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Lixus. Fresque mythologique et historique des terres du Nord

La plus ancienne cité antique du Maroc recèle un condensé de contes mythologiques et de récits historiques. Son amphithéâtre romain comme son complexe palatial, jadis habité par Juba II et Ptolémée, donnent un aperçu de ce passé glorieux. Hicham Hassini, archéologue et conservateur du site archéologique de Lixus nous en dévoile les richesses.

Lixus. Fresque mythologique et historique des terres du Nord

Le 29 mai 2022 à 14h11

Modifié 29 mai 2022 à 14h11

La plus ancienne cité antique du Maroc recèle un condensé de contes mythologiques et de récits historiques. Son amphithéâtre romain comme son complexe palatial, jadis habité par Juba II et Ptolémée, donnent un aperçu de ce passé glorieux. Hicham Hassini, archéologue et conservateur du site archéologique de Lixus nous en dévoile les richesses.

« Même les enfants les plus turbulents deviennent très attentifs quand la légende d’Hercule dans les jardins des Hespérides leur est contée », confie, avec une pointe de malice, Hicham Hassini, archéologue et conservateur du site archéologique de Lixus. Les pommes d’or du Jardin des Hespérides est l’avant-dernière épreuve des douze travaux d’Hercule, dont le théâtre n’est autre que la doyenne des cités antique du Maroc, Lixus. Et c’est cette légende ensorcelante que Hicham Hassini ne se lasse pas de conter lors des visites scolaires. Preuve que personne ne résiste à un bon récit.

« J’adore raconter cette légende d’Hercule qui aurait pris place ici à Lixus (surnommé aussi ‘tueur des géants’, ndlr). Son combat avec Antée, un géant local, et ensuite sa rencontre avec Atlas, l’autre géant local. Les enfants aiment les histoires. Ils sont tout de suite happés par tout ce qui est mythologique. Je leur dis souvent que la légende est très importante. Certes, il y a beaucoup d’événements extraordinaires dans une légende, mais elle comporte aussi des informations précieuses. Dans la légende de la rencontre entre Hercule et Atlas par exemple, il y a là une information géographique qui concerne l’Atlas : la chaîne montagneuse du Maroc », explique notre interlocuteur qui veille sur ce site antique depuis vingt-deux ans.

Hicham Hassini nous rappelle d’ailleurs que parmi les missions de la conservation d’un patrimoine, il y a la sensibilisation. Celle des enfants, des jeunes et des ONG à l’importance de ce patrimoine historique, archéologique et culturel est une priorité. « La protection du patrimoine marocain est l’affaire de tous », rappelle-t-il. Surtout quand ce patrimoine a traversé les siècles, charriant son lot d’histoires réelles et de mythes grecs célèbres.

Combat de Hercule et Antée

Mythe de fondation

Et c’est de cette mythologie que Lixus puise son aura particulière. Au Maroc, seuls deux sites peuvent se targuer d’avoir un mythe fondateur : Tanger et Lixus. « Concernant le mythe de fondation de Lixus, on raconte que les Phéniciens ont fondé un temple ou un autel vers la fin du 12e siècle av. J.-C. Mais la légende la plus connue, c’est évidemment celle relative à l’exploit de la cueillette des pommes d’or par Hercule dans les jardins des Hespérides, qui sont situés d’après les chercheurs dans la région de Lixus », nous apprend Hicham Hassini.

Cette importance historique, archéologique et même légendaire a amené le département de la Culture à financer un projet de mise en valeur et d’aménagement du site. « Le projet a commencé en 2009. Il portait sur la construction d’une protection physique du site, à travers une clôture et l’installation d’une conservation sur place pour permettre au gestionnaire de piloter le site. Cette conservation englobe des bureaux administratifs, des réserves pour les objets archéologiques, un auditorium, des salles de travail, des salles d’exposition (centres d’interprétation du patrimoine, CIC), etc. Grâce à un partenariat maroco-italien, on a aménagé le circuit de la visite avec des panneaux explicatifs. Après l’achèvement de tous les travaux, le site a été officiellement inauguré le 20 février 2019 », détaille le conservateur du site Lixus.

L’équipe de conservation de cette ville antique continue sur cette lancée et deux nouveaux projets ont été initiés cette année. Le premier, financé entièrement par le département de la Culture, vise l’amélioration de l’infrastructure de l’accès des visiteurs. Le second projet, toujours dans le cadre de la coopération maroco-italienne, consiste à restaurer deux monuments phares du site : l’amphithéâtre romain et le complexe palatial. Le site de Lixus est ouvert au public, avec une billetterie, tous les jours de la semaine, de 9h à 18h.

L’enceinte hellénistique.

La cité phénicienne

La plus ancienne cité antique du Maroc se trouve à 4 km de la ville de Larache, sur la rive droite du fleuve Loukkos et s’étale sur une superficie de 70 ha. Les Phéniciens s’y sont installés dès le 8e siècle av. J.-C. pour faire du troc, à l’époque où il n’y avait pas de monnaie. L’échange commercial de produits ayant la même valeur se faisait naturellement avec la population locale à cette époque.

« Du point de vue de la superficie, ce comptoir était lors de cette période assez limité. Il s’est développé avec le temps. Et un siècle plus tard, on a assisté à l’émergence d’une ville qui faisait plus de 10 ha (au 7e siècle av. J.-C.). Les Phéniciens sont venus chercher des produits qui étaient très prisés et présents dans le territoire de Lixus. On parle notamment de l’ivoire des défenses d’éléphants, des peaux d’animaux sauvages, comme ceux des lions et des panthères et des peaux d’animaux domestiqués, en plus des plumes et des coquilles d’œufs d’autruche », précise Hicham Hassini. Si l’installation effective des Phéniciens dans ce site date du 8e siècle av. J.-C., les archéologue estiment que la fréquentation de Lixus par cette civilisation aurait commencé à la fin du 12e siècle av. J.-C.

Les Phéniciens ont alors occupé les lieux pendant à peu près deux siècles. Une période durant laquelle les échanges commerciaux entre la population de Lixus et le reste du peuple méditerranéen portaient sur des produits provenant de plusieurs régions de la Méditerranée comme Chypre, Carthage, la péninsule italique ou encore la péninsule ibérique. Lors des fouilles archéologiques, ces produits ont été trouvés sur le site.

Un territoire multiculturel

« Après l’apparition de ce qu’on appelle le royaume maure ou maurétanien, c’est à dire le royaume local, amazigh, Lixus est devenue une des villes principales de ce royaume. On connaît donc le nom de plusieurs rois, surtout les derniers : Juba II et son fils Ptolémée. Et à partir de l’an 40 apr. J.-C., c’est à dire après l’assassinat du dernier roi Ptolémée par l’empereur romain Caligula, la ville, comme toute la Maurétanie qui est l’ancien nom du Maroc, est devenue une province romaine, sous le nom de Maurétanie tingitane. Cette présence romaine a duré près de cinq siècles », narre le conservateur de Lixus. Puis vont y succéder « les siècles obscurs » dénommés comme tels car il n’y a presque pas d’information sur le 6e, le 7e, le 8e et même le 9e siècle. Ce qui est sûr, c’est que Lixus sera occupée ensuite par les musulmans et les conquérants arabes. Et cette présence arabe persistera jusqu’au 14e siècle ap. J.-C.

L’histoire de la cité s’est donc déroulée sur près de 22 siècles, depuis le 8e siècle av. J.-C. jusqu’au 14e siècle après J.-C. « Et à partir du 14e siècle, peut-être au 15e siècle, le site sera complètement abandonné. Il faut juste signaler que Lixus a changé de nom à l’époque médiévale ; on ne trouve plus Lixus, mais plutôt ‘Tchoummich’ ou ‘Choumich’, dans les textes anciens de l’époque médiévale », signale Hicham Hassini.

Un emplacement privilégié

Si différentes civilisations se sont succédé sur ce site antique, c’est parce qu’il présente plusieurs avantages. D’abord, la présence de la colline sur laquelle la ville de Lixus a été construite. Elle surplombe la basse vallée du Loukkos sur une hauteur de 80 mètres d’altitude.

« Le site est assez bien protégé du point de vue de la sécurité. En plus, il a un accès direct depuis l’embouchure du fleuve Loukkos. N’oublions pas que les Phéniciens étaient des navigateurs et des commerçants. Ils choisissaient toujours des endroits à proximité de la côte et qui offraient en même temps des possibilités de protection. Ils ont aussi choisi cet endroit pour avoir la possibilité de mener des transactions commerciales avec la population locale. Et d’un autre côté pour pouvoir exploiter les ressources naturelles de la région. C’est-à-dire l’agriculture, l’élevage de bétail et l’exploitation des ressources halieutiques », relate le conservateur de Lixus. La monnaie en est une preuve matérielle. À l’époque préromaine, c’est à dire maurétanienne, la ville de Lixus a émis sa propre monnaie. Sur cette monnaie, on retrouve trois produits : le poisson (de la sardine et du thon), les grappes de raisin et les épis de blé. Ces trois produits représentent les principales ressources économiques de la ville de Lixus. Et même aujourd’hui, l’agriculture et la pêche sont les principales ressources économiques de la ville de Larache. »

Lixus établira ainsi des connexions commerciales avec toutes les cités du Maroc, surtout celles qui se trouvent à l’intérieur des terres. La doyenne des villes antiques du Maroc avait un potentiel économique très important.

Une part de mystère

« Lixus exportait ses produits et importait ceux dont elle ne disposait pas, comme l’huile d’olive, par exemple, puisqu’elle ne pouvait pas développer une véritable industrie de l’huile d’olive. D’un point de vue climatique, la ville phénicienne ne pouvait pas cultiver à l’époque l’olivier, mais elle pouvait se fournir facilement dans d’autres villes, notamment à Volubilis. »

« La cité avait d’autres relations commerciales avec plusieurs régions de la Méditerranée. On a des preuves que Lixus a exporté le poisson salé dans d’autres régions de la Méditerranée dans des amphores. Ces grandes jarres avec des inscriptions ont été retrouvées dans d’autres régions de la Méditerranée surtout dans le sud de la péninsule ibérique, la péninsule italique et même en Suisse et en Allemagne », indique Hicham Hassini.

Même si un large pan de l’histoire de Lixus est aujourd’hui dépoussiéré, le site n’a pas encore révélé tous ses secrets. Seulement 10% de sa superficie a fait l’objet de fouilles. Les premières fouilles ont commencé vers la fin du 19e siècle. « Ces recherches archéologiques se sont poursuivies durant le protectorat espagnol par les archéologues espagnols, puis durant les années 1960 par un archéologue français. Et enfin, à partir des années 1990, par des équipes mixtes maroco-italienne, maroco-espagnole et maroco-française », souligne l’archéologue.

Dépoussiérer le passé

En 2022, deux programmes de fouilles sont planifiés : le premier programme de fouilles de la conservation de Lixus sera mené avec l’appui et la coopération de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP) de Rabat. Le second programme est un projet de convention et de partenariat entre l’INSAP et l’université espagnole de Cadix (Cádiz). Ces deux projets ont pour objectif de découvrir de nouveaux secteurs de fouilles pour compléter les informations scientifiques des archéologues du site sur l’importance de la ville de Lixus durant les différentes époques de son histoire. Mais pas seulement. Il s’agit aussi de développer des ressources archéologiques pour donner à voir, aux visiteurs nationaux et étrangers, de nouvelles découvertes sur le site de Lixus.

Les anciennes fouilles ont déjà mis au jour des monuments très importants. On peut citer le complexe industriel qui était spécialisé dans la salaison de poisson. Il pouvait produire jusqu’à 1 million de litres par campagne de pêche. La salaison portait essentiellement sur le thon. La cité de Lixus dispose aussi d’un amphithéâtre romain, l’unique mis au jour dans un site antique marocain jusqu’à présent. À cela s’ajoutent « des maisons romaines, qui sont de grandes demeures généralement bien décorées avec des mosaïques et des peintures murales. Lixus renferme également le complexe palatial, qu’on a daté du règne de Juba II et Ptolémée, et un certain nombre de structures comme des enceintes, des citernes d’eau et plusieurs structures archéologiques qui appartiennent à plusieurs civilisations ».

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