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Adil Bennani : « Le marché automobile a plus un problème de demande que d’offre »

Dans cet entretien, Adil Bennani, président de l’Association des importateurs automobiles au Maroc (AIVAM), fait le bilan d’un premier semestre pour le moins difficile sur le marché automobile marocain. Il saisit également cette occasion pour appeler à une politique plus courageuse en matière de mobilité verte.

Adil Bennani, président de l’Association des importateurs automobiles au Maroc.

Adil Bennani : « Le marché automobile a plus un problème de demande que d’offre »

Le 12 juillet 2022 à 13h25

Modifié 12 juillet 2022 à 18h31

Dans cet entretien, Adil Bennani, président de l’Association des importateurs automobiles au Maroc (AIVAM), fait le bilan d’un premier semestre pour le moins difficile sur le marché automobile marocain. Il saisit également cette occasion pour appeler à une politique plus courageuse en matière de mobilité verte.

Médias24 : Comment jugez-vous la performance du marché automobile au terme de ce premier semestre 2022 ?

Adil Bennani : Disons d’emblée que ce n’est absolument pas le scénario que la profession avait prévu à la fin de l’année précédente. Nous étions alors sur une tendance fortement haussière, et nous avions tablé sur une croissance des ventes de 10% pour 2022.

Malheureusement, de nombreux facteurs exogènes sont venus contredire ce pronostic. Nous savions que la pénurie des semi-conducteurs allait perdurer et que la reprise économique s’accompagnerait de tensions inflationnistes, dont la conséquence est le renchérissement du prix des véhicules. Nous étions cependant convaincus que, malgré ces données, le marché automobile partirait sur une nouvelle année de croissance, d’autant qu’en 2021, il n’avait toujours pas renoué avec le volume des ventes de 2018, année référence.

La guerre en Ukraine a généré un ensemble de contraintes supplémentaires. Il y eut d’abord une aggravation de la pénurie de certains composants, mais je pense que celle-ci n’est qu’une cause mineure de la tendance baissière que nous vivons aujourd’hui. En fait, cette crise s’est accompagnée d’une inflation encore plus forte, et surtout d’un climat d’incertitude qui a engendré une vraie contraction de la demande et de la consommation en général.

Le constat est limpide : depuis trois mois, nous assistons à une aggravation de la baisse des ventes en glissement annuel, pour arriver aujourd’hui à un repli cumulé de 11% sur l’ensemble du premier semestre.

– Vous voulez dire qu’il n’y a pas seulement un problème d’offre, mais surtout un problème de demande ?

– A mon avis, seul un tiers de la baisse des ventes est dû à un assèchement des stocks ou à des difficultés d’approvisionnement pour certaines marques et sur certains modèles. Les deux tiers restants proviennent d’une contraction intrinsèque de la demande, due à la forte inflation, dont le taux est à deux chiffres dans l’automobile, mais aussi à une situation économique difficile. Le Maroc a connu une dure année de sécheresse, avec une très mauvaise campagne agricole. Et l’on sait tous ce que représente l’agriculture dans l’économie marocaine.

La hausse des prix est allée de pair avec un durcissement des conditions de financement pour les particuliers, mais aussi pour les entreprises. Tout cela n’est pas fait pour rassurer les acheteurs potentiels, notamment sur le marché des véhicules utilitaires.

Dans cette catégorie, dont une bonne partie de la clientèle est composée de transporteurs, la hausse vertigineuse des prix du carburant a créé une véritable psychose. Malgré les aides octroyées par le gouvernement, les professionnels se retrouvent dans une situation critique, qui leur interdit toute éventualité d’investissement. Il ne faut donc pas s’étonner que les ventes de véhicules utilitaires légers soient aujourd’hui en baisse de 25% par rapport à l’année dernière. En résumé, toutes les conditions sont réunies pour créer une attitude d’attentisme et un climat de prudence par rapport à la consommation de biens durables.

– En somme, nous nous retrouvons dans une conjonction assez extraordinaire de facteurs négatifs…

– Dans une année normale, nous aurions crié à la catastrophe. Mais comme nous sortons de deux années de crise sanitaire, durant lesquelles nous avons vécu des choses invraisemblables, nous avons presque fini par nous habituer au pire. Nous sommes dans une conjoncture très difficile, certes moins que celle de l’année du confinement, mais nous espérons des jours meilleurs, une fois que le contexte international se fera plus clément.

Les 11% de baisse semblent un moindre mal par rapport à ce qui se passe sur les marchés européens, où les niveaux de repli sont encore plus sévères.

Dans le tableau plutôt sombre que je dresse subsistent tout de même quelques éléments positifs. Je parle notamment de la réouverture des frontières et de la reprise de l’activité touristique, avec une saison qui s’annonce très prometteuse. C’est une véritable bouffée d’oxygène pour un secteur sinistré qui a été à l’arrêt pendant près de deux ans. Ce n’est pas pour autant que ses opérateurs vont se remettre à investir dans l’immédiat. Ils ont encore besoin d’une ou de deux saisons supplémentaires avant de retrouver le niveau d’équilibre et d’envisager une projection dans le futur. Mais c’est déjà un bon début.

– A vous entendre, les 11% de baisse sur le marché automobile ne seraient finalement pas si graves…

– Les 11% de baisse semblent effectivement un moindre mal par rapport à ce qui se passe sur les marchés européens, où les niveaux de repli sont encore plus sévères. Mais il ne faut pas oublier que dans ces pays-là, le marché est tellement important en volume que quand les ventes repartent à la hausse, elles réagissent rapidement aux évolutions macro-économiques. Nous restons un marché de dimension très modeste, qui plafonne à 180.000 unités pour 36 millions d’habitants. L’effet de latence fera qu’une relance économique prendra bien plus de temps pour se refléter sur le marché automobile.

– Sur un autre volet, on note une réelle progression des ventes de voitures électrifiées, boostées dans une certaine mesure par la hausse des prix des carburants. Estimez-vous que la situation actuelle constitue, pour le gouvernement, une fenêtre de tir idéale afin de proposer un package incitatif plus consistant ?

– Je pense que cette situation représente un énième catalyseur, s’il en fallait, pour prendre les décisions nécessaires à une vraie politique volontariste, lançant le début d’une transition énergétique en matière de mobilité.

Les ventes de véhicules électrifiés connaissent une croissance inédite à travers le monde. Cette année, on s’attend au doublement des chiffres par rapport à l’année 2021, et cette tendance va s’accélérer durant les cinq prochaines années. Parce que partout dans le monde, consommateurs et pouvoirs publics ont compris que le virage électrique était une évolution inévitable.

Qu’on le veuille ou non, nous ne pourrons pas nous dérober au tout électrique.

L’Union européenne vient de ratifier l’interdiction pure et simple de la motorisation thermique à partir de 2035. Cela signifie que 90% de l’offre disponible aujourd’hui sur le marché marocain sera électrifiée dans moins d’une décennie. Résultat, qu’on le veuille ou non, nous allons subir cette évolution, parce que nous ne pourrons pas nous dérober au tout électrique. La question, c’est de savoir si nous voulons la subir de manière brutale, ou plutôt de manière progressive et anticipée.

Au sein de l’AIVAM, nous nous savons face à une tendance de fond irréversible et à laquelle il faudra nous préparer. L’Etat devra également prendre les devants et assumer ses responsabilités sur ce plan. Nous avons d’abord besoin de construire le plus rapidement possible une infrastructure publique de recharge, dont l’absence est le premier frein au développement de la voiture électrique.

Il faudra aussi que le gouvernement prenne des mesures incitatives plus courageuses, plus audacieuses. Certaines dispositions sont déjà en place, mais il est nécessaire d’aller plus loin pour accompagner le virage électrique. On peut penser à une TVA verte, qui avantagerait les véhicules électriques, ou à un système de bonus malus. Mais il faut se rendre à l’évidence : partout où la voiture électrique s’est développée, il a fallu passer par une forte impulsion des pouvoirs publics.

– En guise de conclusion, quel est votre pronostic sur l’état du marché automobile d’ici la fin de l’année ?

– Malheureusement, rien ne laisse penser que le deuxième semestre sera meilleur que le premier. Je ne veux pas verser dans le catastrophisme ou dans un pessimisme inutile, mais personnellement, je ne vois rien de structurellement différent qui pourrait améliorer les choses. Je pense donc que la tendance actuelle se poursuivra, et que l’on l’on terminera l’année avec une baisse allant de 12% à 15%.

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