Dépénalisation du cannabis : Voici les enjeux sociaux et potentialités économiques

La dépénalisation du cannabis fait débat depuis des années au Maroc. Avec le projet de loi sur l'usage légal de cette plante, ce débat a pris une autre ampleur. Retour sur l'histoire de cette culture, sur ses enjeux sociaux et ses potentialités économiques.  

Dépénalisation du cannabis : Voici les enjeux sociaux et potentialités économiques

Le 2 mars 2021 à 18h35

Modifié 11 avril 2021 à 2h50

La dépénalisation du cannabis fait débat depuis des années au Maroc. Avec le projet de loi sur l'usage légal de cette plante, ce débat a pris une autre ampleur. Retour sur l'histoire de cette culture, sur ses enjeux sociaux et ses potentialités économiques.  

Alors que le Maroc s’apprête à légiférer sur l’usage légal du cannabis, notre confrère Panorapost a décrypté, le 27 février dans un webinaire, les enjeux sociaux et les potentialités économiques de cette culture avec quatre spécialistes.

Il s’agit de Abdellatif Adebibe, président de la Confédération des associations de Sanhaja du Rif pour le développement, qui milite depuis plus de 25 ans pour la légalisation du cannabis, Aziz Daouda, directeur technique de la Confédération africaine d’athlétisme (CAA) et ancien secrétaire général puis directeur technique de la Fédération royale marocaine d’athlétisme (FRMA), Khalid Ben Omar, ancien directeur de stratégie et de planification à l’Agence pour la promotion et le développement du Nord (APDN), ainsi que Abderrahmane Benameur, agriculteur.

Mais avant d’étaler ces enjeux et potentialités, les participants sont d’abord revenus sur l’histoire du cannabis au Maroc.

Un débat qui a toujours existé

« Le cannabis est une plante naturelle, utilisée depuis plusieurs années dans différents domaines, notamment la construction, la papeterie, l’habillement, et le domaine pharmaceutique », relève M. Adebibe. « A l’époque de Feu le Roi Mohammed V, les billets de 100 DH étaient fabriqués à partir du cannabis, ainsi que l’ancien franc français », ajoute-t-il. « Avant la révolution industrielle, on peut dire que c’était le pétrole de l’humanité. Cette plante a été interdite durant le protectorat français », pour des raisons « économiques », précise M. Ben Omar.

« C’est également le meilleur isolant industriel », ajoute M. Daouda. Il s’agit donc d’une plante à forte valeur ajoutée, mais malheureusement, « à un moment donné on ne faisait plus la différence entre la plante de cannabis et la drogue » fabriquée à partir de cette plante. « C’est comme si l’on ne fait pas la différence entre le vin et le raisin. Il y a donc eu une diabolisation du cannabis, qui a mené à son interdiction, ainsi que la diabolisation de ceux qui participent à sa production et à cette culture de manière générale. Toute une population qui, en un clin d’œil, est devenue hors-la-loi ».

D’après M. Ben Omar, avant le protectorat, « il y avait un grand pôle de production de cannabis dans la région de Kénitra, mais aussi dans le Haouz dans la région de Marrakech. Dès que les autorités françaises ont interdit cette plante, la culture s’est naturellement déplacée au nord du pays, qui était sous le protectorat espagnol. C’est là qu’a commencé la tradition du kif dans le Rif ».

Mais le débat sur cette problématique de légalisation ou d’interdiction revient « à l’époque du Sultan Moulay Slimane, bien avant le protectorat français », précise-t-il. « A cette époque, il y a eu des fatwas qui interdisaient totalement son usage et son exploitation, et des périodes où la culture a été tolérée. Très souvent, les sultans ont demandé l’avis des oulémas de Fès sur la prolifération de l’usage de la plante en tant que psychotrope, et les fatwas ont souvent versé vers son interdiction. Ensuite, à l’époque de Moulay Hassan 1er, juste avant le protectorat, il y a encore eu des décisions royales pour interdire cette culture, puis d’autres pour la circonscrire dans les communes les plus concernées par la problématique, notamment Ketama et quelques communes de Chefchaouen ».

« L’arrivée du protectorat n’a donc fait que prolonger le débat, puisque effectivement cette plante génère une manne importante de flux financiers, et joue un certain rôle dans la situation du panorama social qui existe dans la région du Rif ».

« C’est donc un débat qui a toujours existé et qui a concerné tous les aspects de la plante. Pour moi, ce n’est ni une plante miracle ni une plante diabolique. C’est une plante comme une autre. Certes, elle était très utilisée parce qu’elle générait un couvert végétal très dense, mais elle a des dizaines de concurrents, dont le lin, qui a fait disparaître l’usage de cette plante à travers l’histoire. Il l’a complètement rattrapée dans la plupart des usages parce qu’il se cultive plus facilement. »

Quelle réalité sociale dans le Rif ?

« La réalité du cannabis dans la région du Nord est très complexe et multiforme, dans le sens où à la fin du protectorat, on avait une plante qui était assez circonscrite géographiquement », poursuit l’ancien directeur à l’APDN.

« La structuration sociale s’est faite de la manière suivante : au départ, le cannabis était présent dans quelques communes marocaines, et il y avait un débat sur sa consommation en tant que stupéfiant. Par la suite, cette plante a commencé à être utilisée en masse en Europe comme psychotrope, et le seul pays qui pouvait fournir l’Europe et qui avait une histoire dans le domaine était le Maroc. A partir de là, on est passé d’une dizaine de communes, à une cinquantaine, puis à un pic de 95 à 100 communes, au début des années 2 000, qui produisaient du cannabis dans le Nord ».

« Socialement, cette situation a créé un vrai problème, dans le sens où cette culture a retardé l’exode rural dans le Rif. Résultats des comptes : une densité de la population rurale dans les régions concernées (environ 200 habitants par km2), notamment les provinces de Taounate, Al Hoceima, Chefchaouen, Ouazane, et Tétouan…. Ce qui est énorme pour des zones rurales. Près d’un million de personnes vivaient donc sur une superficie totale d’environ 50 000 km2, directement ou indirectement du cannabis, avec un nombre d’agriculteurs et de chefs de famille qui varie entre 50 000 et 100 000 personnes ».

« Ce qui est étonnant, c’est que le taux de fécondité est resté élevé. On a donc eu toute une population qui accompagnait la consommation européenne en tant que psychotrope, notamment dans les années 60, 70, 80 et 90, pour devenir le principal producteur et source d’alimentation du marché européen. L’origine marocaine arrivait jusqu’à 80%, certaines années’.

« Tout cela a créé trois conséquences importantes : la population du Rif est restée sur de très petites parcelles, le désapprentissage des autres métiers agricoles et des effets négatifs sur l’environnement, comme toutes les monocultures. Des conséquences qui ont contribué à plomber le développement dans cette région, amenant à des facteurs pénalisant, notamment les problématiques du faible taux de scolarisation et de faiblesse des revenus ».

« Pour corriger tout cela, l’Etat a créé l’Agence du Nord en 1996, et a injecté plusieurs milliards de DH avec plusieurs partenaires. Passer à d’autres cultures s’est avéré difficile, mais la mise en place de certaines infrastructures a permis d’avoir de bons résultats en termes de désenclavement, d’accès aux services de santé, éducation, eau potable et électricité. Cela a rendu possible, aussi, le développement d’activités économiques alternatives, en structurant les centres ruraux, à travers la mise en place des souks et coopératives spécialisées dans le domaine de transformation agricole ».

Mais malgré tout cela, et vu le besoin très important en Europe, le trafic illicite, et les réseaux très puissants de contrebandes étrangers, « le cannabis reste une sorte de substance par défaut pour l’agriculteur dans la région ».

Un potentiel économique énorme ?

Sur ce point, les avis des experts divergent. Certains pensent que si le Maroc se contente de la production et de l’exportation du cannabis à usage pharmaceutique, le potentiel économique ne sera pas énorme. D’autres estiment que le Royaume peut également exporter le cannabis à usage récréatif dans les pays qui l’autorisent, ce qui représente une grande opportunité pour le Royaume. 

Khalid Ben Omar estime que le marché du cannabis ne sera pas très rentable, puisque dans le projet de loi qui est aujourd’hui sur la table du gouvernement, il est question de cannabis licite, tant pour la production que pour l’exportation. Le cannabis à usage récréatif n’est pas à l’ordre du jour. 

Il explique : « Quand on parle de cannabis, il faut faire la différence entre l’usage industriel et médical. Et dans le cannabis médical, on retrouve deux types d’usage, à savoir le cannabis combustible, qui revient à inhaler la plante qui est généralement utilisée comme psychotrope mais à usage médical et le cannabis pharmaceutique, transformé » sous forme de médicaments. 

« L’usage du cannabis combustible fait toujours débat dans plusieurs pays notamment au Maroc, d’un point de vue religieux, puisque cela revient à prescrire à des personnes d’inhaler le cannabis pour se faire traiter directement. D’autres pays le voient sur le plan réglementaire, puisque c’est un usage déguisé du cannabis récréatif. Mais ce type reste le plus utilisé dans les pays où cette plante a été autorisée, contrairement à l’industrie pharmaceutique qui n’arrive pas à décoller ». 

« Le cannabis à inhaler représente 90% du marché mondial du cannabis médical. Au niveau de toute l’Europe, ce marché représente près de 250 millions d’euros, dont seulement 10% sous forme de médicaments, soit 25 millions d’euros. Le marché du cannabis pharmaceutique transformé reste donc encore très balbutiant ».

Aziz Daouda et Aziz Boucetta pensent le contraire. Selon M. Daouda, « au Canada, le chiffre d’affaires relatif au cannabis, tous types confondus était de 2,08 milliards de dollars en 2020. Si Israël aujourd’hui devient le premier pays mondial en termes de recherche sur le cannabis médical, et que le Portugal a récemment créé un institut qui a également démarré des recherches dans ce sens, c’est qu’il y a des perspectives très optimistes sur le cannabis, que ce soit pharmaceutique ou récréatif. C’est tout simplement une ouverture qui est en train de s’opérer et des tabous qui sont levés dans différents pays, mais aussi une ouverture pour l’utilisation de différentes molécules contenues dans le cannabis ».

« Aux Etats-Unis, les incomes sous forme de taxes tirées sur le cannabis sont énormes, des milliards de dollars. Ce n’est donc pas une mince affaire. Si on compare ces chiffres avec le potentiel agricole au Maroc, on trouve que dans très peu d’années, les rentrées de la plante de cannabis dépassera de nombreux produits qu’on subventionne pour qu’ils soient rentables ».

« C’est donc une plante que les grandes puissances financières, technologiques et scientifiques s’arrachent. Il faut donc qu’on se positionne« . 

Pour M. Boucette, « il y a une trentaine d’Etats étrangers qui ont légalisé le cannabis médical, et on prévoit une croissance annuelle de 30% à l’échelle internationale et 60% à l’échelle européenne » en termes de chiffres d’affaires. « Au Maroc on est capable de lancer une activité de recherche et développement et de créer un marché. Et si on arrive à faire de la recherche et créer un besoin, on peut augmenter ce marché dans plusieurs domaines notamment le cosmétique, la construction, l’isolation, le papier et en plus l’usage médical, il faut juste qu’on fasse notre travail ». 

Pour ce qui est du cannabis récréatif, s’il est interdit d’usage au Maroc, « on peut toujours l’exporter vers d’autres pays comme les Etats américains. S’il n’est pas réglementé chez nous, il n’y a rien qui nous interdit de l’exporter ».

Recommandations pour l’avenir

D’après M. Ben Omar, pour se lancer dans le cannabis industriel, « il faut d’abord commencer par une expérimentation. L’usage industriel ne sera pas rentable sur les petites parcelles du Rif, ou dans les régions enclavées, mais dans des superficies de 20 ou 30 ha. En ce qui concerne le cosmétique, personne ne peut prédire actuellement le besoin ou le quantifier, puisque c’est un marché encore en développement ». Des études doivent donc être faites dans ce sens. 

« Pour faire simple, quand on parle de cannabis industriel, il n’y a pas une demande qui est en train d’attendre. Il faudra développer tout un écosystème industriel, le sécuriser pour récolter la matière première, trouver des investisseurs capables de la transformer et surtout trouver un business model, qu’on n’a pas encore pu trouver, pour faire en sorte que l’agriculteur profite de ce marché ».

« Les difficultés que nous allons rencontrer au Maroc, sont avec des populations défavorisées qui manquent de moyens dans la région du Rif », souligne pour sa part Abderrahmane Benameur. « Ce sera difficile d’intégrer une culture clandestine faite dans l’anarchie la plus totale dans un système légal ».

M. Daouda dénonce, lui, certains aspects de ce projet de loi, notamment « la création d’une agence qui va s’occuper du ramassage, de la commercialisation et de la transformation. Pourquoi créer une nouvelle agence alors qu’on dispose déjà d’une, qui est spécialisée dans les plantes médicinales, à moins qu’on ne considère pas le cannabis comme plante médicinale ? Pourquoi ne pas faire en sorte que l’ancienne agence s’en occupe, de façon à éviter de superposer les administrations, puisqu’on parle actuellement d’optimisation dans l’administration marocaine ? 

« J’espère que le projet de loi, tel qu’il a été présenté dans les médias sera modifié », conclut-il. 

Rappelons que ce projet de loi, qui devait être adopté en Conseil de gouvernement le 24 février dernier a été reporté pour ce jeudi 4 mars. 

Lire aussi: Projet de loi sur l’usage légal du cannabis: voici tout ce qu’il faut savoir 

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