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Gazelle de l’Atlas :  le désert pour dernier sanctuaire

Typiquement montagnarde, la gazelle de l’Atlas a tendance à se réfugier dans les endroits les plus reculés du pays. En danger d’extinction, cette espèce se porte toutefois mieux que ce que les scientifiques pensaient. Une bonne nouvelle qui n’empêche pas de poursuivre la mise en place d’actions pour protéger cet animal endémique du nord du Maghreb et élargir les territoires de conservation nécessaires à sa survie.

Gazelle de l’Atlas :  le désert pour dernier sanctuaire

Le 26 juin 2022 à 12h41

Modifié 26 juin 2022 à 12h41

Typiquement montagnarde, la gazelle de l’Atlas a tendance à se réfugier dans les endroits les plus reculés du pays. En danger d’extinction, cette espèce se porte toutefois mieux que ce que les scientifiques pensaient. Une bonne nouvelle qui n’empêche pas de poursuivre la mise en place d’actions pour protéger cet animal endémique du nord du Maghreb et élargir les territoires de conservation nécessaires à sa survie.

Son caractère insaisissable et son habitat éloigné font d’elle une espèce peu étudiée. La fugacité de la gazelle de l’Atlas, appelée aussi la gazelle de Cuvier ou encore Harmouche en amazighe, n’a toutefois pas été suffisante pour la protéger contre le danger qui la guette.

En effet, la gazelle de Cuvier est considérée « en danger » au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Et elle est classée comme « vulnérable » à l’extinction. C’est pourquoi de nouvelles études de terrain ont été menées afin de mieux cerner son comportement et ses zones de conservation et de distribution.

En 2020, une équipe internationale de scientifiques s’est penchée sur le sort de cette espèce. Publié dans la prestigieuse revue scientifique Nature, le rapport « Identifying priority conservation areas in a Saharan environment by highlighting the endangered Cuvier’s Gazelle as a flagship species » (Les zones de conservation prioritaires dans un environnement saharien avec la mise en avant de la gazelle de Cuvier, en voie de disparition, comme une espèce phare, trad.) livre ses principales conclusions après avoir mené une enquête de terrain dans la région du « Bas Drâa-Aydar ».

Dans cette zone, les prospections « montrent une répartition et des effectifs prometteurs de la gazelle de Cuvier, puisque cette population a été décrite comme l’une des plus importantes populations de l’espèce, avec 935 individus. Cette population de gazelles de Cuvier habite l’extrême nord-ouest du désert du Sahara et est probablement la plus importante en termes d’effectifs et de diversité génétique, ce qui la rend essentielle à la longévité et à la conservation de l’espèce. Dans cette région, aux conditions apparemment sous-optimales, la topographie, la disponibilité de la nourriture et les conditions climatiques extrêmes peuvent être des facteurs cruciaux déterminant la présence de l’espèce, mais les établissements humains peuvent également jouer un rôle et limiter la présence et l’habitat utilisable de la gazelle de Cuvier », signalait l’équipe des chercheurs, il y a deux ans déjà.

Contacté par Médias24, Abdeljebbar Qninba, un des co-auteurs de cette étude et professeur à l’Institut scientifique de l’Université Mohammed V de Rabat, nous apprend que « les études récentes ont permis de se rendre compte que la gazelle de Cuvier se porte relativement bien par rapport à ce que l’on pensait ».

Habitat de la gazelle de Cuvier dans l’Anti-Atlas, Djebel Guir, Maroc. Photo © Koen de Smet-Source UICN

Les gazelles se cachent pour vivre

Notre interlocuteur cite néanmoins les facteurs qui impactent profondément l’habitat naturel dont dépend la survie de la gazelle de Cuvier, la poussant à s’éloigner davantage : le développement des armes à feu, les véhicules tout-terrain de plus en plus performants et, surtout, les grands changements que connaissent les territoires peuplés par cette espèce (le développement et la sédentarisation des populations humaines, la pression de ces populations sur les ressources naturelles, les changements climatiques). Résultat : « Cette espèce se réfugie de plus en plus dans les endroits les plus reculés et, forcément, pas toujours les plus favorables sur le plan de la qualité des habitats et des ressources alimentaires. »

Il faut d’ailleurs savoir que l’aire de répartition de la gazelle de Cuvier couvrait par le passé l’ensemble des chaînes de montagnes (Rif oriental, Grand Atlas, Moyen Atlas et Anti-Atlas, montagnes pré-sahariennes, Aydar au sud du Drâa) et des plateaux associés (à l’exception du Rif occidental). La gazelle de l’Atlas atteignait également les côtes méditerranéennes et atlantique dans certaines localités (par exemple, Benslimane et les montagnes d’Ajou).

« Mais, au cours de la première moitié du XXe siècle, cette aire de distribution s’est considérablement rétrécie. Ainsi, pendant les années 1930 (ou peut-être plus tard) la gazelle de Cuvier aurait disparu de la basse Seguia El Hamra et, pendant les années 1960, de la région de Rabat et de Casablanca. À la même époque, elle disparaissait du Moyen Atlas et de plusieurs autres localités (Cuzin, 2003) », indiquait l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) dans sa publication Stratégie et plan d’action pour la conservation de la gazelle de Cuvier en Afrique du Nord (2017-2026), en 2018.

La gazelle de Cuvier est d’ailleurs classée par la législation nationale parmi les espèces protégées, dont la capture, la détention, la chasse et la vente sont interdites. Elle est protégée par la loi sur la protection des espèces de flore et de faune sauvages et le contrôle de leur commerce (loi 29-05, adoptée en 2011), ainsi que par la loi relative au contrôle de la chasse (Dahir du 21 juillet 1923 sur la police de chasse).

Lieu d’observation de la gazelle de Cuvier – Source Bulletin de l’Institut scientifique de Rabat.

Une espèce ‘phare’

Dans l’ouvrage Mammifères sauvages du Maroc : peuplement, répartition, Écologie, écrit par Stéphane Aulagnier, Fabrice Cuzin et Michel Thévenot, on apprend que trois espèces de gazelles peuplaient le Maroc. D’abord, la gazelle dama (Nenger dama), qui a disparu à l’état sauvage au Maroc et a été réintroduite dans des réserves en vue de sa réhabilitation dans le milieu naturel. Il y a aussi la gazelle dorcas (Gazella dorcas), qui était largement répandue au Maroc, mais aujourd’hui très menacée. Enfin, la gazelle de Cuvier (Gazella cuvieri), la seule des trois espèces de gazelles du Maroc qui soit endémique d’Afrique du Nord. Une raison pour laquelle les auteurs de l’étude publiée dans Nature la désigne comme « phare ». Cette espèce endémique présente une taille intermédiaire entre la gazelle dama, la plus grande, et la gazelle dorcas, la plus petite.

La gazelle de l’Atlas se caractérise par un pelage assez long et dense, de couleur gris fauve sur le dos, qui s’éclaircit sur les flancs et devient blanchâtre sur le ventre et la face interne des membres, après une ligne de démarcation sombre moins bien définie que chez la gazelle dorcas. Les larmiers sur la tête sont en revanche plus marqués. L’espèce se distingue aussi par des cornes peu divergentes, relativement droites, et surtout moins annelées : de 12 à 17 anneaux.

La répartition géographique restreinte de la gazelle de l’Atlas au Maghreb, comparée à celle des autres gazelles et antilopes, la rend vulnérable. Et contrairement aux autres espèces de gazelles, elle est typiquement montagnarde. En se référant à l’ouvrage Mammifères sauvages du Maroc : peuplement, répartition, Écologie, Abdeljebbar Qninba décrit la gazelle de Cuvier comme une espèce affectionnant les reliefs couverts de steppes, avec parfois des boisements clairs. Elle peut traverser des reliefs très abrupts avec des éboulis mouvants et a été rencontrée depuis le bord de l’Océan jusqu’à plus de 3.000 mètres d’altitude dans le Haut Atlas.

Selon le professeur Qninba, des indices récents prouvent qu’elle fréquente aussi le massif du Zemmour, plus au sud. On en retrouve aussi dans le versant sud du Haut Atlas central ainsi que dans le Haut Atlas oriental.

Gazelle de Cuvier – CP Association Harmush.

Signes avant-coureurs

Déjà en 2018, une note brève publiée au Bulletin de l’Institut scientifique à Rabat (Section Sciences de la Vie) et co-signée également par Abdeljebbar Qninba, faisait savoir que vers la fin du mois de juin de cette année-là, l’un des co-auteurs de ce document avait « observé une femelle gravide accompagnée d’une jeune femelle (probablement sa fille issue d’une portée précédente) en train de s’alimenter sur les gousses mûres d’acacias tombées au sol au sein des formations linéaires d’une steppe arborée à Larhchiouate, lieu situé à quelques kilomètres à l’ouest du nord de la chaîne du Zemmour (Kdiat El Hallab) ». Et ce, sachant que « la limite méridionale de l’aire de répartition connue au Maroc se trouve dans les reliefs au nord de la Saquia Al Hamra (Cuzin 2003, Harmusch 2015, Gil-Sánchez et al. 2017) ».

La note concluait que « le Harmouche habiterait les reliefs du Zemmour et descendrait de temps à autre dans les plaines environnantes à la recherche de nourriture, comportement observé chez cette espèce dans le Bas Draâ (F. Cuzin). Cette observation étend l’aire de répartition de la gazelle de Cuvier au Maroc d’au moins une centaine de kilomètres vers le sud. Vu la proximité de la frontière mauritanienne, et les reliefs du Zemmour qui continuent vers le nord-est, la présence, au moins ancienne, de cette espèce dans l’extrême nord-ouest de la Mauritanie est probable ».

Combien compte-on alors de gazelles de Cuvier au Maroc ? « Difficile de donner un chiffre pour la population marocaine. Une première estimation, jugée sous-évaluée, avait fait état de 900 à 2.000 animaux. Ceci avant de constater de beaux effectifs dans l’Anti-Atlas. Rien que dans l’Anti-Atlas occidental, il y aurait selon une récente estimation entre 1.300 et 2.500 gazelles. Dans le nord du Sahara Atlantique, l’effectif serait compris entre 600 et 1.600 gazelles. Au Maroc oriental, les effectifs seraient également conséquents », estime Abdeljebbar Qninba.

Arsenal de protection

Si aujourd’hui, on est certain de l’élargissement du territoire des gazelles de l’Atlas aux endroits reculés et plus au sud, c’est notamment grâce à cette étude dédiée à ses zones de conservation prioritaires dans un environnement saharien. Quant au contexte de son élaboration, Abdeljebbar Qninba, co-signataire de cette publication nous apprend qu’après l’amélioration des conditions de sécurité dans les régions désertiques du Maroc, plusieurs chercheurs naturalistes nationaux et étrangers ont afflué vers le Sahara Atlantique – au sud de l’Anti-Atlas – pour prospecter des territoires restés trop longtemps méconnus.

« C’est ainsi que plusieurs données inédites et très originales ont été découvertes sur la flore et la faune de ces territoires (voir aussi : Oiseaux du Sahara atlantique marocain, par exemple). Pour ce qui est du groupe des mammifères, de belles découvertes ont été faites sur les carnivores, notamment le chat des sables et sur la gazelle de Cuvier. Un groupe de chercheurs espagnols s’était intéressé à cet ongulé, entre autres ; lequel groupe a pris le nom de ‘Harmush’, nom donné à cette espèce par la population locale », indique-t-il.

Pour protéger la gazelle de Cuvier, le département des Eaux et forêts a établi de nombreux réserves pour cette espèce comme pour d’autres espèces d’ongulés ; une mesure qui les préserverait de l’extinction totale. « Des plans de conservation spécifiques ont été élaborés au niveau d’un certain nombre d’aires ou de futures aires protégées. Dans ces aires protégées, la surveillance  et le contrôle sont assez efficaces. Il faudra établir beaucoup plus d’aires protégées où l’espèce existe encore, ou bien où elle pourrait être réintroduite si ces endroits font partie de l’aire historique d’aire de répartition », explique Abdeljebbar Qninba. Il préconise également d’encourager des projets de développement durable compatibles avec la préservation des ressources naturelles, qu’il s’agisse de faune ou de flore.

Fragilité du vivant

La gazelle de l’Atlas n’est pas la seule espèce qui mériterait qu’on s’y intéresse de plus près. Selon Abdeljebbar Qninba, la gazelle dorcas, autrefois considérée comme la plus répandue et la plus abondante des espèces d’ongulés, à l’exception du sanglier, a beaucoup souffert du braconnage. Bien qu’elle fréquente des terrains moins accidentés que la Cuvier, elle est aujourd’hui plus menacée que sa congénère.

Aoudad, mouflon à manchettes, Ammotragus lervia, Toubkal National Park, High Atlas Mts, Photo by Alan Keohane www.still-images.net

Les populations sauvages de mouflons à manchettes subissent, elles aussi, la pression du braconnage et l’impact anthropique, c’est-à-dire la présence de l’homme dans certaines zones qui conduirait à des changements de la nature environnante. Abdeljebbar Qninba précise que « quatre espèces ont été réintroduites, après leur disparition à l’état sauvage, mais sont maintenues dans des enclos : le cerf de Berbérie, la gazelle dama, l’oryx et l’addax. Le Bubale, représenté par une sous-espèce méditerranéenne, a connu une régression rapide au cours du XIXe siècle, suivie d’une extinction totale au début du XXe siècle. Seul le sanglier, parmi les ongulés, semble se maintenir. Il provoque assez souvent des dégâts aux cultures, et est l’objet de battues administratives quand les dégâts sont jugés trop importants dans une région donnée ».

 

Un groupe d’addax

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