pays. »

Le prix de l’eau reste dérisoire au Maroc

Le prix de l’eau est une autre problématique évoquée par les experts. Selon Charafat Afilal, « le prix de l’eau est dérisoire au Maroc. Il arrive parfois que l’on paie l’eau deux centimes le mètre cube pour une culture destinée à l’export. Et dans la majorité des cas, cette redevance n’est pas payée ».

« Dans la région du Souss par exemple, 1.200 grands exploitants agricoles ne paient pas les redevances d’eau. La question du coût de l’eau doit donc être abordée dans les débats publics pour trouver des solutions réglementaires. »

« Sur le plan législatif, on est pionniers. Mais le secteur de l’eau est assez complexe, avec une multitude d’intervenants, ce qui rend difficile à appliquer tout ce qui a été mis en place. »

« A mon avis, les décideurs doivent revoir certains choix et les investissements de certains barrages pour investir dans le dessalement et encourager la réutilisation ou le recyclage de l’eau », conclut Charafat Afilal.

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