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Le Tanger cinématographique de Farida Benlyazid

Elle est née, a grandi et vit à Tanger. Farida Benlyazid façonne depuis quarante ans une œuvre cinématographique considérable, miroir d’une société marocaine où l’intime, le politique et la tradition sont constamment questionnés, jamais fragmentés, toujours réconciliés. Et c’est avec ce même regard, à la fois aiguisé et bienveillant, que la réalisatrice nous fait arpenter son Tanger. Celui du passé et du présent.   

Ph. AICPress

Le Tanger cinématographique de Farida Benlyazid

Le 2 juin 2022 à 12h44

Modifié 7 juin 2022 à 11h20

Elle est née, a grandi et vit à Tanger. Farida Benlyazid façonne depuis quarante ans une œuvre cinématographique considérable, miroir d’une société marocaine où l’intime, le politique et la tradition sont constamment questionnés, jamais fragmentés, toujours réconciliés. Et c’est avec ce même regard, à la fois aiguisé et bienveillant, que la réalisatrice nous fait arpenter son Tanger. Celui du passé et du présent.   

Réalisatrice, scénariste et productrice, Farida Benlyazid a une carrière de plus de quatre décennies dans le cinéma et le film documentaire. On lui doit la réalisation de longs métrages pour le cinéma (Une porte sur le ciel, Ruses de femmes, Casablanca Casablanca...) et de films télévisés (Nia taghleb et El boukma), l’écriture de plusieurs scénarios qu’elle a elle-même réalisés et la création de nombreux films documentaires.

La scénariste du film culte À la recherche du mari de ma femme, réalisé par Mohamed Abderrahman Tazi en 1993, est née à Tanger où elle réside toujours. Elle se remémore parfaitement ce scénario, écrit il y a trente ans déjà.

« C’est le scénario que j’ai écrit le plus rapidement. Un mois. Je m’amusais moi-même en l’écrivant. Je rigolais toute seule », nous confie-t-elle. Farida Benlyazid se rappelle de tout, et sa mémoire photographique lui permet d’évoquer le passé avec force détails. « Tout Tanger m’inspire. C’est une ville à laquelle je suis très attachée, et je ne suis pas la seule. Les Tangérois sont très liés à leur ville aussi. »

Tanger est une ville de mythes. Entre deux continents, bordée par la mer et l’océan, la ville a adopté au fil des siècles plusieurs cultures. Pour Farida Benlyazid, « c’est une ville qui offre une qualité de vie très agréable. Et une certaine liberté d’esprit ». Selon la scénariste, cette liberté est une qualité qui définit d’ailleurs les Tangérois.

Copains d’avant

Farida Benlyazid revient sur une enfance « heureuse » dans la capitale du Nord. « J’ai vécu l’époque internationale et l’après-indépendance qui était aussi une période pleine d’effervescence. J’ai eu une très belle enfance. J’ai baigné dans cette richesse culturelle. Il y avait plusieurs religions, différentes nationalités et, jusqu’à présent encore, il y a plusieurs communautés à Tanger : les Anglais, les Français, les Espagnols, les Marocains. Il y a des échanges et une ouverture sur l’autre. Voilà ‘ma Tanger’. »

Un de ses derniers projets, l’écriture du scénario du film Fatema, la sultane inoubliable, réalisé par Mohamed Abderrahmane Tazi, est un biopic sur la vie de feu Fatima Mernissi, sociologue, écrivaine et féministe marocaine. Farida Benlyazid, qui était proche d’elle, dit à son propos : « Je l’aimais beaucoup et je la trouve absolument extraordinaire. Heureusement qu’elle nous a laissé des écrits et un héritage. Elle est d’une actualité extraordinaire. J’en ai donc parlé à Tazi qui lui-même voulait faire un film. Et on s’est dit qu’on allait le faire ensemble. Puis, c’est son cousin. Il y a là un côté affectif. Il a vécu avec elle dans son enfance. C’était un lien intéressant. »

Pour ce scénario, Farida Benlyazid a relu tous les écrits de Fatema Mernissi. Deux années de travail. La scénariste et réalisatrice avoue que c’est très dur de parler de quelqu’un qui a vraiment vécu. « On ne peut pas inventer des choses. C’est comme le trahir. On s’est rencontrés à plusieurs reprises avec Ssi Mohammed Tazi qui m’a parlé de ses souvenirs à différentes périodes de sa vie. Cela étant,  je n’assiste jamais aux tournages, parce que là ça devient le travail du réalisateur. C’est son écriture. Donc, je respecte ce qu’il a décidé de faire », explique-t-elle.

L’héritage amazigh documenté

Pour l’heure, Farida Benlyazid travaille surtout sur des documentaires, en tant que réalisatrice et scénariste. Elle a décidé de ne plus faire de production elle-même. « C’est très difficile de faire les deux. Je n’ai plus l’énergie. J’ai la chance de travailler avec Dounia Productions avec qui j’ai fait déjà douze documentaires, dont sept sur la musique berbère et une anthologie des musiques et danses amazighes. Et là, on prépare des documentaires sur l’architecture berbère. On espère commencer le tournage en septembre 2022. »

Dans cette visite guidée du Tanger de Farida Benlyazid, le cinéma a sa place. La scénariste et productrice fréquente les lieux de culture, dont les salles du 7e art évidemment. Mais pas seulement. La Kasbah occupe aussi une grande place dans le vécu de la militante, de son enfance à ce jour. Pour la réalisatrice, c’est un petit village où les gens se connaissent. « Pour visiter tous ces lieux (ci-après), on peut faire le tour à pied, sauf peut-être pour aller à Perdicaris. Même si ce n’est pas très loin non plus. Ça prend trois quarts d’heure si on veut y aller à pied. »

Voici le Tanger de Farida Benlyazid :

Le parc Perdicaris. L’appel de la nature

« Je vais beaucoup dans la forêt. J’aime marcher sur la plage aussi. Et c’est ça l’avantage de Tanger. On a quand même deux mers, on a aussi la forêt qui est assez proche, mais qui commence à s’éloigner avec toutes les constructions. Il y a trop de béton à mon goût. Heureusement, ils ont sauvegardé un parc qui est magnifique : le parc Perdicaris où se trouve la maison d’un Américain qui s’était installé là et qui était otage de Raissouli. Il y a même un film qui a été tiré de cette histoire. Et c’est un très beau lieu et un très beau parc où l’on est justement à côté de l’océan. »

La Kasbah. Histoires du passé et du présent

« Je suis très attachée à la Kasbah où j’habite d’ailleurs et où j’ai grandi aussi. Dans la maison de mes parents, ma fille (Aïda Diouri) a ouvert un concept store, ‘Las chicas’, qui représente plusieurs créateurs. Elle a aussi ses propres produits. C’est le ‘bazar moderne’ comme je dis. On y trouve de tout. Là, elle vient de recevoir une gamme de Hassan Hajjaj (artiste et créateur, alias Andy Wahloo). La Kasbah, c’est mon enfance et c’est mon présent, toujours. C’est un lieu assez mythique. Sur la grand-place du Mechouar, nous avons un très beau château, York Castle, qui a été construit pas les Anglais quand Tanger était sous domination anglaise. De là, puisqu’on est du côté de la Méditerranée, on voit l’Espagne au loin. Sur cette place toujours, il y a le musée de la Kasbah. À l’intérieur d’ailleurs du musée, dans le pré-hall, Lalla Aicha avait fait le discours en 1947 où elle avait enlevé le voile. Donc, symboliquement, c’est un lieu très fort. Dans les jardins Riad As Sultan de ce musée, on allait y jouer quand on était enfant, et j’avais l’impression que c’était le paradis. C’est là où j’ai vu des raisins pour la première fois. Je me suis dit, alors petite, que c’était comme ça le paradis (rire). Et ce qui est bien aujourd’hui, c’est qu’ils en ont fait un lieu culturel appelé aussi ‘Riad As Sultan’ avec des représentations, des ateliers…, etc. La Kasbah est en train de revivre avec ces lieux qui sont réinvestis.

Il y a aussi le nouveau musée de la Kasbah, espace d’art contemporain. C’est l’ancienne prison. Et je me rappelle, enfant, avoir vu les prisonniers sortir de là. On les voyait sortir avec leur tenue de prisonniers, ‘L’habbassa’. »

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« Je trouve que c’est réussi la manière avec laquelle la Kasbah est réinvestie. Certaines maisons qui menaçaient ruine ont été retapées et tout a été repeint. Les gens en sont contents. C’était plutôt un assainissement et pas du tout une transformation. Il y avait des lieux abandonnés, comme le grand espace où se trouvait auparavant la direction des monuments historiques. Enfant, je me rappelle que c’était un lieu où se réunissaient les scouts ‘L’kchaffa’. Je voulais être scout, mais mon père ne voulait pas (rire). J’aimais beaucoup leur petit chapeau avec les pompons rouges. Mes frères étaient scouts. Alors, de temps en temps, je me glissais dans le groupe et j’entonnais les chants patriotiques avec eux. C’était à l’époque de l’indépendance. Et sur ce même lieu, ils ont ouvert un musée en hommage à Ibn Battouta. C’était déjà un très beau lieu à l’époque, mais un peu à l’abandon. Dans la Kasbah, il y a un parcours qui est très agréable. Il y a aussi un circuit Matisse, puisqu’il y a peint plusieurs lieux. La Kasbah en elle-même renferme plusieurs lieux intéressants. Et puis il y a des galeries, des petits commerces, alors qu’avant, il n’y avait pas de commerces à la Kasbah. On est vraiment content de ce qui y a été fait. »

Cinéma Rif… dans toutes les langues

« L’un des lieux importants pour moi, c’est le cinéma Rif (l’ancien Rex), sur la place du Socco, qui est maintenant la cinémathèque. C’est là que j’ai vu beaucoup de films depuis que je suis petite. À l’époque, on voyait du cinéma espagnol essentiellement et je me rappelle encore d’un film qui m’avait beaucoup touché : Marcelino pan y vino (réalisé par Ladislao Vajda, sorti en 1955, ndlr). Plus tard, j’ai vu mon premier film indien. Et après, c’est devenu le cinéma Rif. Il avait changé de propriétaire, et donc il y avait une autre programmation avec des films égyptiens. Je me rappelle, le jour de l’Aïd, on partait tous au cinéma voir un film. Mes grands frères aimaient beaucoup Mohammed Abdel Wahab, Farid El Atrach, Abdelhalim Hafiz… Donc, on voyait ces films-là. J’y avais même vu Rabiâa Alaâdaouia. C’est vraiment un lieu important. »

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Alcazar. Lumière sur un cinéma de quartier

« Il y a un autre cinéma qui vient d’être restauré, et cela me touche aussi beaucoup. C’est le cinéma Alcazar (fondée en 1913 et rouvert en mars 2022). On y a fait justement une inauguration la semaine dernière (du 21 au 27 mars 2022) avec mon film Juanita de Tanger (un long-métrage réalisé en 2005. Il s’agit d’une adaptation d’un roman de Ángel Vázquez, La vida perra de Juanita Narboni, publié en 1976, ndlr). Et on a rendu hommage au chef opérateur de ce film, José Luis Alcaine (né à Tanger, il a été récompensé de cinq prix Goya de la meilleure photographie). C’est un chef opérateur qui travaille beaucoup avec Pedro Almodovar (Madres Paralelas, La Voz Humana, Volver,  Mujeres al Borde de un Ataque de Nervios, ndlr). On est content de voir ce cinéma qui était perdu, renaître. D’ailleurs, feu Noureddine Saïl l’aimait beaucoup. C’était le cinéma de quartier, où jeunes on y allait tous. »

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Teatro Cervantes. Les planches d’autrefois

« Le Teatro Cervantes, qui date de 1913, est également un lieu important pour moi. Il est absolument magnifique. J’y ai aussi des souvenirs d’enfant. Autrefois, décoré avec du marbre et des dorures, il a été malheureusement abandonné. Le Maroc a tenté de le récupérer à maintes reprises. Finalement, il vient d’être récupéré et il semble qu’il soit en restauration. J’espère que ça va être quelque chose de bien. »

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Jamaâ Lakbir. Une seule adresse, plusieurs cultes

« Jamaâ Lakbir est aussi un lieu important. Il se trouve au petit Socco, qui était le centre de la ville. C’est un lieu de culte très ancien. C’était un temple à l’époque du paganisme. Il est devenu une église par la suite, puis la grande mosquée de Tanger avec l’islam. C’est un lieu ancien et très ancré dans l’histoire de Tanger. Et pas loin de Jamaâ Lakbir, il y a plusieurs synagogues, au petit Socco toujours. »

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