Sehimi : « La mission de ce gouvernement n’est pas de gérer mais de réformer »

Dans cette interview accordée à Médias24, le politologue Mustapha Sehimi analyse la composition de la nouvelle formation gouvernementale. Renouvellement, féminisation, technocratie, filières de recrutement, place des partis politiques, priorités du gouvernement... Voilà quelques-uns des sujets abordés durant cet entretien.

Sehimi : « La mission de ce gouvernement n’est pas de gérer mais de réformer »

Le 12 octobre 2021 à 11h18

Modifié 12 octobre 2021 à 11h19

Dans cette interview accordée à Médias24, le politologue Mustapha Sehimi analyse la composition de la nouvelle formation gouvernementale. Renouvellement, féminisation, technocratie, filières de recrutement, place des partis politiques, priorités du gouvernement... Voilà quelques-uns des sujets abordés durant cet entretien.

Le politologue Mustapha Sehimi nous livre sa grille de lecture sur la composition du gouvernement Akhannouch et des défis qui l’attendent.

Médias24 : Comment analysez-vous la composition du nouveau gouvernement ?

Mustapha Sehimi : Premièrement, on observe qu’il y a un renouvellement important, puisqu’il y a 16 nouveaux ministres, c’est-à-dire les deux tiers des membres du gouvernement. Un taux comme celui-là est rare dans l’histoire de la vie politique marocaine.

Outre les cinq titulaires des départements régaliens, il n’y a que deux sortants qui ont été reconduits, en l’occurrence Mohcine Jazouli et Nadia Fettah Alaoui. Il y a là une volonté de confier les responsabilités à des compétences qui ont été dénichées ailleurs que dans le gouvernement sortant.

Deuxième remarque, c’est qu’il y a une féminisation importante. Il y a 7 femmes dans ce cabinet de 24 ministres, c’est-à-dire un taux de 30%, alors qu’il n’y avait que 3 ministres et une ministre-déléguée femmes dans le gouvernement sortant.

Ce qui est encore plus intéressant, ce sont leurs profils. Ce sont des femmes qui ont eu des responsabilités, qui ont apporté la preuve de leur compétence.

Exception faite de Fatima-Zahra Mansouri qui est de Marrakech, toutes les autres ministres femmes sont issues de l’écosystème Rabat-Casablanca. Cela veut dire que les procédures de sélection des ministres privilégient cet axe Rabat-Casa.

Cela montre que c’est dans ce monde urbain qu’il y a davantage de possibilité de promotion et de visibilité. Alors qu’on peut penser que dans d’autres villes du Royaume, il n’y a pas d’autres compétences du même calibre.

Les procédures de sélection font davantage de place à un réseautage urbain fortement connecté avec Casablanca et Rabat, renforçant le phénomène de cooptation des élites.

Allons plus loin dans l’analyse des filières de recrutement des ministres. Nous remarquons que trois de ces ministres proviennent de la commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), dont son président Chakib Benmoussa. Cela veut dire que cette commission a été un cadre relationnel ayant aidé à la promotion des intéressés au rang ministériel. 

Il y a deux ministres technocrates qui ont été encartés RNI, en l’occurrence Chakib Benmoussa et Mohcine Jazouli. C’est maintenant une pratique qui s’est installée. Il y a des personnes à qui on veut confier les portefeuilles ministériels, mais pour les besoins de la comptabilité partisane, on leur octroie un parrainage politique. Ce n’est pas exclusif au RNI ; c’était le cas auparavant dans le MP avec les cas de Saïd Amzazi et Mohamed Hassad.

-Pensez-vous qu’il s’agit davantage d’un gouvernement de technocrates que de politiques ?

-Il est clair qu’on a voulu privilégier les compétences managériales pour la majorité des portefeuilles ministériels. Ce qui me frappe, c’est que ce primat des compétences minore la place des partis politiques.

C’est un gouvernement de technocrates avec une étiquette partisane. Cette dernière est difficile à dépasser, car c’est un gouvernement qui vient des urnes. Au départ, c’étaient des partis en compétition. On a un système où le jeu démocratique fonctionne à travers les élections, mais son prolongement ne prend pas en compte des profils militants de partis politiques.

Ce n’est pas nouveau, on a déjà vu cela dans d’anciens cabinets. D’ailleurs, ce n’est pas propre au Maroc, la tendance générale dans un certain nombre de pays est à la technocratisation de la politique.

Allons plus loin ! Qu’est-ce qu’un ministre aujourd’hui ? Un ministre avec seulement une compétence et une culture politique peut-il faire le job ? La réalité dit qu’il y a la complexité de la gestion gouvernementale et des politiques publiques.

L’idéal est donc d’avoir un ministre ayant deux profils, un cursus partisan doublé d’une compétence, mais c’est une denrée rare, d’autant que nos partis politiques n’ont pas toujours favorisé une politique de promotion des élites. Il y a des carrières, des réseaux, du clientélisme, etc. Parfois même les bons profils ont été écartés et découragés dans leurs partis. 

Aujourd’hui, le gros des élites n’est pas dans les partis politiques. Cela s’explique par le fonctionnement de ces partis, où les principes démocratiques ne fonctionnent pas toujours.

-Quel effet cela peut-il avoir sur les partis ?

-On constate que les partis politiques ne sont plus le vecteur privilégié de nomination à des postes de ministre. Cela impacte les partis, car il y a chez eux beaucoup de ministrables, notamment au niveau des instances exécutives. Tout ce monde-là qui reste en attente en se considérant comme ministrable et qui voit au final que ce sont d’autres profils qui s’imposent au nom de leurs partis respectifs.

On en déduit un affaiblissement des partis dans la sélection des élites. Pourquoi voulez-vous que demain, quelqu’un qui a de l’ambition et qui désire avoir des responsabilités, aille militer pendant des années, en prenant la file d’attente dans tel ou tel parti politique, alors qu’il a plus de chances d’y parvenir en améliorant ses compétences et en leur donnant de la visibilité et d’être promu à des responsabilités ? Au besoin seulement, on lui donne une couleur politique…

C’est pénalisant pour l’une des fonctions traditionnelles des partis politiques, qui est celle de la sélection des élites. A part au sein du RNI, qui est bien maîtrisé par Aziz Akhannouch, à terme, cela peut avoir des conséquences sur les partis. 

Le PAM, par exemple, est un parti qui a désormais 87 députés et un bureau politique de plus de 20 membres. C’est encore plus vrai pour le parti de l’Istiqlal, où aucun des 30 membres du comité exécutif n’a été retenu. 

Cela peut générer des états d’âme qui peuvent conduire à des frondes, qui peuvent se ressentir au niveau du parlement. Cela peut également avoir pour conséquence d’affaiblir l’autorité des chefs de partis pour faire respecter une discipline de vote.

-Justement, l’Istiqlal, avec 4 portefeuilles ministériels, contre 7 pour le PAM et le RNI, a-t-il été lésé dans cette composition ?

-La question est intéressante, parce qu’il était dans l’opposition depuis juillet 2013. C’était une situation singulière pour un parti qui a une vocation gouvernementale et qui était habitué à figurer dans différents cabinets de l’histoire récente du Maroc. Le voilà qui retrouve enfin le gouvernement avec deux autres partis qualifiés d’administratifs, lui qui est issu du Mouvement national.

Il a eu 4 départements, plus la présidence de la chambre des conseillers. De coutume dans les tractations, la présidence de l’une des chambres du parlement a un coefficient double. C’est donc comme s’il avait 6 départements ministériels, mais c’est toujours moins que le PAM qui a 7 portefeuilles, alors que la différence entre eux n’est que de 6 sièges.

Nizar Baraka s’est vu attribuer le ministère de l’Equipement et de l’eau. C’est un département qui a été traditionnellement confié au parti de l’Istiqlal depuis les années 80, jusqu’à l’avènement du PJD.

Nous relevons tout de même, que ce soit pour Nizar Baraka ou pour Abdellatif Ouahbi, deux chefs de partis qui ont un statut de ministres comme les autres ministres sous la houlette du président du RNI qui est chef du gouvernement, alors qu’on pouvait imaginer qu’ils soient nommés ministres d’État. Je pense que c’est une sorte d’affirmation de l’autorité du chef du gouvernement sur son exécutif.

-Des ministres maires, quelle lecture vous en faites ?

-C’est une situation d’incompatibilité « de fait » et non pas de droit. Car le décret du 2 juillet 2021 ne permet pas aux députés des deux chambres d’être maires de villes de plus de 300.000 habitants, mais n’empêche pas le ministre de l’être. 

C’est clairement une lacune de la loi. Je regrette que ce décret n’ait pas été élargi pour ce genre de situations. Signalons tout de même que c’était le PJD qui avait restreint les cas d’incompatibilité, parce qu’il avait des maires ministres dans son rang.

Ces maires ministres dont vous parlez vont donc certainement déléguer leurs attributions à leurs suppléants respectifs.

-Quelle place auront les promesses électorales du RNI dans le programme gouvernemental, maintenant qu’on connaît la composition du gouvernement ? (l’interview a eu lieu avant la déclaration gouvernementale)

-La convergence des programmes est une question importante. Des promesses électorales ont été faites, mais ce sera intéressant de voir ce qui va être retenu dans le programme gouvernemental.

Que deviendra le programme de l’Istiqlal, étant donné qu’il diffère sur deux points par rapport à celui du RNI, notamment sur la nécessaire promotion du pouvoir d’achat de la classe moyenne et les mesures prévues pour la relance économique?

Le RNI a fait de grandes promesses durant sa campagne électorale, la plus significative étant la création d’un million d’emplois durant son mandat, l’octroi d’une indemnité mensuelle de 1.000 DH aux personnes âgées en situation de précarité, l’augmentation du salaire minimum pour les enseignants à 7.500 DH, etc. Ces différents éléments, ainsi que le pouvoir d’achat des classes moyennes, figurent bien sous une fore ou une autre dans le programme présenté par Aziz Akhannouch devant e parlement.

Ces promesses-là, les citoyens les ont en mémoire et vont être extrêmement attentifs à leur application. Les organisations syndicales aussi vont les suivre de très près.

On peut tout de même s’interroger sur la charge financière de ces mesures. Surtout que vu l’état des finances publiques, il est difficile de financer ces mesures sans creuser le déficit budgétaire.

-Quelles sont les vraies priorités pour ce nouveau gouvernement ?

-Les attentes des citoyens sont urgentes et ardentes. Il faut que ce gouvernement donne dès les premiers mois des signes forts de changement, que ce soit dans la politique sociale ou la relance économique.

Beaucoup de dossiers l’attendent, comme la réforme de la fiscalité, la dynamisation de la croissance, l’environnement des affaires, etc. Il faut que dès les trois premiers mois, Aziz Akhannouch fasse preuve d’un dynamisme réformateur pour gagner l’adhésion de toutes les parties.

Deux domaines d’action se distinguent. Premièrement, les grands chantiers de la législature, comme la généralisation de la protection sociale, la réforme du système éducatif, la relance économique.

Sans oublier la réforme de l’administration et du secteur public et semi-public où des mesures de dégraissage sont à prendre dans un souci d’efficience d’allocation des ressources publiques. Nous avons 800.000 fonctionnaires dont la masse salariale représente 12% du PIB et 55% du budget général de l’Etat.

D’un autre côté, il faut dès les premiers mois des mesures ponctuelles qui fassent sens, qui soient les signes d’une politique sociale, comme par exemple la revalorisation du SMIG, des mesures d’augmentation du pouvoir d’achat, la réduction de l’impôt sur le revenu.

Parce qu’il s’agit de faire redémarrer la machine économique par la demande intérieure. Vu la crise actuelle et la demande externe qui est atone, la relance ne peut passer que par la stimulation de la demande interne. En tout cas, il faut qu’il y ait des signes qui inscrivent le gouvernement dans cette trajectoire-là. 

Le projet de loi de Finances 2022 nous en dira plus sur les intentions du nouveau gouvernement. Car même si la loi de finance a déjà été préparée par un ministre RNI (Mohamed Benchaâboun), Akhannouch pourrait bien y ajouter sa touche.

-Quelle relation aura le HCP dans nouvelle version avec le gouvernement ?

-Le HCP, depuis sa création en 2003, a donné grande satisfaction. Il a été un instrument d’une connaissance approfondie de la société et de l’économie. Il a fait un travail exceptionnel qui doit être salué.

Il a aussi eu une fonction de veille et d’alerte, il a publié des rapports et conclusions qui n’étaient pas toujours conformes à celles des départements ministériels.

Maintenant, il faut qu’il y ait, quelque part au niveau de l’Etat, un organe de coordination stratégique entre les politiques sectorielles pour veiller à leur convergence dans le cadre des objectifs du nouveau modèle de développement. Cette nouvelle mission a été confiée au HCP.

-Ce gouvernement a-t-il ce qu’il faut pour passer à la vitesse supérieure dans le développement du Maroc ?

-La mission de ce gouvernement n’est pas de gérer mais plutôt de réformer. On attend de lui une dynamique de mesures de ré-articulation du système économique. Il faut qu’il crée les conditions de la relance économique même dans ses aspects sociaux.

Il faut aussi que ce gouvernement conserve sa culture managériale tout en l’inscrivant dans une démarche politique. Car c’est par la politique qu’on peut entraîner l’adhésion des citoyens et générer la mobilisation des potentialités.

C’est-à-dire qu’il faut qu’il y ait une vision et des messages clairs. La mobilisation des moyens implique des décisions politiques et des arbitrages, et même s’il le faut, des décisions impopulaires.

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