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Impôts : McKinsey paie à peine la cotisation minimale au Maroc !

Leader du marché du conseil localement, le cabinet américain ne paie pas d’impôts sur ses résultats au Maroc, malgré un chiffre d’affaires qui tourne autour de 300 millions de dirhams. En cause : de grosses charges externes qui le font ressortir déficitaire depuis de longues années. Une technique d’optimisation fiscale bien connue des experts comptables, mais que réfute une source autorisée au bureau casablancais de McKinsey.

Impôts : McKinsey paie à peine la cotisation minimale au Maroc !

Le 6 avril 2022 à 18h24

Modifié 6 avril 2022 à 19h15

Leader du marché du conseil localement, le cabinet américain ne paie pas d’impôts sur ses résultats au Maroc, malgré un chiffre d’affaires qui tourne autour de 300 millions de dirhams. En cause : de grosses charges externes qui le font ressortir déficitaire depuis de longues années. Une technique d’optimisation fiscale bien connue des experts comptables, mais que réfute une source autorisée au bureau casablancais de McKinsey.

Il semble que la star américaine du conseil use des mêmes procédés dans plusieurs pays où il est installé. Au moment où McKinsey est accusé d’évasion fiscale en France, où il n’a pas payé d’impôts sur les bénéfices depuis dix ans, selon un rapport du Sénat français rendu public le 17 mars (ici et ici), nous avons voulu savoir ce qu’il en était au Maroc où le cabinet est très actif et se trouve derrière la plupart des grandes politiques publiques des vingt dernières années.

Et disons-le tout de suite : même si les ordres de grandeur entre les activités du cabinet en France et au Maroc ne sont pas comparables, McKinsey use des mêmes techniques pour se soustraire à l’impôt dans le Royaume.

En France, les chiffres du marché du conseil sont stratosphériques, le rapport du Sénat parlant de près de 900 millions d’euros de dépenses publiques dirigées vers les cabinets de consulting en 2021. Au Maroc, l’ensemble du marché du conseil compte à peine pour 700 millions de dirhams selon les estimations des professionnels.

Sur le marché français, McKinsey a réalisé en 2020, selon le rapport du Sénat, un chiffre d’affaires de 329 millions d’euros (près de 3,5 milliards de dirhams), « mais ses versements de l’impôts sur les sociétés s’établissent à zéro depuis au moins dix ans », note ce rapport qui a créé une grande vague d’indignation dans l’Hexagone en ces temps de campagne présidentielle.

Un cabinet très actif sur le terrain, mais presque mort comptablement !

Qu’est-il au Maroc ? Eh bien, il en est de même. Selon les états de synthèse de la société, consultés par Médias24, McKinsey paie à peine la cotisation minimale, cette contribution que toutes les sociétés sont obligées de verser au fisc même lorsqu’elles sont déficitaires. Et McKinsey perd beaucoup au Maroc, au point que sa situation nette le met théoriquement en position de cessation d’activité.

Roulant avec des fonds propres négatifs depuis au moins 2011, selon les données que nous avons consultées, McKinsey a réalisé en 2020 un chiffre d’affaires de 287 MDH, dont 110 MDH réalisés au Maroc et 183 MDH en Afrique [McKinsey Maroc est le hub de McKinsey au Maghreb et en Afrique subsaharienne francophone].  Son résultat net a affiché une perte cette année-là de 33,7 MDH. IS payé à l’Etat (cotisation minimale) : 565.209 DH !

Même scénario, voire pire en 2019, année où le cabinet avait réalisé un chiffre d’affaires record de 421 MDH, dont 198 MDH au Maroc et 222 MDH à l’étranger. Là aussi, l’IS payé au fisc est ridicule : 1,1 MDH, malgré la réalisation d’un bénéfice net avant impôt de plus de 17 MDH.

Et plus on remonte dans le temps, plus cette pratique semble être une routine : en 2016, l’IS payé a été de 1,1 MDH pour un résultat avant impôt de -50,7 MDH. En 2017, on passe à un petit bénéfice avant impôt de 1,9 MDH pour un IS versé de 1,7 MDH. En 2018, McKinsey verse une cotisation minimale de 1,2 MDH pour un résultat avant impôt de -70,7 MDH…

En gros, McKinsey est toujours déficitaire et ne paie donc pas d’IS, ou contribue seulement à travers la cotisation minimale. Et quand il gagne un peu d’argent, l’IS versé est faible en raison des avantages octroyés par le statut CFC mais aussi par le régime de taxation réduit du chiffre d’affaires réalisé à l’export et, enfin, par le mécanisme des reports déficitaires. Et ce chiffre d’affaires réalisé à l’étranger représente une part importante des revenus du cabinet au Maroc.

Le cabinet perd donc de l’argent, et il en perd beaucoup même. Preuve par sa situation nette qui montre à fin 2020 des capitaux propres négatifs de 93 MDH. Une situation structurelle chez McKinsey depuis au moins 2016, où ses capitaux propres étaient de -5,2 MDH.

C’est donc un cabinet qui roule à perte, qui boucle ses années comme le signale un rapport daté du 29 mai 2020 de son commissaire aux comptes, Mazars Audit & Conseil, « selon le principe de continuité d’exploitation », en raison du cumul des pertes. Des pertes qui font le double du capital social de la société qui n’est que de 45 MDH à fin 2020.

« Une société qui affiche une telle situation nette doit être dissoute en principe, sauf si les actionnaires décident du contraire, et s’engagent à apporter du capital pour éponger les reports à nouveau négatifs, et revenir à une situation normale », nous explique un expert-comptable consulté par Médias24.

Cette décision de continuation a été effectivement prise par les associés du cabinet le 30 juin 2017. Ce qui permet à McKinsey de poursuivre son activité.

Mais il ne s’agit ici que de comptabilité. Car la réalité est bien autre. S’il réalise des pertes, roule avec des fonds propres négatifs, McKinsey ne chôme pas au Maroc. Bien au contraire. Preuve par l’évolution de ses effectifs qui sont passés de 66 employés en 2016 à 111 en 2020. Ce qui montre que le business tourne particulièrement bien, que le cabinet recrute en masse pour répondre à la demande qui lui est adressée, aussi bien par les secteurs privés et publics marocains, qu’en Afrique où il opère à partir de sa base casablancaise d’Anfa Place.

Les prix de transfert, la technique classique pour réduire ses bénéfices avant impôt

Mais comme en France, l’activité réelle ne reflète pas exactement les bénéfices réalisés, encore moins les impôts versés à l’État, là où l’on opère. Et cela est rendu possible par une technique très simple d’optimisation fiscale : les prix de transfert, ou quand la société mère facture à ses filiales le prix des services qu’elle leur apporte. Une technique qui permet à la multinationale de remonter les revenus vers la maison mère avant qu’elle ne passe par la case dividende, et donc impôt sur les sociétés.

En théorie, ces coûts de transfert peuvent comprendre les frais d’administration générale, l’usage de la marque, l’assistance interne au sein du réseau, la mise à disposition de personnels, etc.

En France, le rapport du Sénat explique le zéro impôt de McKinsey par cette technique très connue dans le monde des multinationales. « Les prix de transfert que les entités françaises de McKinsey versent à la société américaine sont d’un montant tel qu’ils participent à rendre le résultat fiscal en France nul ou négatif, depuis au moins dix ans », fustige le rapport. Et quand il n’y a pas de bénéfices, il n’y pas d’impôts.

Même situation au Maroc, où le cabinet McKinsey est détenu par la même entité que McKinsey France : McKinsey & Company INC, située aux Etats Unis, dans le Delaware, un Etat américain où l’impôt sur les sociétés concernant les activités réalisées en dehors de l’Etat est quasi nul.

Exemple de l’année 2019 : McKinsey Maroc réalise un chiffre d’affaires de 421 MDH. Les états de synthèse de l’année montrent qu’un montant de 104 MDH a été versé en rémunération à du personnel extérieur à l’entreprise, quand les charges du personnel marocain sont à peine de 118 MDH. Idem en 2018 où le cabinet a versé au personnel étranger 111 MDH, contre 115 MDH pour le personnel local. En 2017, la rémunération du personnel étranger est encore une fois presque égale à celle du personnel marocain : 76 MDH contre 79 MDH pour les salariés du bureau de Casablanca. Le même schéma constaté par la commission sénatoriale en France…

Pour justifier ce recours massif au personnel étranger, McKinsey avance que pour réaliser ses missions, le bureau parisien est importateur net d’expertises de consultants du cabinet à l’étranger et des services refacturés à la maison mère. Ce qui est également la même explication qui peut être donnée au Maroc, comme nous le confirme une source qui connaît bien le milieu.

« Pour ses missions aussi bien pour le public ou le privé, McKinsey a recours à beaucoup de consultants externes pour leur expertise dans un domaine ou dans un autre. Sauf que la rémunération donnée au personnel étranger est faramineuse. Un consultant local de McKinsey facture au client 30.000 à 40.000 DH jour/homme, ce qui est déjà très cher. Quand ce consultant vient des Etats-Unis ou de France, la facture est encore plus salée », nous apprend notre source.

« Il est vrai que tous les cabinets de conseil ont recours à de l’expertise internationale sur des sujets pointus. Mais chez McKinsey, c’est systématique, même pour des missions très banales. C’est tout un système ! », ajoute notre source.

Une accusation que rejette une source autorisée au sein du bureau casablancais de McKinsey :

« Nos clients sont des leaders dans leur domaine. Ils requièrent une expertise pointue. Nous sommes une centaine au Maroc, dont environ soixante consultants. Nous ne pouvons pas couvrir toutes les expertises, c’est pourquoi nous avons besoin de faire appel à des collègues venant d’autres bureaux. C’est un investissement significatif car ceux-ci sont facturés au même niveau que nos consultants locaux bien que leurs coûts réels soient plus élevés », souligne notre source de McKinsey, qui nous explique que le cabinet n’est pas du tout dans une optique d’optimisation fiscale.

Mais une autre rubrique de charges interpelle : « Autres charges externes ». Un poste fourre-tout où sont comptabilisés généralement les coûts de transfert des multinationales. Ce poste chez McKinsey est particulièrement musclé : 65 MDH en 2020 (22,6% du chiffre d’affaires), 206 MDH en 2019 (48% du chiffre d’affaires), 230 MDH en 2018 (65% du chiffre d’affaires), 159 MDH en 2017 (49% du chiffre d’affaires)… Exception faite de 2020 où les consultants étrangers de McKinsey avaient du mal à franchir les frontières – Covid oblige -, les autres charges externes représentent en moyenne la moitié des revenus du cabinet au Maroc !

Dans les trois étages du CPC (compte de produits et charges), le plus gros des revenus du cabinet fuite dans les charges d’exploitation avant même d’arriver au dernier étage de calcul de l’impôt sur les sociétés. Ce qui explique les pertes (artificielles) que cumule le cabinet et les maigres montants versés à l’Etat au titre de l’IS. McKinsey ne paie finalement à l’Etat marocain que l’IR sur les salaires versés à son personnel, un IR réduit à 20% du fait du statut CFC. Et reverse, quand il doit le faire, la TVA facturée à ses clients…

« Les charges externes sont composées de la propriété intellectuelle et de toute l’expertise à laquelle nous faisons appel pour avoir le maximum d’impact. Cela se fait dans le respect de la réglementation et des standards en la matière. Les services payés correspondent à des collègues mobilisés sur le terrain qui apportent leur expertise au service des institutions du Maroc et de la région. Notre contribution fiscale relative à notre chiffre d’affaires est extrêmement significative. Elle ne peut pas se résumer au seul impôt sur les sociétés car l’IS n’est qu’un des impôts que les sociétés payent ; il n’est pas le seul », se défend la source autorisée de McKinsey au Maroc.

Et d’ajouter que le cabinet est au moins présent dans le Royaume, contrairement à d’autres…« Nous, on a fait le choix d’être au Maroc. D’autres firmes n’ont pas fait ce choix-là et servent les clients marocains depuis l’étranger », signale notre source de McKinsey.

Une pratique non éthique, mais pas forcément illégale…

Faut-il pour autant taxer McKinsey d’évasion fiscale au Maroc ? La loi est claire là- dessus : la réponse est non !

« La pratique des prix de transferts n’est pas illégale au Maroc. Beaucoup d’entreprises la font. On ne peut donc pas dire que McKinsey ne respecte pas la loi. En revanche, il faudra s’assurer si ces prix de transferts sont évalués à leur juste valeur. Et ça, c’est le rôle du fisc et de l’Office des changes, les seuls à pouvoir juger à la suite des contrôles qu’ils exercent, si les prix appliqués ou les rémunérations versées à des experts étrangers ou à la maison mère sont excessifs ou non, et s’ils correspondent bien à des services effectués. Et pour cela, le fisc se base généralement sur les prix pratiqués par le marché pour faire ses évaluations », nous explique notre expert-comptable.

Notre interlocuteur estime que ce sujet devrait attirer l’attention des autorités, ne s’agissant pas d’un cas isolé. « On parle aujourd’hui de McKinsey parce que l’affaire en France fait scandale. Mais ces pratiques sont très courantes au Maroc dans ce secteur qui est trusté par des cabinets étrangers. »

Pour sa défense, notre source au sein de McKinsey nous explique que le fait d’être déficitaire sur de longues années, et ne pas payer d’IS, est quelque chose de courant dans le métier. Et que faire du bénéfice n’est pas forcément le premier objectif du cabinet.

« McKinsey fait partie d’un réseau global de bureaux dans 65 pays, détenu par les 3.000 Partners du cabinet. Au Maroc, nous sommes six Partners, nous sommes un bureau de taille moyenne, en phase de construction, et nous avons une influence directe sur la façon dont nous gérons le bureau. C’est un cabinet centenaire, et notre objectif principal est d’avoir de l’impact et d’apporter de la valeur pour nos clients. »

Se disant consciente de cette question d’expertise étrangère importée, notre source nous signale que le cabinet déploie des efforts pour relocaliser l’expertise.

« On essaie de relocaliser l’expertise. Les associés marocains actuels ont tous été par exemple à l’étranger et sont venus s’installer justement au Maroc. Nous avons un Partner qui était en Afrique du Sud et qui s’est installé il y a cinq ans à Casablanca. Idem pour le Managing Partner du complexe africain, qui vient de nous rejoindre au Maroc », nous cite à titre d’exemple notre source de McKinsey.

Et d’ajouter : « Nous investissons également beaucoup sur les talents locaux. On a par exemple créé un programme en 2016 intitulé ‘New Leaders Program’, qui consiste à recruter des jeunes diplômés issus d’institutions marocaines, de leur donner de l’expérience, avant de les envoyer faire des MBA d’excellence à l’étranger. Nous sommes d’ailleurs très fiers d’en avoir à Harvard, Stanford, Columbia, INSEAD et London Business School au moment où l’on se parle. Cela nous coûte plusieurs millions de dirhams chaque année. »

Pour toutes ses raisons, souligne notre source, le bureau casablancais de McKinsey n’est pas bénéficiaire.

« Le cabinet a été créé au Maroc en 2005. Pour une firme centenaire, on est un cabinet encore jeune, en construction. Et contrairement aux idées reçues, nous sommes dans un métier difficile. Le coût des talents est élevé, et il y a une forte concurrence sur ces talents localement et à l’étranger. Puis il y a la concurrence, nous avons des confrères de très bonne qualité, ce qui rend les choses difficiles au quotidien. Notre niveau d’investissement dans cette phase de construction ne nous a pas toujours permis de dégager des bénéfices, même si la trajectoire est positive si l’on considère les résultats de 2019, dernier exercice avant la crise. Cela nous a amené dans le passé à opérer des augmentations de capital comme certains de nos confrères locaux et internationaux. Et c’est une bonne chose, car tous ces investissements se font finalement au Maroc et au bénéfice de ses institutions et de ses talents. »

Mais pour notre expert du secteur, l’enjeu ne peut pas être réduit simplement à une question d’ordre fiscal.

« La moindre des choses quand on exerce dans un pays, c’est d’y payer ses impôts. C’est sûr. Mais le problème avec McKinsey et les autres cabinets étrangers est d’ordre stratégique. Il s’agit de la souveraineté du pays. D’abord, on n’est plus dans un monde où le Nord donne des recettes au Sud. Le travail qu’ils font peut être brillant, il l’est souvent, mais les recettes importées ne marchent plus car elles ne collent pas aux réalités marocaines et africaines. Mais ce qui est encore plus inquiétant, c’est que ces cabinets font, à travers leur présence au Maroc, ce qu’on appelle la veille concurrentielle. Ils ont accès à des données stratégiques du pays, et les monnayent pour des clients ou des Etats étrangers avec qui ils travaillent un peu partout dans le monde.  Et cela vous donne des situations où McKinsey utilise des informations marocaines sensibles pour rendre plus compétitives des entreprises turques… », accuse notre source.

Une autre source considère que l’expertise de McKinsey est certaine, mais que les recettes concoctées ne sont pas toujours applicables. « Les situations sont connues de tous, les solutions aussi, les experts marocains sont excellents. McKinsey nous apporte uniquement le benchmark international », nous indique un haut responsable marocain qui a eu recours à ce cabinet pour des politiques publiques. Un dirigeant du secteur privé ajoute que « faire appel à un cabinet renommé, d’envergure internationale, est une protection pour un responsable, c’est un sceau d’expertise et de crédibilité en cas de difficultés ultérieures ».

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