Une industrie ferroviaire à Fès, ou les grandes ambitions du PDG d’Alstom Maroc

INTERVIEW. Premier marocain à diriger Alstom Maroc, Nourddine Rhalmi nous parle de sa volonté de faire de la filiale du groupe français une locomotive pour la création d’un écosystème industriel du ferroviaire à Fès. Une ville qui a le potentiel selon lui de devenir un hub industriel mondial où des trains et des tramways "made in Morocco" peuvent être fabriqués et exportés dans le monde entier.

Une industrie ferroviaire à Fès, ou les grandes ambitions du PDG d’Alstom Maroc

Le 12 octobre 2021 à 10h21

Modifié 12 octobre 2021 à 10h21

INTERVIEW. Premier marocain à diriger Alstom Maroc, Nourddine Rhalmi nous parle de sa volonté de faire de la filiale du groupe français une locomotive pour la création d’un écosystème industriel du ferroviaire à Fès. Une ville qui a le potentiel selon lui de devenir un hub industriel mondial où des trains et des tramways "made in Morocco" peuvent être fabriqués et exportés dans le monde entier.

Nourddine Rhalmi fait partie de ces Marocains du monde, peu connus du grand public, mais qui ont réalisé (et réalisent toujours) de grandes choses. Premier PDG marocain d’Alstom Maroc, M. Rhalmi, nommé à ce poste en 2018, a un parcours impressionnant dans l’industrie ferroviaire.

Avant d’intégrer le groupe français Alstom, notre homme, ingénieur en électromécanique formation, a été chez Bombardier où il a occupé différents postes à responsabilité. Il a été ainsi le chef de projet « test et mise en service commerciale » du métro de New York, directeur du site industriel de Bombardier en Egypte, puis en Chine, où il a créé deux nouvelles usines. Il part ensuite en France, en tant que directeur des opérations à Crespin où il élabore, déploie et assure le projet du métro parisien en 2005.

C’est là où il a peut-être été repéré par le géant français Alstom qu’il rejoint en 2009 en tant que directeur exploitation et garantie pour la Chine, pays où il a la responsabilité de la validation, la mise en service et la garantie de la livraison du matériel roulant Alstom.

Il sera ensuite nommé directeur du projet métro de Singapour pour lequel il aura la charge du design, de la fabrication, de la validation et de la garantie. En 2016, il est nommé président-directeur général d’Alstom Egypte, jusqu’en 2018 où il prend les commandes de la filiale du groupe au Maroc, son pays d’origine.

Dans cette interview, Nourddine Rhalmi nous parle de ce qu’il fait au Maroc, des projets du groupe qu’il dirige. Un groupe que le commun des mortels ne connaît pas forcément, mais dont il voit les traces et les emprunte tous les jours, en prenant le train, la LGV ou les tramways de Casa ou de Rabat, du matériel fourni au Maroc par Alstom.

L’homme s’exprime en tant que PDG d’Alstom Maroc, mais aussi en tant que marocain qui veut participer, à travers sa responsabilité dans le groupe français, au développement du groupe et du pays, en faisant passer le statut d’Alstom Maroc de fournisseur de matériel roulant, au statut d’industriel. Un projet qui a déjà commencé à Fès avec une usine de câblage et qui pourra aboutir, comme l’espère M. Rhalmi, à un écosystème industriel du ferroviaire, avec à terme, la fabrication de locomotives ou de tramways « made in Morocco » qui serviront les besoins du pays, mais s’exporteront aussi un peu partout dans le monde. Comme le fameux écosystème automobile de Tanger et de Kénitra…

Une grande ambition que M. Rhalmi croit possible et réalisable sur le très moyen terme.

Médias24. Au Maroc, Alstom, c’est le tramway de Casablanca ainsi que celui de Rabat, la LGV Casa-Tanger et pratiquement toutes les nouvelles locomotives de l’ONCF… Mais Alstom Maroc se résume-t-il à ces grands projets ?

Nourddine Rhalmi. Absolument pas. Alstom Maroc est présent dans le royaume depuis presque 100 ans ! Les premières locomotives fabriquées par Alstom et livrées au royaume datent de 1926. Celles qui circulent actuellement dans le pays sont plus récentes, elles ont été livrées en 2020.

-Comment cela était-il organisé ? Aviez-vous dès le départ une présence au Maroc ?

-L’installation au Maroc s’est faite un peu plus tard. Toutes nos locomotives sont fabriquées à Belfort et sont ensuite expédiées vers le royaume comme c’est le cas pour tous nos clients dans le monde entier.

Alstom s’est installé au Maroc en 2001 pour pouvoir assurer la garantie de notre matériel livré et pour être au plus proche de nos clients et à l’écoute de leurs attentes.

Pour que le client puisse réceptionner les trains, il faut démontrer les performances techniques et s’assurer de leur compatibilité avec les systèmes de contrôle des voies. Il y a aussi de nombreux tests à réaliser, qui durent entre 3 et 6 mois, et c’est à la suite de cela que le client accepte le matériel roulant qui devient sa propriété.

Nous assurons aussi la garantie durant deux années. Pour cela, nous disposons d’équipes sur place qui s’assurent que les trains fonctionnent correctement et pendant cette période ; elles assistent, également, le client dans ses demandes et activités, et au moindre problème technique, elles interviennent pour éviter tout arrêt des trains.

Par ailleurs, nous sommes également présents par la maintenance. Il s’agit d’une activité nouvelle pour nous au Maroc. Elle était, auparavant, effectuée exclusivement par l’ONCF.

-Il s’agit bien de la société Maloco, créée récemment en partenariat avec l’ONCF ?

-Effectivement, nous avons signé un protocole avec l’ONCF, par l’intermédiaire de notre co-entreprise Maloco (Alstom – ONCF), afin de maintenir ensemble les locomotives. Il y a donc les effectifs Alstom et les effectifs ONCF. Ensemble, nous effectuons la maintenance. Cette co-entreprise bénéficie du savoir-faire de l’ONCF et peut bénéficier de l’expertise d’Alstom à travers le monde.

Maloco est une entité indépendante dans son fonctionnement, qui si elle le souhaite, peut créer une autre activité, au-delà de la maintenance. Son conseil d’administration est composé de membres de l’ONCF et de membres d’Alstom. Maloco a l’avantage d’avoir accès à un éventail de 70.000 collaborateurs Alstom à travers le monde dont des experts dans tous les domaines du ferroviaire en présentiel ou en distanciel grâce à des outils digitaux développés pendant le COVID.

Maloco compte aujourd’hui dans ses effectifs un seul expatrié, le reste des collaborateurs est composé de personnel marocain que nous avons formés.

-Votre omniprésence sur le marché marocain peut laisser croire à une situation de monopole. Qu’en est-il vraiment ?

-C’est un leurre. Ce que tout client recherche est un produit qui répond à ses besoins et attentes, respecte le planning et offre une bonne qualité de service et ce, à un prix compétitif. Pour ce faire, les clients émettent un cahier des charges ; les marchés du ferroviaire sont soumis aux règles des appels d’offres internationaux. Alstom a toujours été en compétition avec d’autres grands acteurs du secteur.

-Mais vous remportez tous les appels d’offres émis par l’ONCF ou les SDL de Casablanca et de Rabat. Quel est votre secret ?

-Alstom répond aux appels d’offres comme les autres sociétés. Chaque offre soumise est examinée par une commission formée d’experts. Si nous sommes choisis, c’est pour la simple et bonne raison que nous répondons au plus près des besoins exprimés par les clients.

Notre secret : notre présence au Maroc, la proximité que nous développons avec le marché, la présence de nos ingénieurs et de notre personnel marocain. Ce qui nous permet de mieux comprendre les besoins de nos clients et leurs attentes, et je pense que nous sommes les seuls installés de façon pérenne dans le royaume.

-Mais Alstom ne fabrique pas ses trains au Maroc ?

-Pour l’instant non. Il faut tout d’abord comprendre les clients ; pour cela, nous sommes présents avec des centaines de collaborateurs pour répondre au mieux aux attentes. Nous avons œuvré pour être sur place, et ce, depuis plusieurs dizaines d’années, ce qui nous permet d’établir une relation de confiance et de mieux cerner les besoins de nos clients, mais aussi des passagers. Certains de nos collaborateurs travaillent dans le milieu ferroviaire au Maroc depuis 20 ans, c’est une véritable richesse pour nous.

-Il y a le précédent de la LGV, projet passé sans appel d’offres qui donne cette image d’entreprise privilégiée à Alstom…

-Ce projet est particulier. Il a été créé d’un commun accord entre deux États, le Maroc et la France, avec des financements, des subventions et toute une ingénierie financière très spécifique ; et Alstom a participé à ce projet emblématique comme beaucoup de sociétés locales et internationales. Nous avons été en charge de la livraison du matériel roulant lors de l’exécution de ce projet.

-Qui sont les concurrents d’Alstom sur le marché marocain, que ce soit pour les trains ou les tramways ?

-Il y a des entreprises chinoises, espagnoles, canadiennes, hongroises… Tous ces projets que vous avez cités sont passés par des appels d’offres internationaux ; nous étions donc tous en compétition.

Mais notre présence sur place fait la différence, ainsi que l’offre que nous présentons à nos clients marocains. Ces derniers sont très matures et choisissent en fonction des requis, qu’ils ont eux-mêmes spécifiquement exprimés. Notre devoir est de répondre à une demande très exigeante  de nos citoyens. Il faut pouvoir avoir le bon produit au meilleur prix, correspondant au budget de la ville.

De plus, il y a une activité après la mise en place d’une ligne de tramway, car en effet, il nous faut gérer la garantie et le support.

-Tout le matériel roulant livré par Alstom au Maroc est fabriqué à l’étranger. Est-ce qu’il y a des entreprises marocaines qui sont impliquées dans vos projets ? Alstom essaie-t-elle de créer de la valeur ajoutée locale, de développer un écosystème de PME marocaines qui lui fournissent des composants pour les trains ou les tramways qu’elle fabrique ?

-En 2011, nous avons commencé à avoir cette réflexion. C’est pourquoi nous avons mis en place une usine de câblage ferroviaire à Fès qui fabrique des armoires électriques et électroniques. Il s’agit de matériels installés dans les trains marocains mais que l’on retrouve aussi dans des trains en Australie, en Espagne, à Dubaï etc… c’est une fierté puisque le rayonnement de l’usine de Fès est international.

Ceci étant, cela fait partie de nos ambitions. Nous avons notre usine à Fès, et progressivement nous allons élargir nos activités et j’espère démontrer aux acteurs du marché ferroviaire qu’il est possible de créer du business au Maroc, notamment grâce une volonté gouvernementale et une main d’œuvre de qualité.

-Combien cette usine de Fès emploie-t-elle de personnes et quelles sont vos ambitions pour cette unité industrielle ?

-Nous employons aujourd’hui 500 personnes. A nos débuts, nous étions à 300 milles heures de production sur le site. Notre objectif est d’atteindre 1,2 millions d’heures de production ce qui représente l’équivalent d’un site de fabrication de trains en France.

D’ici 2023, nous aurons entre 1.000 à 1.200 personnes qui exerceront sur le site, des fournisseurs locaux et la mise en place d’un écosystème.

-Le premier réflexe d’un industriel qui vient au Maroc, c’est d’aller à Casa, Kénitra ou Tanger, des zones où on fait déjà de la production industrielle et qui sont connectées à des centres logistiques très performants. Pourquoi avez-vous fait le choix de Fès ? 

-Et pourquoi pas Fès ? Fès est une cité historique, une ville où le bassin d’emploi a été fortement touché par le retrait de l’industrie du textile. On y trouve de nombreux jeunes diplômés et qualifiés. Nous avons souhaité y créer un écosystème ferroviaire, à l’instar de Tanger ou Kénitra et de leur écosystème automobile.

Il y a une volonté forte de créer notre propre écosystème et de participer au développement économique de cette grande ville. Nous avons créé notre propre école dans laquelle, chaque nouveau arrivant Alstom, effectue une formation spécifique aux métiers du ferroviaire.

Nous sommes installés de façon pérenne et grâce au soutien fort des autorités de la ville, nous sommes confiants quant à la réalisation de nos objectifs.

-Le site est-il compétitif par rapport aux autres sites d’Alstom dans le monde ?

-Oui, l’usine de Fès est compétitive et nous ambitionnons de devenir « best in class ».

 -Peut-on parler d’une future industrie ferroviaire au Maroc ?

-Le dire de cette manière peut générer beaucoup d’attentes. Mais effectivement, il y a du potentiel. Notre volonté est de pouvoir aboutir un jour à une usine de fabrication d’une partie du matériel roulant.

-Combien de temps cela peut-il prendre ?

-3 à 5 ans. Alstom seul ne pourra lancer cette initiative, il faut un soutien fort comme ça a été le cas dans l’automobile.

-Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

-Le nouveau modèle de développement produit par la commission Benmoussa a fait de la mobilité un axe de développement du pays. La mobilité a pour objectif de relier des villes et ses habitants, à travers les trains. La LGV avait fortement été critiquée mais aujourd’hui son utilité est plus qu’évidente.

La mobilité à laquelle aspire le pays peut se traduire par des projets de trains pour l’ONCF, qui sera le plus à même de voir où s’expriment les besoins les plus pressants. Concernant le tramway, il y a encore des choses à faire. Une ville comme Tanger pourrait se doter d’un système de mobilité digne de sa taille et de son statut.

Nous sommes présents, prêts à accompagner le pays dans ses projets de développement, en apportant notre expertise et nos produits.

-Le Maroc est sur le point de lancer une 2ème LGV. Ce sera du Alstom encore ?

-Le projet est encore en phase d’étude. Une fois achevée, l’ONCF fera un appel à manifestation d’intérêt. Nous serons, comme toujours, prêts à accompagner l’ONCF dans ses projets de développement du ferroviaire.

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