χ

Driss Ksikes : comment faire de la culture un levier de développement économique (étude)

Médias24 revient sur le contenu d’une étude présentée à la CGEM, intitulée "Quelles transformations pour les industries culturelles et créatives au Maroc ?", en donnant la parole à l’intellectuel Driss Ksikes, l'un des trois chercheurs qui l’ont rédigée.

Illustration © Rachid Tniouni

Driss Ksikes : comment faire de la culture un levier de développement économique (étude)

Le 27 janvier 2022 à 10h37

Modifié 27 janvier 2022 à 12h46

Médias24 revient sur le contenu d’une étude présentée à la CGEM, intitulée "Quelles transformations pour les industries culturelles et créatives au Maroc ?", en donnant la parole à l’intellectuel Driss Ksikes, l'un des trois chercheurs qui l’ont rédigée.

Médias24 : Quel a été l’objectif de votre étude intitulée Quelles transformations pour les industries culturelles et créatives au Maroc ?

– Commanditée par la Délégation générale Wallonie-Bruxelles au Maroc et la Fédération des industries créatives et culturelles (CGEM), cette étude, réalisée par Sabrina Kamili, Mehdi Azdem et moi-même, revêt en réalité un double objectif.

Le premier est d’aider à orienter les politiques publiques et à faire le lien entre le secteur public et privé sur la question des industries culturelles et créatives (ICC).

En deuxième lieu, aider à prioriser du côté marocain ce que nous faisons en termes de coopération internationale dans ce domaine, pour ne pas être dans la réactivité par rapport aux agendas tiers et pouvoir prioriser les choix sur une base documentée.

Pour résumer, c’est donc une feuille de route qui doit cerner nos priorités culturelles.

– S’agit-il d’une première en la matière ?

– Elle vient enrichir une palette existante. La grande nouveauté est que cette étude cherche à identifier les voies concrètes de développement économique par la culture, car jusqu’à présent les études précédentes (CESE, Association Racines, entre autres) s’intéressaient surtout à une cartographie des acteurs de la culture ou aux politiques culturelles ; mais pas au fonctionnement des filières des industries culturelles et créatives, en vue d’en identifier le potentiel et les limites et d’envisager des pistes pour les développer.

D’où sa conception comme une étude qualitative basée sur 120 entretiens et 5 focus groups avec les acteurs de toutes les chaînes de valeur (de la conception à la postproduction) des quatre secteurs analysés, à savoir le livre, les musiques actuelles, les arts de scène et l’audiovisuel.

Un travail d’enquête qui a aussi sollicité les représentants des douze régions du Maroc, qui connaissent les enjeux de chaque territoire sans compter ceux de la diaspora.

– Pourquoi aujourd’hui ?

– En fait, le travail a commencé il y a deux années avec deux phases, à la demande de la Délégation générale Wallonie-Bruxelles au Maroc et Québec Maroc qui voulaient mieux faire connaître les industries culturelles et créatives du Royaume auprès de leurs opérateurs.

Étant avant tout des chercheurs mais également des acteurs culturels, nous trois ne voulions pas d’une étude d’experts qui resterait à usage unique ou restreint. D’où l’engagement de Wallonie-Bruxelles International (WBI), l’agence chargée des relations internationales Wallonie-Bruxelles, pour ce travail plus large qui avait vocation à être rendu public au Maroc, et donc mis à disposition de toutes les parties prenantes.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons sollicité ensemble, dans un deuxième temps, la Fédération des industries culturelles et créatives comme partenaire.

Son timing s’explique donc par l’intérêt assez récent au Maroc pour la question des ICC, mais également pour faire le lien entre la culture et les enjeux économiques, et in fine traiter la culture comme un secteur producteur de richesses et de valeurs.

En plus, l’émergence actuelle d’acteurs culturels au Maroc doit être mieux accompagnée, au regard de son important potentiel sous-exploité.

– L’impact de cette étude n’aurait-il pas été plus fort si elle avait été commandée par le ministère de la Culture, et pas par un commanditaire étranger ?

– Plus on est de fous, mieux on sait. Il n’y a jamais assez d’études. Nous sommes en manque de données, d’analyses et de remontées de terrain structurées qui aident à rationaliser le débat public. De plus, le ministre précédent avait lancé une étude économétrique sur la culture qui est toujours en cours, et qui a été reprise par son successeur.

C’est une étude quantitative, avec éventuellement suffisamment de data qui seront très utiles pour le ministère des Finances en termes d’informations sur sa capacité d’emplois, de création de richesse, de niches de fiscalité ; et qui permettront de développer des modèles pour convaincre certains politiques indifférents à la culture de sa nécessité et de son apport indéniable au développement territorial, social et économique.

Si cette étude, en cours, n’a pas le même format que la nôtre qui est un travail d’écoute des grands acteurs pour émettre des recommandations, elles seront au final complémentaires.

– Sachant que l’étude a été menée en pleine pandémie, ne pensez-vous pas que ses résultats risquent d’être biaisés et peu fiables concernant le potentiel économique ?

– Nous avons bien évidemment tenu compte des circonstances actuelles qui ont mis à nu plusieurs carences, quand elles ne les ont pas grossies. Il ne s’agit pas ici d’une remontée de doléances d’acteurs, mais d’une analyse largement concertée en vue de vérifier les items récurrents. Nous avons écouté les acteurs à partir de prismes qui nous permettaient d’envisager le développement des ICC dans l’immédiat et dans la durée.

– Elle contient tout de même plusieurs recommandations ?

– Ce travail de recherche-action nous a aidé à faire l’état des lieux et à articuler des projections émanant du terrain sur cinq niveaux : la gouvernance, le marché, la professionnalisation, l’internationalisation et, enfin, la numérisation.

Il y a donc eu assez de distanciation par rapport à la conjoncture de manière à ne pas répondre uniquement à une crise immédiate, mais à se structurer sur le moyen et le long terme.

– Quelles sont les grandes réformes recommandées par l’étude pour développer les ICC ?

– Nous avons essayé de synthétiser les grandes orientations à travers six dimensions qui ont été considérées, après plusieurs itérations et analyses, comme les plus déterminantes pour l’avenir des industries culturelles et créatives.

Justement que veut dire « transversalité et nécessaire convergence de la culture » ?

– Aujourd’hui, il faut absolument sortir de l’idée que la culture n’est que l’affaire du ministère de tutelle ou le parent pauvre des politiques publiques, car en réalité elle doit être portée par des acteurs publics, privés et associatifs.

De plus, sachant que c’est un dossier qui concerne les ministères de la Culture, du Tourisme, de l’Artisanat et des Finances, mais aussi l’Intérieur et les Affaires étrangères, il faut une nécessaire transversalité pour maximiser et vivifier les infrastructures disponibles ; à l’image des 460 salles gérées par le ministère de la Culture ou par les collectivités locales.

Partant du fait qu’il y a peu de coordination entre les différents acteurs publics, la transversalité est par conséquent essentielle pour créer des ponts et de la convergence, afin d’être en mesure de soutenir de véritables projets dans le domaine culturel.

Pourquoi recommandez-vous de réformer le système actuel de subventions publiques ?

– Simplement parce que le système actuel se contente de subventionner de manière brinquebalante les producteurs, à savoir l’offre.

Le problème est que la subvention de l’offre ne permet pas, d’une part, de développer la professionnalisation du secteur, mais surtout ne permet pas d’élargir la demande (lecteurs, téléspectateurs, auditeurs…) ; ce qui limite l’intérêt général pour la culture ainsi que le développement d’audiences, de publics et de ritualisations.

Il faut donc une réforme pour professionnaliser l’offre en subventionnant les bibliothèques, les concours de lecture, la dynamisation des lieux, la production d’émissions culturelles…

Il y a, selon moi, une véritable frilosité politique vis-à-vis de la libéralisation du secteur audiovisuel

– Vous demandez la libéralisation de l’audiovisuel, alors que ses opposants mettent en avant un marché publicitaire saturé ?

– Sous le prétexte ancien et fallacieux d’une exiguïté du marché publicitaire, il y a, selon moi, une véritable frilosité politique vis-à-vis de la libéralisation du secteur audiovisuel.

À travers l’étude, nous démontrons que sans libéralisation du cadre juridique du secteur mais aussi des télévisions et la création de plateformes, nous nous privons d’une locomotive importante pour les ICC, en particulier avec l’actuel cahier des charges qui ne permet pas d’aller vers la qualité ou vers des synergies créatives et à forte valeur ajoutée.

– Pourquoi vouloir répertorier les entreprises et les associations culturelles ?

– Parce qu’une bonne partie des entreprises culturelles qui travaillent dans l’informel ne sont pas identifiées, et donc pas reconnues par les pouvoirs publics.

Elles sont, par conséquent, privées de support public, voire de mécénat par des fondations privées, ou des capacités de levée de fonds nationaux et internationaux disponibles.

Ce travail d’identification est essentiel car, pour le moment, la nomenclature au niveau du HCP, mais aussi du ministère de l’Économie et des finances, est aveugle par rapport à la diversité d’acteurs sur le terrain.

Il faut bien évidemment flécher aussi les associations culturelles, en créant des labellisations qui permettent de reconnaître la qualité et l’avancée d’acteurs qui peuvent être structurants et novateurs.

– Quelle réforme du Bureau marocain des droits d’auteur réclamez-vous ?

– Sachant que le projet de loi sur le Bureau marocain des droits d’auteur (BMDA), préparé par le ministère de la Communication de concert avec l’Union européenne, est au Parlement depuis assez longtemps, nous pensons que cette réforme est essentielle pour sortir les artistes de leur précarité actuelle, en termes de collecte de droits d’auteurs et droits voisins, en toute transparence et fiabilité.

Pour cela, nous préconisons d’élargir le nombre de personnes détentrices d’une carte d’artiste pour, à terme, disposer d’une protection sociale et dépasser la vision misérabiliste insidieusement diffusée au sein de la société à leur sujet. C’est donc une chaîne qui commence par la réforme du BMDA, qui a été fortement sollicité dans le contexte Covid et qui demeure en manque de réactivité et de crédibilité aux yeux d’un bon nombre d’artistes concernés.

– À quoi faites-vous allusion quand vous évoquez les défaillances structurelles ?

– Essentiellement à des défaillances en termes de formation, d’abord universitaires car notre pays ne propose pas vraiment de filières culturelles et artistiques, comme la musicologie et les études filmiques ; même la filière du livre qui comptait un département à l’Université Aïn Chock a disparu ! En effet, le Maroc ne forme pas du tout au niveau académique, et cela dévalorise les arts comme producteurs de savoirs, révélateurs d’imaginaires et pourvoyeurs de savoir-faire.

De plus, il y a un vrai besoin en termes de formation technique, car nos régisseurs par exemple sont formés sur le tas. Idem pour le management culturel.

Au final, il y a donc des défaillances énormes qu’il convient de dépasser pour tirer le secteur vers le haut et en faire un vrai levier de création de richesses.

     – En quoi votre étude s’inscrit-elle dans le Nouveau Modèle de développement ?

– En réalité, elle prolonge entre autres le Nouveau Modèle de développement qu’il convient de prendre pour un cadre référentiel dont chacun doit se saisir, y compris les commanditaires de notre étude.

Ainsi, le rapport de la commission a tracé un cap pour dynamiser la culture, qui doit par exemple devenir un outil de soft power mais, pour cela, il faut faire une nécessaire distinction entre la culture comme produit marchand et la culture comme service public ; tout comme cela implique une vraie libération des énergies créatrices dans les domaines audiovisuels, musicaux, numériques, entre autres.

Quand le Nouveau Modèle de développement affirme que la culture doit devenir un liant social, il faut d’abord former des médiateurs et managers culturels et faire vivre les lieux culturels, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

La culture est une affaire de liberté, d’acteurs autonomes, organisés au niveau associatif et entrepreneurial

– À quel horizon la culture pourra-t-elle devenir un véritable levier économique au Maroc ?

– Quand il y aura une prise de conscience et que les acteurs concernés vont cesser de faire jeu à part, les choses pourront démarrer.

Si la région, la commune, le CRI, les acteurs culturels, le législateur, les départements ministériels, mais aussi les banques et les fondations concernées comprennent que la culture est une affaire de liberté, d’acteurs autonomes, organisés au niveau associatif et entrepreneurial, et que c’est par leur dynamisme que la culture peut fleurir ; et s’ils se mobilisent vraiment pour travailler ensemble, il y a des chances qu’en une mandature on fasse de grands pas en avant.

Mais il faudra lutter contre les inerties, les réflexes sécuritaires, les ignorances et les préjugés, mais aussi les logiques claniques et clientélistes, qui font barrage à cet élan de développement inclusif par la culture.

* Écrivain, chercheur en médias et culture, directeur d’Economia, HEM Research Center.

 

A lire aussi


Les dernières annonces judiciaires
Les dernières annonces légales

Communication financière

Microdata – Indicateurs financiers trimestriels T4 2020

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Ryad Mezzour à l’Association pour le progrès des dirigeants
Droit de la concurrence, entre protection du consommateur et garantie pour l’investisseur.