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ECONOMIE

Jouahri : « Les réformes structurelles ont besoin d’hommes politiques crédibles »

Pour le Wali de Bank Al-Maghrib, le Maroc a besoin de lancer une nouvelle vague de réformes pour pouvoir gérer au mieux les conséquences de la crise du Covid-19. Mais cela est conditionné par la nature de l’élite politique, au Parlement comme au gouvernement, qui doit être crédible aussi bien aux yeux des citoyens que des partenaires internationaux du pays.

M.M.
Le 24 mars 2021 à 18h36 | Modifié 10 avril 2021 à 23h27

Si l’on veut retenir une seule chose de cette crise du Covid-19, c’est le rôle de plus en plus important que doit jouer l’Etat pour à la fois soutenir les ménages et les entreprises et remettre le pays sur les rails de la croissance, tout en initiant des réformes structurelles qui s’imposent pour remédier aux fragilités sociales mises à nues par la pandémie.

L’Etat en a initié déjà quelques-unes : le plan de relance des 120 milliards de dirhams, le chantier de la réforme du secteur public ou encore le projet de généralisation de la protection sociale. 

Des chantiers qui nécessitent un budget énorme et la mobilisation de nouveaux moyens… que l’Etat n’a pas. Pour l’instant, la crise a été gérée en faisant appel aux dons (Fonds spécial anti-Covid), en faisant jouer l’effet de levier, que ce soit pour les crédits garantis par la CCG ou pour le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, ou en mettant en place une contribution de solidarité payée par les salariés, les fonctionnaires et les entreprises structurées pour financer la première phase de la généralisation de l’AMO. Le tout pour limiter l’explosion du déficit budgétaire et de l’endettement public qui ont déjà atteint des niveaux très élevés, et qui doivent revenir à leur niveau d’avant crise le plutôt possible, comme le suggèrent la Banque mondiale, le FMI et même Bank Al Maghrib. 

Ces mécanismes de financement déployés restent toutefois ponctuels, ils n’assurent pas à l’Etat des moyens pérennes pour pouvoir mener à bout ces réformes, assurer la relance, tout en s’assurant d’un retour à des niveaux de déficits budgétaire et d’endettement acceptables. 

Interpellé sur ce point lors du point de presse tenu après le premier Conseil de Bank Al Maghrib de l’année 2021, le gouverneur de la Banque centrale s’est montré assez directe et franc dans ses réponses. 

Rationnaliser les dépenses et optimiser les recettes

Avouant la faiblesse des moyens de l’Etat, et ce paradoxe qui se pose entre nécessité de mener des réformes coûteuses tout en sauvegardant les équilibres macro-économiques du pays, Abdellatif Jouahri a livré une recette qui pourrait sortir le pays de ce « piège ». Une recette qui allie rationalisation de la dépense publique, augmentation des recettes fiscales, mais aussi le lancement d’une nouvelle série de réformes structurelles. Seule solution pour permettre au pays de disposer de moyens financiers pérennes, en activant de nouvelles marges budgétaires dans l’existant, et de gagner la confiance de ses partenaires financiers internationaux pour mobiliser de nouveaux financements. 

« De par mon expérience, il faut jouer d’abord sur la dépense avant la recette. L’Etat doit bien dépenser. L’Etat doit savoir prioriser, car on ne peut pas tout faire », lance le Wali de BAM. 

Pour lui, la problématique est encore plus grave, car selon lui, « les conséquences de la crise sont lourdes et peuvent durer encore longtemps ». « On ne peut pas donc retirer les aides de l’Etat, on ne peut pas arrêter le réacteur d’un avion en plein vol. L’Etat a besoin de nouveaux moyens et cela passera d’abord par la rationalisation de la dépense et sa priorisation », explique-t-il. 

A côté de cela, le Wali de Bank Al Maghrib souligne que les marges dont dispose l’Etat sur le plan fiscal restent sous exploitées.  

« S’il faut rationaliser la dépense, il faudrait à côté optimiser la recette fiscale. Il y a eu des assises fiscales qui ont été tenues, mais la loi cadre sur la réforme fiscale n’est pas encore au niveau du Parlement », souligne-t-il.

Et comme d’habitude, Abdellatif Jouahri n’a pas manqué de s’attaquer aux aberrations qui persistent encore dans le système économique et fiscal. 

« Lors de mon dernier passage au Parlement, j’ai parlé franchement du phénomène de la fraude fiscale et des sociétés spécialisées dans les fausses factures. Comment se fait-il que seul 1% des entreprises du pays contribuent à 80% des recettes de l’IS de l’Etat ? », s’interroge-t-il. 

« Comment peut on augmenter les moyens de l’Etat avec un secteur de l’informel qui pèse 30% du PIB et qui ne paie rien?», ajoute-t-il, mettant le doigt sur l’un des points noirs de l’économie du pays. 

Ces problèmes, explique-t-il, n’handicapent pas seulement l’Etat dans ses interventions, mais empêchent le Maroc de mobiliser de nouveaux moyens à l’international auprès de ses partenaires financiers. 

« Le Maroc a besoin de politiques crédibles pour réformer le pays »

« Le Maroc peut mobiliser des moyens à l’international, on peut par exemple renégocier une nouvelle ligne de précaution et de liquidité, mais je ne peut aller chez le FMI en disant simplement qu’on est en crise et qu’on a besoin de moyens. Il faut en face qu’on présente un nouveau package de réformes structurelles qui montrent que nous avons la volonté d’améliorer nos recettes fiscales, d’assainir notre économie, d’en finir avec la corruption, avec la fraude et l’évasion fiscale… », lance-t-il. 

Réformer, c’est la clé, dit-il, pour que le Maroc puisse dépasser cette crise sans grandes turbulences tout en sauvegardant sa crédibilité à l’international pour disposer des moyens nécessaires pour financer les chantiers sociaux et la relance. 

« Si nous voulons aller chez le FMI et demander une certaine flexibilité sur la dette et le déficit, il faut aussi qu’on fasse un effort de notre côté, en présentant un package de réformes qui soit acceptable de part et d’autre. On a lancé le chantier de réforme du secteur public, la généralisation de la protection sociale, mais j’ai encore toute une liste de réformes qui doivent être faites, en agissant sur certaines caisses de l’Etat, sur la réglementation du marché du travail, sur la corruption, la fraude fiscale, l’informel, la digitalisation, le stress hydrique… ».

Des réformes qui ne tomberont toutefois pas du ciel. Car il faut des hommes qui les portent, qui les réalisent, qui les mettent en harmonie, insiste le Wali de Bank Al Maghrib. 

« Il faut que les gens qui font de la politique soient crédibles, ces gens qui vont former demain le Parlement et le gouvernement. Si je dis que je vais mener ces réformes, ces réformes doivent être faites. Mais quand on voit des responsables au gouvernement passer leurs temps à s’insulter, à se chamailler, ce n’est pas comme cela qu’on va gagner en crédibilité, aussi bien auprès des citoyens que des institutions internationales. Notre peuple est un des plus innovants du monde. C’est un peuple qui accepte aussi la réalité. Mais il faut lui dire les choses clairement, lui dire ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire. Et si on dit qu’on va faire ceci, il faut le faire », tonne le Wali de Bank-Al Maghrib. 

Les problèmes, dit-il, sont liés : « pour augmenter les moyens de l’Etat, des choses peuvent être négociées, mais des efforts doivent être faits chez nous. Mais pour cela, il nous faut donc des politiques crédibles qui sachent mettre tout cela en harmonie », conclut-il.

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M.M.
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