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Abdellatif Jouahri : « Nous vivons une situation inédite »

Les nouvelles ne sont pas bonnes du côté de la Banque centrale qui vient de tenir son premier Conseil trimestriel de 2022. Montée de l’inflation à 4,7% en 2022, chute de la croissance à 0,7%, creusement du déficit budgétaire à 6,3% et du déficit du compte courant à 5,5% du PIB… L’avenir est encore plus incertain qu’au moment de la pandémie du Covid-19, alerte le wali de Bank Al-Maghrib.

Abdellatif Jouahri : « Nous vivons une situation inédite »

Le 22 mars 2022 à 20h07

Modifié 22 mars 2022 à 21h04

Les nouvelles ne sont pas bonnes du côté de la Banque centrale qui vient de tenir son premier Conseil trimestriel de 2022. Montée de l’inflation à 4,7% en 2022, chute de la croissance à 0,7%, creusement du déficit budgétaire à 6,3% et du déficit du compte courant à 5,5% du PIB… L’avenir est encore plus incertain qu’au moment de la pandémie du Covid-19, alerte le wali de Bank Al-Maghrib.

« Nous vivons une situation inédite, où les prévisions sont entourées d’incertitudes à un niveau encore plus élevé que celui de la pandémie. » C’est par ces mots lourds de sens que le wali de Bank Al-Maghrib (BAM) a ouvert la séance des questions-réponses de la conférence de presse trimestrielle qui a suivi le Conseil de la banque.

Un Conseil qui a été particulier au vu des résultats annoncés : la prévision d’inflation, qui était il n’y même pas trois mois à 1,8%, passe à 4,7%. « Du jamais vu depuis des décennies », commente Abdellatif Jouahri. La prévision de croissance était de 2,9% début janvier. Elle descend selon les prévisions de Bank Al-Maghrib à 0,7%. Les besoins budgétaires supplémentaires que la crise inflationniste et la sécheresse génèrent, creuseront le déficit à 6,3%, contre une prévision initiale de 5,9%. Et pour couronner le tout, la hausse du coût des importations va pousser le déficit du compte courant à 5,5%, contre 2,6% l’année dernière.

La situation est inédite de par l’ampleur de la crise : impact de la pandémie du Covid-19, auquel viennent se greffer la sécheresse (une prévision de récolte céréalière de 25 millions de quintaux selon BAM) et la guerre en Ukraine, qui a accéléré les tendances inflationnistes post-Covid. Mais aussi de par les incertitudes concernant l’avenir à court et moyen termes.

Un Conseil avant l’heure peut être convoqué en cas d’aggravation de la situation

« Les chiffres que nous donnons aujourd’hui peuvent changer à n’importe quel moment. Et nous serons appelés à les revoir au fur et à mesure de l’évolution de la situation. S’il le faut, nous sommes prêts à convoquer un Conseil avant l’heure pour réadapter nos prévisions et nos décisions de politique monétaire », indique le wali de BAM.

Il cite cet exemple porteur d’espoir : « Dans la prévision de croissance de 0,7%, nous n’avons pas tenu compte des pluies des dernières semaines, sachant que cela a un impact important sur les cultures printanières. Les céréales ne pèsent que 9% à 10% du PIB agricole. Si les cultures du printemps sont sauvées, il est vraisemblable que l’on fera une croissance de 2% à 2,5%. On doit suivre la situation de près pour adapter nos prévisions… », annonce Jouahri.

Mais la situation peut s'aggraver également, alerte-t-il, si par exemple, les sanctions contre la Russie prenaient la forme d’un embargo sur les produits énergétiques.

« Si la décision d’un embargo sur l’énergie russe est prise et que cela n’est pas compensé par la production d’autres pays, ça aura un lourd impact sur les prix de l’énergie, mais aussi sur les produits alimentaires, les matières premières… On devra alors revoir toutes nos prévisions », signale le wali.

Malgré l’inflation, BAM maintient son taux directeur à 1,5% pour soutenir l'économie

Malgré cette tendance inflationniste, BAM a maintenu son taux directeur inchangé, alors que l'on aurait pu penser qu’il soit augmenté pour freiner la hausse des prix. Là aussi, Jouahri a expliqué que les choses étaient compliquées. Et que la banque centrale, même si elle a pour principale mission de juguler l’inflation, considère aussi d’autres paramètres, notamment l’activité des entreprises et la conjoncture économique.

« Quand on analyse l’inflation de cette année 2022, logiquement, il faut augmenter le taux directeur. Mais en face, on voit qu’il y aura une baisse de ce taux en 2023 avec un retour en deçà de 2% sur le moyen terme. Vu la conjoncture sur le plan économique qui connaîtra une baisse significative, nous avons essayé de faire converger les objectifs d’une inflation maîtrisée et le maintien d’une certaine dynamique au sein de l’économie. Au sein du Conseil, tout le monde a été convaincu par ce raisonnement, et la décision est passée sans discussion. Maintenant, si jamais l’inflation reste élevée en 2023, une hausse du taux directeur sera justifiée, surtout que la prévision de croissance pour 2023 est de 4,6% », explique Jouahri.

Épargne : risque de passer à un taux de rémunération négative

Et cette inflation de 2022 ne risque pas seulement d'affecter le pouvoir d’achat des ménages, ou d'augmenter les coûts de production des entreprises, mais elle va également toucher les épargnants, signale le wali, qui craint que le taux de rémunération de l’épargne ne passe au rouge. Une situation encore une fois inédite au Maroc.

« Le volet épargne ne nous a pas échappé. Dans le cadre des consultations au sein du Conseil, on s’est dit qu’il ne faudrait pas qu’on tombe dans une rémunération négative de l’épargne. Déjà, avec la baisse opérée du taux directeur, on a remarqué une baisse des DAT qui tournent aujourd’hui autour de 130 milliards de dirhams, quand les dépôts à vue augmentent de plus de 7%. Ce sujet ne doit pas être perdu de vue. En tant que BAM, c’est un point que nous suivons de manière régulière. »

Les financements innovants et l’OCP couvriront les besoins supplémentaires du Budget

Interpellé sur l’impact de cette crise sur le Budget de l’Etat et sur la nécessité de faire une loi de finances rectificative, Abdellatif Jouahri a donné son avis sans langue de bois, rapportant ce que le représentant du ministère des Finances a exposé au sein du Conseil de Bank Al-Maghrib.

« Le ministre du Budget a répondu à cette question. Il a dit que les données de la loi de finances actuelle permettent au gouvernement de faire face à la situation et qu’il ne voit pas la nécessité de faire une loi de finances rectificative. Le gouvernement a certes besoin de mobiliser des moyens pour les injecter dans la caisse de compensation, financer le programme de soutien au tourisme et aux transporteurs, mais côté recettes, il y a deux éléments qui vont jouer pour couvrir ces besoins », assure le wali.

Ces deux leviers que va activer le gouvernement pour financer les nouveaux besoins budgétaires sont les financements innovants et les recettes de monopole, révèle-t-il.

Selon Jouahri, la loi de Finance 2022 prévoyait des recettes de 12 milliards provenant des financements innovants [en d'autres termes, la monétisation des actifs de l'Etat]. Le gouvernement prévoit actuellement de les porter à 20 milliards, soit 8 milliards supplémentaires.

Quant aux recettes de monopole, le gouvernement dégagera 4,5 milliards de dirhams de plus, tiré essentiellement, comme le précise Abdellatif Jouahri, des résultats d’OCP, qui bénéficie d’une conjoncture favorable au vu de la hausse des prix de la roche et des engrais sur le marché international.

Cet argent supplémentaire servira selon Jouahri à financer la Caisse de compensation, mais aussi le soutien au tourisme pour 2 milliards, et les aides qui seront octroyées aux transporteurs à hauteur de 2 milliards de dirhams. Un montant qui va compenser partiellement l’augmentation du prix du gasoil, pour éviter que les transporteurs ne la répercutent sur les prestations de transport.

La structure du Fonds Mohammed VI est finalisée

Abdellatif Jouahri a révélé aussi que le lancement du Fonds Mohammed VI pour l’investissement, qui mobilisera une enveloppe de 45 milliards de dirhams pour soutenir les entreprises, était imminent.

Le gouvernement a finalisé les contours de la structure du fonds, et son responsable sera bientôt nommé. Les premiers pourparlers avec les bailleurs de fonds internationaux ont fait ressortir un intérêt particulier pour ce véhicule d’investissement : la SFI, la Banque mondiale, la BAD, le FADES ainsi que d’autres organismes de prévoyance sont intéressés, soit par le fonds maison-mère, soit par les fonds thématiques.

Cet intérêt est d’autant plus marqué, ajoute Jouahri que « ces organismes peuvent siéger au niveau du fonds, apporter leur appréciation sur les opérations à financer, et être davantage rassurés vis-à-vis des engagements apportés au Maroc ».

D’ailleurs, pour Jouhari, le fonds a déjà commencé à opérer, faisant référence à l’opération de financement de l’usine de vaccins lancée par le Roi. « C’est la première opération du Fonds Mohammed VI », souligne Jouahri.

Une nouvelle LPL avec le FMI n’est pas exclue

Autre révélation faite par le wali de Bank Al-Maghrib : la possibilité de renégocier une nouvelle ligne de précaution et de liquidité (LPL) avec le FMI pour faire face à ce choc externe.

« On nous disait avant que l’on n’avait pas besoin de renouveler la LPL, car nos finances sont saines, nos réserves de devises sont confortables et qu’il n’y a pas de choc externe qui justifierait cela. Or, il se trouve aujourd’hui que nous sommes face à un grand choc. Et nous ne savons pas de quoi l’avenir sera fait », explique Jouahri.

Cette LPL agira ainsi comme un coussin de sécurité au cas où la conjoncture mondiale se dégrade davantage, et permettra au gouvernement de faire face à ses besoins. Le tout avec les sorties à l’international qui sont déjà prévues dans la loi de finances.

Ces levées de dette sont inscrites au niveau de la LF 2022. "Comme d’habitude, le Trésor doit examiner la situation du marché, les conditions qui entourent ces sorties sur le plan des taux, du montant, et saisir la meilleure fenêtre de tir pour engager la sortie", indique Jouahri.

Flexibilité du dirham : le bras de fer de Jouahri avec le FMI

Autre sujet évoqué par Abdellatif Jouahri : la flexibilité des changes, et la différence d’appréciation avec le staff du FMI. Ce dernier a estimé, après sa dernière mission de novembre 2021, que le Maroc remplissait tous les prérequis (équilibres macroéconomiques, réserves de devises….) pour passer à une nouvelle étape : faire du taux de change un outil de la politique monétaire en levant l’ancrage du dirham. Un avis que ne partage pas le gouverneur de BAM.

« J’ai toujours répété qu’il fallait des préalables pour aller encore plus loin dans cette réforme. Le FMI considère que nous sommes prêts, comme il nous l’a dit en novembre lors de sa mission tenue à distance. Nous avons dit que nous remplissions en effet tous les prérequis théoriques, mais que nous ne passerons à la deuxième étape que quand nous serons convaincus que nos TPME sont prêtes. Je ne parle pas des grandes entreprises qui connaissent bien les salles de marché des banques, notre tissu économique est composé à 90% de TPE, et à 9% de moyennes entreprises. Les grandes entreprises ne représentent que 1% de l’ensemble. Je ne peux pas lever l’ancrage et passer à la politique monétaire si les gens ne sont pas prêts à suivre. C’est ce que j’ai dit au FMI. L’association des cambistes avec les banques ont fait le tour du Maroc pour toucher ces TPME. Ils ont effectué ce travail. Mais les gens ne sont pas encore prêts, ne comprennent pas encore les mécanismes de couverture… », insiste Jouahri.

Il appelle sur ce registre à la prudence. « Cette tournée qui était en principe une préparation pour ce passage s’est déroulée en période de pandémie, et on ne savait pas ce qui allait se passer. Maintenant, on est entrés dans une situation de guerre. Il faut donc de la prudence. On connaît la situation de notre pays mieux que le FMI. Les gens sur lesquels va s'appliquer cette réforme doivent d’abord maîtriser les outils de couverture pour pouvoir gérer cette étape. Les banques doivent également être prêtes pour la gestion du risque que cette étape comporte. Il nous faut encore du temps… Ni les clients ni les banques ne sont prêts à 100%. On a été clairs avec le FMI. Ils peuvent écrire ce qu’ils veulent dans leur rapport, notre avis ne changera pas », lance le wali.

Garder sa souveraineté économique : le grand enjeu pour Jouahri

Ministre des Finances au moment du Programme d'ajustement structurel (PAS), et gouverneur de la Banque centrale qui a eu à gérer trois grandes crises mondiales, celle des subprimes, le Covid et la guerre en Ukraine, Abdellatif Jouahri a été interpellé sur son sentiment par rapport à ce qui se passe actuellement dans le monde... et si cette crise était la plus dure de sa carrière.

Jouahri pense que la période du PAS a été la plus difficile, la plus violente pour le pays… "Regardez les États qui font appel aujourd’hui aux financements internationaux. Il y a des conditions qui sont posées, et il faut les respecter. On est passés par là au moment du PAS. C’était une période très difficile. Vous négociez bien sûr, mais vous êtes obligés d’accepter les conditions du FMI, qui est le seul à pouvoir soulager les finances d’un pays. Quand vous êtes en défaut de paiement, personne ne vous financera. C’est le cas actuellement du Venezuela et de l’Argentine. Et je déplore aussi la situation en Tunisie qui est soumise à un programme difficile. C’est cela le plus dur. Il ne faut pas tomber dans cette situation où vous ne pouvez pas couvrir vos besoins vous-mêmes."

"Dans ce monde, ce sont les détendeurs de l’argent qui ont le pouvoir… Et face à eux, vous perdez une part de votre souveraineté. De ce côté-là, et je l’ai toujours répété, il faut être particulièrement vigilant sur les politiques qu’on mène et ne pas avoir des politiques de court terme. Le court terme s’impose bien sûr, mais plus vous retardez de faire les réformes structurelles qui s’imposent et qui peuvent être impopulaires, plus les choses se compliquent, et plus vous perdez la main...", explique Abdellatif Jouahri, toujours aussi marqué par ce traumatisme du début des années 1980.

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