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Habitat atypique. Dans le village troglodytique de Bhalil

Bhalil est un village du Moyen Atlas, célèbre pour ses maisons troglodytiques. Mais ce n’est pas là sa seule particularité. Classé patrimoine national depuis 1950, ce site surprend par son attachement aux traditions et son rythme de vie. Kamal Chaoui, propriétaire d'une maison d’hôtes depuis douze ans, dépeint la singularité architecturale et culturelle de ce village hors du temps.

Habitat atypique. Dans le village troglodytique de Bhalil

Le 1 juin 2022 à 8h39

Modifié 1 juin 2022 à 15h39

Bhalil est un village du Moyen Atlas, célèbre pour ses maisons troglodytiques. Mais ce n’est pas là sa seule particularité. Classé patrimoine national depuis 1950, ce site surprend par son attachement aux traditions et son rythme de vie. Kamal Chaoui, propriétaire d'une maison d’hôtes depuis douze ans, dépeint la singularité architecturale et culturelle de ce village hors du temps.

Creusées à même la roche calcaire, avec une température intérieure qui oscille entre 14 et 16 degrés, on peut les qualifier aujourd’hui d’habitat écologique. Bienvenue dans les maisons troglodytiques du village de Bhalil ! Le site, classé patrimoine national depuis 1950, est niché au pied du massif montagneux du Moyen Atlas.

L’habitat troglodytique est une ancienne forme d’habitation qui consiste à aménager des grottes naturelles pour y habiter ou en faire un espace de stockage. Bien qu’ils existent aux quatre coins du monde, au Maroc, c’est principalement dans la région de Sefrou, et plus particulièrement à Bhalil, qu’on trouve ces abris troglodytiques. Une architecture ancestrale et organique qui a inspiré nombre d’architectes, à l’instar de Antti Lovag. L’architecte habitologue hongrois s’est spécialisé dans les maisons Bulles, dont la plus célèbre est incontestablement le palais Bulles de Pierre Cardin, érigé au bord de la Méditerranée, face à la baie de Cannes.

Le village de Bhalil est situé à 24 km au sud de Fès. Selon la Direction du patrimoine culturel, dans sa publication Regards sur le patrimoine culturel et naturel du Moyen Atlas, le nom du village fait référence à la tribu Zénète des Bahloula, dont le rôle important dans la coalition tribale des Idrissides est mentionné dans des textes historiques.

Les Bahloula s’opposèrent ainsi à l’armée almoravide sous la conduite de Youssef Ibn Tachfine, et c’est sur leur territoire que se sont affrontées les armées mérinide et almohade. Aujourd’hui, trois entités composent le tissu urbain traditionnel de Bhalil : Al kasbah, Al khandaq, Aghezdis. Quelques traces des remparts y sont encore visibles.

Hors des sentiers battus

« Il y a 500 grottes troglodytiques dans ce village de 14.000 habitants. Une centaine d’entre elles sont encore habitées. Les 400 autres ne servent, elles, que pour le stockage. Il n’y a pas un autre endroit au Maroc avec une si grande densité qu’à Bhalil. Par exemple, il y a beaucoup de grottes autour d’Imouzer, mais elles sont clairsemées. Ici, ce sont des grottes naturelles que l’homme a continué à creuser à la main, dans la roche calcaire, pour agrandir le volume », nous explique Kamal Chaoui.

Cet ancien ingénieur chimiste a effectué son parcours professionnel à l’international (en France d’abord, puis en Allemagne) durant trente ans, avant de s’établir définitivement à Bhalil, il y a douze ans, avec son épouse et le plus jeune de leurs enfants.

Natif de Fès, il part, dès l’obtention de son baccalauréat, poursuivre des études de physique-chimie en Normandie. « J’étais bien installé (à l’étranger). À un moment, le Maroc a commencé à beaucoup me manquer. J’ai fini par avoir le mal du pays », nous confie-t-il.

De retour au Maroc, il ouvre la maison d’hôtes Dar Kamal Chaoui à Bhalil. Très actif et impliqué dans la vie sociale, il organise des visites guidées dans son village, mais aussi des randonnées et des excursions autour de Fès et Sefrou. Il transmet aux touristes marocains et internationaux l’histoire de la région, son patrimoine et ses coutumes.

Loin de la modernité

« Mon parcours est un peu atypique. J’ai fait le choix de Bhalil pour la montagne et l’aspect authentique des lieux. Et là on est vraiment au pied du Moyen Atlas. Aux gens qui ne connaissent pas Bhalil, je leur explique son histoire et leur fait visiter les lieux pendant deux à trois heures. Je suis un peu l’ambassadeur du village. J’explique comment les gens vivent ici : l’agriculture, la confection des boutons de djellaba, etc. Ce qui est formidable à Bhalil, c’est qu’on est à seulement 24 km de Fès, mais nous sommes loin de la modernité. Même la ville de Sefrou, qui est à 3 km, est pratiquement aussi moderne que Fès. À Bhalil, on est loin de tout cela. Mon plus grand besoin est le partage. C’est quelque chose qui fait partie de moi. J’ai besoin de partager mon Maroc tel que je le vois. »

Ce village que l’on date du IVe siècle a en effet conservé une certaine rusticité que les habitants font perdurer de nos jours. Les villageois de Bhalil vivent notamment d’agriculture. Ils cultivent des oliviers et quelques amandiers, en plus des arbres fruitiers. « Quand c’est la période de la cueillette des olives (entre octobre et janvier), pendant deux ou trois semaines, on ne voit plus personne dans le village. Ils partent très tôt le matin avec leurs bâtons, et ils rentrent relativement tard, avec le noir des olives partout sur les mains, les chaussures et les habits. Tous les jours. Il y a les travailleurs, les propriétaires, et tout le monde a besoin de tout le monde. Ça crée une dynamique dans le village, d’un point de vue économique, et d’une très belle manière », témoigne Kamal Chaoui.

Selon notre interlocuteur, le village accueille aussi des gens qui viennent de villes voisines, comme Ribat Al Khayr ou encore Boulemane, à la recherche d’opportunités de travail. Ils louent alors une maison troglodyte entre 100 et 300 dirhams par mois. Et là, il n’est pas rare que l’habitant décide de réaliser une « extension » dans cet habitat particulier.

Pousser les murs

« Dans le cadre de mes visites guidées à Bhalil, il arrive parfois que le propriétaire ou le locataire de la grotte me fasse savoir que l’été prochain, il a l’intention de creuser un peu plus pour se faire davantage de place. Là, je lui demande quand il compte s’arrêter et il me répond : ‘Quand je rencontrerai l’autre grotte de l’autre côté’ », rapporte notre guide amusé.

A Bhalil, plusieurs ruelles sont repeintes régulièrement à la chaux, ce qui donne aux murs des nuances pastel. « Tous les quatre mois, on passe un lait de chaux et on badigeonne les murs les plus proches », raconte Kamal Chaoui. Et il n’est pas rare de tomber sur des tableaux peints par des artistes locaux accrochés sur les murs extérieurs de quelques maisons.

La cité de Bhalil est également connue, comme c’est le cas des petites villes de la région de Sefrou et Fès, pour la confection de boutons de djellaba. Kamal Chaoui nous apprend que sur les 14.000 habitants de Bhalil, près d’un millier de femmes bahloulia confectionnent ces boutons faits main à longueur de journée.

« C’est à peu près une voiture chargée de boutons qui part tous les jours du village pour Casablanca et même en Belgique. Ces boutons, c’est ce qu’on appelle la ‘Cottage industry’ (Industrie artisanale). C’est une industrie à grande échelle, mais il n’y a pas d’usine », précise Kamal Chaoui. Là aussi, la particularité de Bhalil, par rapport à d’autres villages dans lesquels les femmes s’adonnent à cette activité pour arrondir les fins de mois, est que ce travail s’effectue en petits groupes, à l’extérieur, à l’ombre d’un arbre l’été. Ce qui constitue une petite révolution dans la vie sociale des femmes du village, condamnées jadis à l’espace intérieur du foyer familial. Or la faible luminosité des maisons troglodytes n’est pas propice à la réalisation de ces petits boutons. Car en plus d’une grande dextérité, cette activité exige en effet de disposer d’un bon éclairage. Et donc, aujourd’hui, réaliser ces boutons à la lumière du jour relève quasiment de la tradition.

L’autre spécificité du village de Bhalil est d’ordre vestimentaire. Il s’agit du hayk ou tarf, un drapé que les femmes portent dans le village au lieu des djellabas, plus en cours dans d’autres régions du pays. « Le hayk est l’habit traditionnel de Bhalil. Ce tissu qui fait 1,50 m x 1,50 m est blanc chez nous. Les femmes du village ont conservé cette tradition », souligne Kamal Chaoui.

Maisons troglodytiques, un rythme de vie qui fait l’éloge de la ‘slow life’ et une farouche tendance à préserver la tradition… Bhalil est un village marocain qui propose une autre manière d’occuper non seulement l’espace, mais aussi le temps.

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