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L’informel au Maroc représente 30% du PIB (Etude BAM)

Ce poids a diminué ces trois dernières décennies mais reste très élevé en comparaison avec des pays similaires, comme le montre un papier de recherche publié par Bank Al-Maghrib. Un papier où trois chercheurs proposent des pistes pour réduire ce poids de l’économie souterraine en s’inspirant d’expériences menées à l’international.

L’informel au Maroc représente 30% du PIB (Etude BAM)

Le 6 janvier 2021 à 18h49

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

Ce poids a diminué ces trois dernières décennies mais reste très élevé en comparaison avec des pays similaires, comme le montre un papier de recherche publié par Bank Al-Maghrib. Un papier où trois chercheurs proposent des pistes pour réduire ce poids de l’économie souterraine en s’inspirant d’expériences menées à l’international.

Ce n’est pas la première fois que des institutions ou des études essaient d’estimer le poids de l’économie informelle au Maroc. En 2013, une enquête du HCP l’estimait à 11,5% du PIB avec une contribution de 36,2% à l’ensemble des emplois dans le pays. Une étude de Roland Berger produite en 2014 avait estimé le poids de l’économie souterraine à environ 21% du PIB non agricole. Le FMI s’est également attelé à la tâche, estimant le poids de l’informel à 34% en moyenne sur la période 1991-2015. Un résultat qui s’approche de celui obtenu par une étude de Bank Al-Maghrib qui a abouti à un résultat de 31,3% du PIB sur la période 2006-2017.

Dans ce nouveau papier de recherche, réalisé par Kamal Lahlou, Hicham Doghmi et Friedrich Schneider, de nouvelles méthodes économétriques ont été utilisées pour mesurer de manière précise le poids de cette économie parallèle. Deux conclusions majeures ont été tirées :

– Le poids actuel de l’économie souterraine est proche de 30% du PIB. Un poids assez significatif, notent les trois chercheurs, « malgré les efforts entrepris par les autorités nationales pour simplifier les procédures administratives, réduire la charge fiscale et faciliter l’accès au financement bancaire ».

– Le Maroc est loin des pays de l’OCDE et des pays de la région Mena.

Mais cette taille, qui reste assez importante, s’est nettement réduite sur les trois dernières décennies, passant de 40% entre 1988 et 1998, à 34% entre 2009 et 2018 pour passer en dessous de 30% actuellement. Des résultats qui suggèrent, selon les auteurs de l’étude, que les stratégies mises en œuvre depuis le début des années 2000 pour améliorer l’environnement institutionnel, économique et financier ont contribué à réduire la taille de l’économie informelle. Toutefois, la persistance d’importantes activités informelles nécessite encore des réformes structurelles supplémentaires, notamment celles liées à l’éducation, au système judiciaire, à la politique fiscale et au marché du travail, précisent-ils.

Car malgré l’allègement du poids de l’économie souterraine marocaine par rapport au PIB, celle-ci reste encore importante par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE (17,2%) et des pays de la région MENA (25%). Le Maroc n’arrive à faire mieux que quand on le compare aux pays africains (39,5%) ou ceux d’Amérique latine (37,5%).

Autre donnée qui montre l’étendue du poids de l’économie parallèle au Maroc : le nombre de travailleurs qui la composent. Selon l’Organisation Internationale du Travail, l’emploi informel représente 80% de l’emploi total dans le pays, un niveau très élevé par rapport aux pays de la région Mena (67%), mais inférieur aux pays de l’Afrique subsaharienne (86%).

Des chiffres assez effrayants, rendus visibles par la crise du Covid qui a mis à nu la fragilité de la grande majorité de la population qui occupe des emplois informels et précaires.

Les trois chercheurs apportent également une grande nuance qui montre que malgré la baisse du poids de cette économie par rapport au PIB, celle-ci a évolué de manière significative entre 1990 et 2019, période où cette économie a doublé pratiquement de taille…

Au-delà des impacts et des effets néfastes de l’informel sur l’économie, comme la fragilité de l’emploi, la précarité des travailleurs, l’absence de filets ou de protection sociale, l’évasion fiscale, la présence de grandes poches d’activités informelles dans un pays obère son potentiel de croissance.

L’informel limite d’abord l’accumulation du capital humain, nécessaire à tout processus de développement. « Puisque l’emploi informel se caractérise généralement par le non-respect des réglementations et l’absence de filets de protection sociale, la tendance à embaucher des travailleurs moins qualifiés qui acceptent ces conditions peut ralentir l’accumulation du capital humain et le processus d’adoption des technologies… », notent les trois chercheurs.

Autre effet négatif sur la croissance que les trois chercheurs chiffrent : l’effet du cash. « L’utilisation excessive du cash, pour échapper au contrôle des autorités fiscales, ralentit considérablement le développement des systèmes de paiement. Une étude d’ATKearney (2018) a établi une forte relation négative entre les paiements numériques et l’économie informelle. En fait, augmenter les paiements numériques de 10% chaque année pendant cinq années consécutives pourrait contribuer à une croissance du PIB de 2 à 4,6% en Egypte, 1,6 à 3,5% en Turquie ; 1,1 à 2,4% en Pologne et 1 à 2,2% en République tchèque », peut-on lire dans l’étude.

La forte circulation de cash qui freine le développement des systèmes de paiement numérique ne comporte donc pas seulement un enjeu de traçabilité financière ou fiscale, mais est également un enjeu de croissance des économies.

La politique de la carotte et du bâton

Le papier de recherche propose des pistes pour réduire le poids de l’informel dans l’économie en s’inspirant d’expériences réussies menées à l’international.

Pour eux, il y globalement trois stratégies :

1- « Ne rien faire », en partant du constat que l’informel est une source de création de nouvelles entreprises qui peuvent par la suite devenir des entreprises émergentes.

2- « Éradiquer l’informel », grâce à une politique qui se base sur des sanctions, des fermetures de boîtes… Un choix sur lequel les trois chercheurs émettent des réserves, car « lorsqu’une telle politique est mise en œuvre de manière accélérée et sans identifier les raisons qui poussent les gens à aller vers l’informel, cela peut conduire au chômage, à la pauvreté et aux tensions sociales ».

3- « Intégrer l’informel », en rendant la formalité plus attractive. « Cette stratégie devrait chercher à accroître les avantages de la formalité et à réduire ses coûts. »

Pour les trois chercheurs, la meilleure méthode consiste à adopter la politique de la carotte et du bâton, en fonction des contraintes et des caractéristiques des secteurs concernés.

« Sur la base des leçons tirées des expériences internationales, des mesures pour intégrer l’économie souterraine dans le secteur formel ont été favorisées car elles contribuent de manière proactive à réduire sa profusion tout en offrant une flexibilité pour minimiser les coûts sociaux du passage à l’économie formelle. Ces mesures visent à améliorer le cadre réglementaire des entreprises qui doit être simple, clair et adapté à toutes les étapes de la vie de l’entreprise, de sa création à sa sortie du marché. Cette modernisation implique l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et l’amélioration de toutes les institutions concernées par les processus réglementaires, y compris les gouvernements centraux et les autorités locales », note le papier.

Le Portugal est cité en cas d’école. « Le Portugal est considéré comme l’un des pays les plus performants en termes de création d’entreprises car il a permis de réduire considérablement le temps et le coût d’enregistrement d’une entreprise. Ce succès a été atteint grâce à l’introduction d’un nouveau service d’enregistrement accéléré, qui offre un choix de noms préapprouvés sur le site web du registre des entreprises. La nouvelle plateforme traite également les procédures liées à l’administration fiscale et à la sécurité sociale. Les statuts standard des entreprises rendent la création plus rapide et sans recours à un avocat », expliquent les trois chercheurs. Selon eux, plusieurs pays ont suivi ce modèle comme le Mexique, le Chili et l’Irlande.

En plus de ces mesures de simplification et de facilitation de la création d’entreprises, le papier fait un focus sur la fiscalité comme instrument d’intégration de l’informel. Pour eux le système fiscal doit tendre vers la simplicité et la progressivité, en réduisant les taux marginaux d’imposition et en augmentant la charge fiscale en fonction de la taille de l’entreprise. Une politique menée avec une grande réussite en Autriche, au Canada, en France, en Allemagne, en Grèce, en Irlande, au Pays-Bas, en Espagne et en Turquie.

En plus de ces éléments, les chercheurs recommandent un assouplissement de la réglementation du travail, qui constitue un obstacle à l’investissement formel. « La réglementation du marché du travail peut être adaptée pour encourager les entreprises à recruter et les soutenir pendant les périodes économiques difficiles et assurer la sécurité sociale et la stabilité des salariés. Le salaire et les coûts non salariaux auxquels les entreprises sont confrontées doivent correspondre à la productivité des travailleurs et aux conditions du marché », précisent-ils, en citant l’exemple de l’Allemagne.

« L’Allemagne a procédé à une réforme globale du marché du travail pour améliorer son efficacité et pour remédier aux problèmes du chômage de longue durée. Les réformes consistaient en une série de programmes d’emplois progressifs, «mini-jobs» et «mid-jobs», visant à aider les chômeurs ou employés dans le secteur informel dans la transition vers l’emploi formel. Celles-ci portent sur des incitations fiscales qui bénéficient aux employeurs. Les conditions d’éligibilité étaient élargies avec des limites sur le revenu et la durée du travail », précisent-ils.

Concernant le poids du cash dans l’économie, les trois chercheurs citent le cas de la Grèce qui a réussi à réduire ce phénomène par des mesures simples et efficaces. « L’utilisation du cash peut être découragée, comme en Grèce en 2015 où le gouvernement a limité le montant des espèces que les Grecs pouvaient se procurer. Cela a changé les habitudes des consommateurs car, au cours de la même année, chaque Grec a effectué 20 transactions par carte en moyenne, contre 8 en 2014. Le chiffre d’affaires total généré par le paiement par cartes s’élevait à 818 euros par habitant en 2015, contre 428 euros un an plus tôt ».

Autres exemples : ceux de la Pologne et de la Hongrie. En 2017, La Pologne a créé un fonds de 170 millions de dollars pour soutenir le paiement par des terminaux électroniques dans les secteurs traditionnellement basés sur l’espèce. Cet effort s’est traduit par la création de 212 000 nouveaux terminaux, représentant une augmentation de plus de 90%, localisée principalement dans les petites et moyennes entreprises dans les secteurs du commerce de détail, de l’hôtellerie et des transports.

La Hongrie a, elle, fait le choix de rendre le paiement électronique obligatoire, en mettant en place un système de caisse enregistreuse en ligne dès 2014. Ce qui a permis de réduire les sous-déclarations. « Parallèlement, une politique de subvention des entreprises, de sensibilisation et de formation a été menée. À partir de juillet 2018, la mise à disposition en ligne des données de facturation a été rendue obligatoire. Ce système a permis à l’administration fiscale d’effectuer des contrôles croisés (clients-fournisseurs) en temps réel », expliquent les trois chercheurs.

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