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Les réflexions de Larabi Jaidi sur la réforme du secteur public

INTERVIEW. Economiste et senior fellow au sein du Policy Center for The New South, Larabi Jaidi a travaillé longuement sur le sujet de la réforme du secteur public et sa rationalisation. Il partage avec nous le fruit de ses réflexions et de ses travaux autour de ce sujet, devenu d’une grande actualité depuis que le Roi a donné, cet été, ses instructions pour en faire une priorité pour les cinq prochaines années.

Les réflexions de Larabi Jaidi sur la réforme du secteur public

Le 4 janvier 2021 à 18h24

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

INTERVIEW. Economiste et senior fellow au sein du Policy Center for The New South, Larabi Jaidi a travaillé longuement sur le sujet de la réforme du secteur public et sa rationalisation. Il partage avec nous le fruit de ses réflexions et de ses travaux autour de ce sujet, devenu d’une grande actualité depuis que le Roi a donné, cet été, ses instructions pour en faire une priorité pour les cinq prochaines années.

Membre du Conseil de Bank Al Maghrib et de la Commission spéciale sur le modèle de développement, Larabi Jaidi s’exprime ici en sa qualité d’économiste et Senior fellow au sein du Policy Center for The New South.

Le sujet de la réforme du secteur public lui tient particulièrement à cœur, lui, qui a travaillé longuement sur ce thème, notamment au sein de la Fondation Abderrahim Bouabid.

Comment doit s’opérer cette réforme ? Que pense-t-il du schéma retenu par le ministère des Finances ? Cette réforme doit-elle aller dans le sens du renforcement ou de l’allègement du poids de l’Etat dans l’économie ?

M. Jaidi répond dans cet entretien à toutes ces questions et réagit à certaines craintes qui commencent à émerger, notamment chez les opérateurs du secteur privé qui craignent que cette réforme ne débouche sur la création de mastodontes publics qui domineraient le marché.

Une crainte que M. Jaidi considère comme légitime, notant que cette réforme qui vise à regrouper des établissements publics dans des holdings sectorielles doit se faire en parallèle d’une réflexion autour du rôle de l’Etat régulateur. Sans quoi, l’Etat risque de renforcer les contradictions dans lesquelles il baigne depuis de longues années. 

Des contradictions entre un Etat producteur de normes et un Etat actionnaire d’entités de production qui opèrent selon la logique de marché dans des secteurs concurrentiels.

Comment regrouper des ensembles publics sans créer des distorsions, des monopoles ou mettre l’Etat dans des positions dominantes qui entraveraient la bonne marche de l’économie ? Parole à l’intéressé.

 

– Médias24 : Vous travaillez depuis de longues années sur ce thème de la réforme des établissements publics. Un sujet aujourd’hui d’actualité avec le chantier lancé par l’Etat pour restructurer le portefeuille public. Que pouvez-vous nous dire d’abord sur l’importance de ce chantier ?  

– Larabi Jaidi : C’est un chantier extrêmement crucial et important pour le Maroc. Nous sommes dans une phase où l’on s’interroge sur les grandes orientations d’un nouveau modèle de développement. Dans cette réflexion, l’action de l’Etat est déterminante à la fois dans la définition des grandes orientations des politiques publiques et dans leur mise en œuvre. L’Etat possède aussi un grand poids dans notre économie à travers le secteur public. Par le poids économique de l’Etat dans la production et dans le service public, il est inimaginable de réaliser un changement dans notre modèle sans cet acteur important qu’est le secteur public.

– A votre avis, cette réforme doit-elle aller dans le sens du renforcement du poids de l’Etat dans l’économie ou de son allègement ?

Quand on fait cette réflexion sur l’Etat, on dit souvent qu’il faut renforcer son rôle, son poids, son action… Mais avoir un Etat fort ne signifie pas forcément que cet Etat ait un certain poids, mais qu’il soit surtout efficace. L’Etat doit être fort par son efficience, par la qualité de son intervention en tant que régulateur, source de réglementation, mais aussi en tant qu’acteur économique à travers la dépense budgétaire et le secteur public.

La question de la réforme du secteur public n’est pas nouvelle. Il y a eu plusieurs tentatives qui datent des années 1970 et des années 1980, mais aujourd’hui nous sommes dans une nouvelle phase, qui doit constituer un tournant, je l’espère. Et le contexte aussi est différent, car le secteur public est dans une situation difficile, composé d’un ensemble très vaste et hétérogène.

– C’est cette hétérogénéité qui pose problème, selon vous ?

Le problème, c’est que ce portefeuille hétérogène s’est construit sur une longue période sans une cohérence d’ensemble. Il y a eu évidemment des entrées et des sorties dans ce secteur. La privatisation a été par exemple un moment d’allègement du poids du secteur public, mais depuis quelques années, on a créé aussi de nouveaux établissements.

La privatisation n’a pas été un mouvement irréversible. Ça a permis le retrait de l’État de certains secteurs, mais ça ne l’a pas empêché d’être toujours présent et de renforcer son poids dans d’autres activités. Le portefeuille de l’Etat change, mais il est peu mobile. C’est pour cela que l’on essaie aujourd’hui de réfléchir à comment le redimensionner, l’alléger, peut-être en cédant certains établissements au secteur privé ou de les reconvertir dans leur mission et leur action.

L’Etat est juge et partie dans certains secteurs. Et cela pose problème.

La performance des établissements publics rend aussi cette réforme complexe. Les réalisations financières sont contrastées, mais globalement dégradées. Il y a des entreprises qui se gèrent de manière autonome, qui dégagent même des excédents pour l’Etat. Mais ces dernières années, on a assisté à une certaine détérioration des performances financières globales du secteur public, à une moindre rentabilité globale du portefeuille de l’Etat. Le budget de l’Etat est ainsi constamment sollicité pour contribuer aux équilibres financiers de certains établissements et pour les accompagner dans leurs besoins de développement et d’investissement.

– Comment expliquez-vous ces faibles performances des entreprises publiques dont certaines travaillent dans des secteurs marchands où le privé arrive, lui, à dégager une rentabilité supérieure ?

C’est peut-être parce que l’Etat ne leur a pas donné toute la latitude pour aller chercher de l’argent ailleurs ou pour capter les opportunités de marché qui se présentent. Pour avoir cette possibilité, il faut que ces établissements se restructurent en sociétés anonymes par exemple. Les entreprises qui ont le plus réussi sont celles qui ont connu ce changement de statut juridique.

– Comme OCP par exemple, qui est donné aujourd’hui en modèle dans la gestion d’un établissement public…

Il me semble en effet que c’est un modèle dans la restructuration, dans le développement, la stratégie portée, mais aussi dans les mécanismes de gouvernance et de transparence dans sa politique et le respect de ses engagements financiers… Il y a des leçons à tirer des best practices de certains établissements. Et l’OCP fait en effet figure de modèle. Mais pour cela, il faut d’abord que l’Etat mette fin à un certain nombre de contradictions dans la gestion de ces établissements.

– A quelles contradictions faites-vous référence ?

La première des contradictions, c’est cet État multicéphale, cet Etat aux rôles multiples. Il est producteur de biens et de services à travers ces établissements publics, il a un rôle de service public, mais c’est un État qui est aussi régulateur, qui produit les règles de fonctionnement dans les marchés et les secteurs dans lesquels ces établissements publics évoluent.

– Nous avons un Etat qui est donc juge et partie dans l’économie…

Il est en effet juge et partie dans certains cas. Et cela pose problème.

– Et des fois il est même en concurrence avec le privé, certains parlent même de concurrence déloyale dans quelques secteurs…

Disons que l’Etat ne produit pas des règles et des normes qui sont visibles et claires pour l’ensemble des acteurs sur le long terme. Un Etat n’est pas uniquement producteur de biens et de services et régulateur, il est les deux à la fois. Mais il ne peut pas être dans une logique où il est à la fois le producteur de la norme et un acteur. Cela pose un problème. C’est un conflit d’objectifs qui pose la question de ce qu’on cherche du secteur public. Est-ce qu’on cherche tout simplement à développer une filière donnée à travers un établissement qui représente l’Etat dans ce secteur ou est ce qu’on cherche à développer un territoire ? La fonction territoriale des établissements publics est très importante. 

La double tutelle des entreprises publiques crée une confusion. Il faut clarifier la relation Etat-entreprise publique.

Les entreprises publiques sont très présentes dans les territoires à travers un certain nombre de programmes, que ce soit dans l’infrastructure, le rail, les ports, l’électrification… Ce secteur a un rôle d’aménagement du territoire. Mais parfois il y a des conflits d’objectifs, puisqu’on veut des entreprises efficaces mais sans qu’on leur donne la latitude de gérer de manière autonome leurs recrutements ou leur personnel. Les entreprises publiques sont créatrices d’emplois directs. Parfois, la rationalité de leur fonctionnement les conduit à gérer leur masse salariale en fonction de certaines normes qui ne sont pas celles imposées par l’Etat.

L’Etat actionnaire doit trouver aujourd’hui des réponses à tout cela et résoudre ces contractions.

– Est-ce qu’on ne demande pas trop des fois aux établissements publics ? Exemple de l’ONCF, qui est une entreprise qui travaille dans un secteur marchand, mais qui est aussi considérée comme une locomotive de développement national et territorial, un acteur logistique qui participe à l’émergence d’une industrie moderne… Lui demander d’investir dans des projets comme le TGV, qui peut ne pas être rentable, mais qui crée un attrait pour les IDE, peut-il s’articuler avec les objectifs de performance et d’autonomie financière qu’on lui assigne ?

C’est là l’une des contradictions dans la relation entre l’Etat et l’établissement public. L’établissement public doit être porteur d’une stratégie, d’une vision de l’Etat. Cette mission doit toutefois être claire, qu’elle ne soit pas sujette à des changements ou à une instabilité dans les modalités de sa mise en œuvre. Et cela est le rôle de l’Etat actionnaire. 

Il est bien sûr tout à fait normal pour l’Etat de dire que pour le développement du pays, j’ai besoin de faire un choix dans le rail, de l’étendre dans d’autres régions ou de le moderniser selon les évolutions de la technologie. C’est légitime. Mais cela ne doit pas être une directive, mais faire l’objet d’une concertation en fonction de ce que l’entreprise peut prendre en charge, pas tout simplement en matière de gestion, mais d’avenir du secteur dans lequel elle opère.

C’est là où la notion du contrat Etat-établissement public entre en jeu. Si l’Etat considère que pour des raisons stratégiques, d’innovation technologique ou pour des considérations sociales, un établissement public doit assurer un certain nombre de missions, il faut qu’il lui donne les moyens pour les réaliser. Et cela doit se faire dans un cadre contractuel où l’entreprise s’engage sur les objectifs que l’Etat peut lui dicter, mais en contrepartie, l’Etat doit assumer ses responsabilités en finançant ses engagements.

C’est cette relation Etat-établissements publics, qui passe par un autre étage qui est celui des ministères, qu’il faut clarifier aujourd’hui.

Les établissements publics sont sous une double tutelle, celle de leurs ministères de tutelle et celle du ministère des Finances qui est garant de la stabilité financière et la bonne gestion de la dépense publique.

Cette double tutelle pose également un problème, car elle crée souvent des confusions entre l’actionnariat et la tutelle. L’Etat est actionnaire, certes. Mais la tutelle doit s’exercer à travers un Conseil d’administration qui a des pouvoirs dans la définition de la stratégie, son accompagnement. Cette tutelle doit être un mécanisme de concertation et non un mécanisme d’exercice d’un pouvoir ou d’un contrôle sur un établissement public.

– Vous mettez ici le doigt sur un problème dont souffrent beaucoup de dirigeants d’établissements publics. Des managers qui portent des ambitions pour les entreprises qu’ils gèrent mais qui sont brimés dans leur action par cette tutelle ou par les divers contrôles exercés par les Finances ou la Cour des comptes et qui les empêchent, sous couvert de respect des lois et des normes, de capter des opportunités de marché, d’être agile, surtout quand ils opèrent dans des marchés concurrentiels. Un problème qui pousse plusieurs managers à l’inaction comme mode de gestion…

Ce problème est posé en effet. Mais il y a différents cas de figure. Il y a des cas où les dirigeants des établissements publics sont beaucoup plus puissants que leur ministère de tutelle. C’est une réalité. Est-ce qu’un établissement public est censé appliquer une politique ministérielle ? La réponse est oui, évidemment. Car le ministère est porteur de la vision, de la stratégie, de la politique du pays dans le secteur.

Il y a des directeurs qui deviennent non pas des managers porteurs de l’intérêt public, mais des féodaux, car ils n’ont pas le profil adéquat

Mais le problème réside dans la manière avec laquelle s’opère le dialogue entre le ministère et l’établissement public. Les conseils d’administration de plusieurs établissements sont inefficients, à la fois dans leur composition que dans leur mode d’intervention. Ce qui produit des situations de tension entre le manager qui connaît mieux le marché où il évolue et est plus au fait des changements qui s’opèrent et qui a besoin d’une rapidité dans la prise de décision, et les ministères qui sont dans des logiques bureaucratiques, des logiques de pouvoir, de contrôle…

– Plusieurs managers d’entreprises publiques se plaignent du mode de contrôle des Finances, qui est plus axé sur le contrôle comptable de la dépense, avec des normes souvent assez rigides, sans prêter trop d’attention à la stratégie, aux opportunités de marché… Des managers ont été punis parce qu’ils ont osé s’aventurer dans des domaines que les contrôleurs des Finances considèrent comme interdits, ne relevant pas de leur mission…Que pensez-vous de cela ?

Ce contrôle s’exerce par la DEPP sur la base de normes dans la gestion de la dépense publique. Mais il ne se fait pas dans le sens de l’interpellation de l’entreprise sur sa stratégie. Et quand le contrôle s’intéresse à la stratégie, c’est souvent pour orienter la décision de l’entreprise ou ses choix.

Dans la logique du ministère des Finances, l’entreprise publique est censée contribuer au budget de l’Etat. Cette exigence de dégager des excédents, de partager des dividendes, est parfois source de tension. C’est la logique financière qui prime. Et cela gêne parfois l’entreprise publique dans son action et dans la saisie des opportunités de marché.

Pour les infrastructures et le transport par exemple, on peut aller vers une holding regroupant l’ONCF, ADM, la RAM et la SNTL. Mais cela n’est pas si aisée qu’on le pense.

Cela dit, l’entreprise publique, c’est une tutelle, des normes, des lois… mais c’est aussi des Hommes. Et tout dépend de la capacité des managers à faire de leur établissement des locomotives et de convaincre leur tutelle des choix pris. Il y a, certes, la réalité des textes, la logique bureaucratique, mais il y a souvent des problèmes d’Hommes.

Nous avons vécu des situations où les directeurs deviennent non pas des managers porteurs de l’intérêt public, mais des féodaux, car ils n’ont pas le profil adéquat et sont nommés sur la base de considérations autres que celles de l’efficacité et de la compétence.

– Le schéma de réforme proposé aujourd’hui commence par la création d’une agence qui portera les participations de l’Etat, et par la création de pôles publics homogènes en fusionnant des établissements qui peuvent présenter des complémentarités ou des synergies. Que pensez-vous de ce schéma ?

A travers l’Agence, ce n’est pas simplement la question de répondre aux mutations du secteur public et à sa rationalisation qui se pose. Mais le plus important, c’est la doctrine que porte cette agence.

Le texte de loi a été suffisamment clair pour préciser quels sont les grands principes sur lesquels sera construite cette agence, ses missions dans la rationalisation de la gestion des établissements publics, leur concentration sur leur cœur de métier et l’encouragement de l’émergence de modèles sectoriels performants. 

La formule qui été trouvée, c’est de regrouper les entreprises publiques en holdings sectorielles homogènes. Cela suppose de faire fusionner certaines entreprises, ou trouver des modalités d’alliances. Tout dépend des secteurs concernés. 

Pour les infrastructures et le transport par exemple, on peut aller vers une holding regroupant l’ONCF, ADM, la RAM et la SNTL, dont les missions dans les infrastructures, le transport et la logistique paraissent complémentaires. Mais cela n’est pas si aisé qu’on le pense.

Nous avons eu par le passé l’exemple de l’ONEE. Le regroupement de l’ONE et de l’ONEP a été un pari extrêmement délicat à mettre en place, et il a pris beaucoup de temps. Même si nous sommes dans des secteurs connexes – c’est le cas de l’eau et l’électricité, et c’est le cas aussi du rail, de l’autoroute et de l’aérien et de la logistique – cela reste des métiers différents, des technologies différentes, des visions différentes et des modes d’organisation différents.

La question à se poser doit porter sur l’objet de ces regroupements. Car ils ne doivent pas se faire simplement dans un souci financier, en regroupant par exemple des entreprises bénéficiaires avec d’autres déficitaires, pour équilibrer l’ensemble. Ce n’est pas le financier qui doit primer. Il doit être bien sûr pris en compte, mais c’est surtout l’homogénéité de l’action et la synergie créée qui doit être l’objectif ultime.

Le Conseil de concurrence doit pouvoir donner son avis sur les abus éventuels, les ententes qui peuvent se créer et tous les aspects qui peuvent fausser l’accès.

Si je considère par exemple que l’ONCF et la SNTL peuvent faire émerger des points de convergence, la logistique n’étant finalement qu’un espace, une chaîne de valeur dans les métiers du transport, il faut qu’on sache aussi que la logistique n’a pas qu’un seul mode dans son déploiement dans la chaîne de valeur, puisqu’elle elle recourt aussi au TIR, au maritime, à l’aérien. C’est une chaîne multiple.

Le rapprochement entre l’ONCF avec ADM paraît également difficile à concevoir si l’on considère l’expérience française dans le domaine qui n’est pas allée dans le sens de création d’une holding. Puisque la SNCF a gardé son autonomie alors que les autoroutes ont viré vers le privé.

Ces types de rapprochements peuvent être intéressants en termes de gains financiers, mais il faut être extrêmement prudent dans leur mise en œuvre. Ils peuvent aussi être intéressants en termes de synergies pour aller vers une plus grande maîtrise de la chaîne de valeur, entre l’amont et l’aval, mais il faudra tenir compte du métier qui peut être extrêmement différent d’une entreprise à l’autre même si elles opèrent dans le même secteur.

Mon souci, c’est qu’on se dirige vers une logique purement financière, sans articulation avec la vision à moyen et long terme du développement de ces entreprises et lien qu’il y a entre ces regroupements et les différentes politiques sectorielles promues par l’Etat.

– Ces regroupements qui se préparent vont créer des mastodontes publics dans différents secteurs. Cette taille que vont prendre ces ensembles publics ne risque-t-elle pas de créer des distorsions dans le marché ?

Si l’on va dans une logique de regroupement, cela ne doit pas se faire pour créer des mastodontes. Et encore moins pour apporter une réponse à la situation financière des entreprises publiques. Ces holdings doivent être conçues comme des pôles de performance qui n’assurent pas simplement de la synergie, mais se mettent en cohérence avec les politiques sectorielles du pays. Et être en même temps des acteurs de développement dans les marchés où elles se situent, sans entrer dans une logique de monopole, de quasi-monopole ou de position dominante.

On peut accepter dans certains cas cette position dominante parce qu’on a besoin pour certains secteurs d’une locomotive forte. Mais cette domination ne doit pas s’exercer à l’encontre des règles d’une concurrence saine et loyale. Cela suppose que la question de la régulation soit réglée. 

Dans les énergies par exemple, on est dans une logique de concrétiser une politique de l’Etat, mais c’est un secteur ouvert aussi au privé. La question est de savoir comment ce secteur doit être régulé par un agent autonome, indépendant de l’Etat, qui n’agit pas seulement dans l’intérêt du pôle public.

Pour financer le développement territorial, il faut penser à créer une banque des territoires.

Aller vers des holdings fortes, efficaces, oui. Elles peuvent être dans une position dominante dans certains cas, mais sans que cela ne crée d’abus ou des distorsions dans le marché.  C’est pour cela qu’il est nécessaire d’accompagner cette politique de regroupement par une réflexion sur les modalités de régulation et de contrôle transparent des règles de la concurrence.

Et je pense là au Conseil de concurrence qui doit pouvoir donner son avis sur les abus éventuels, les ententes qui peuvent se créer et tous les aspects qui peuvent fausser l’accès au marché ou mettre des barrières à l’entrée pour de nouveaux acteurs.

Ce sont à mon avis les deux conditions nécessaires à remplir pour que le regroupement, au-delà de la mise en cohérence du portefeuille de l’Etat, puisse réussir.

– Quels sont à votre avis les secteurs où cette logique de regroupement peut être la plus pertinente ?

Le financement. C’est un point qui me paraît important notamment dans le financement des politiques territoriales. Nous avons sur ce registre un manque d’utilisation rationnelle de la ressource disponible. Dans le développement territorial, il y a Al Omrane, une holding qui prend en charge l’aménagement du territoire et la promotion immobilière, la CDG qui est le bras financier de l’Etat dans l’aménagement des territoires, l‘accompagnement des villes nouvelles, l’aménagement de fonciers publics ou industriels, à travers MEDZ. Et on a à côté de ces deux acteurs le FEC qui accompagne les collectivités territoriales dans le financement de leurs projets. 

Il est temps de réfléchir à comment aller vers une seule institution financière, une banque de territoires. C’est un lieu où cette question de regroupement dans une holding performante, efficace, s’impose le plus à mon avis.

– L’Etat est actionnaire aussi dans plusieurs banques, à travers des participations héritées des ex-OFS. Est-ce qu’on peut imaginer un regroupement de toutes les banques où l’Etat est présent dans une seule structure publique qui, avec une certaine taille critique peut être plus efficace dans le financement du développement économique et territorial ?

C’est un thème de réflexion. J’ai pris le cas qui m’interpelle le plus, celui du développement et du financement territorial, surtout que nous sommes entrés dans un processus de régionalisation plus poussé avec une volonté d’équilibrer et de réduire les inégalités entre régions.

Comme le secteur privé bancaire n’est pas très décentralisé et ne s’implique pas beaucoup dans le financement des collectivités territoriales, il est temps de réfléchir à comment les régions peuvent être accompagnées par des établissements financiers dans leur mission de développement.

Si nous voulons construire des vrais champions nationaux, il faut aller dans un premier temps vers la création d’entreprises de taille intermédiaire, en soutenant la transmission du capital dans l’entreprise marocaine.

Il y a aussi cet héritage, cette dispersion de l’actionnariat de l’Etat dans le secteur bancaire qui peut être une solution. Mais parfois, les banquiers sont très jaloux de leurs institutions. Comment aller vers un holding bancaire public ? Est-ce que la CDG doit prendre le lead sur ce regroupement ? La réflexion mérite d’être lancée surtout que l’on a besoin plus que jamais à la fois d’une grande banque publique de développement, qui finance l’économie, les PME, mais qui sert aussi de levier de développement des territoires.

– Le Maroc a vécu au début des années 2000 une vague de regroupements dans le secteur privé, avec une logique de création de champions nationaux capables de tirer le développement du pays. Est-ce que l’Etat n’est pas en train de rééditer aujourd’hui cette expérience, mais par la voie du secteur public ?

Un Etat a besoin de champions nationaux. Cela fait longtemps qu’on évoque cette question de créer des champions dans certains secteurs stratégiques ouverts à la compétition mondiale. Mais il faut d’abord qu’on se mette d’accord sur la définition et le rôle d’un champion national.

Dans ma conception des choses, un champion national doit être une structure qui a une large surface financière et une large capacité d’intervention dans l’économie nationale, mais être aussi un vecteur de rayonnement à l’international, porter le pays dans sa compétitivité aussi bien dans son marché d’origine qu’à l’international.

Mais si je vois le paysage au Maroc, à part l’OCP qui est une vraie firme multinationale, qui crée de la valeur industrielle, avec des alliances internationales, on n’a pas beaucoup de champions nationaux qui répondent à cette définition.

Quant au privé, j’arrive difficilement à dégager une logique industrielle dans les ensembles créés au début des années 2000. Ils sont certes présents dans des activités industrielles, mais agissent plus dans une logique financière, d’entrée et de sortie en fonction de la rentabilité de telle ou telle opération. Ce ne sont pas des champions comme je les conçois en tant que levier de transformation de l’économie. Les Sud-Coréens à travers les Chaebols étaient plus dans une logique industrielle que financière et portée par l’Etat. Et ils ont réussi à transformer leur économie.

Dans le public aussi, je ne vois pas de possibilité de création de champions nationaux industriels. Cela reflète la faiblesse de notre tissu industriel, qui est composé essentiellement de PME. Si nous voulons construire des vrais champions nationaux, il faut aller dans un premier temps vers la création d’entreprises de taille intermédiaire, en soutenant la transmission du capital dans l’entreprise marocaine. 

On ne peut construire des champions que lorsqu’on dispose d’entreprises de taille intermédiaire fortes à la fois sur le marché intérieur qu’à l’international. Et qui sont dans des logiques de rapprochement avec des leaders mondiaux.

Je ne vois pas donc aujourd’hui ce regroupement des entreprises publiques comme une tentative de créer des champions nationaux. Dans l’énergie, on peut créer un leader marocain. C’est vrai aussi pour l’infrastructure. Mais la notion de champion national dans sa double dimension nationale et internationale, et dans sa dimension de transformation industrielle, est encore absente. On en est encore loin…

– Ces holdings publiques, pensez-vous que l’ouverture de leur capital au privé peut apporter un plus à l’action étatique, sans pour autant aller vers des privatisations totales ?

C’est sûr. Une entreprise publique ne signifie pas que l’Etat détient 100% de son capital ou qu’il y soit majoritaire. Il suffit qu’il y ait une minorité de blocage. L’essentiel c’est que la logique de l’Etat prime dans les orientations, la stratégie. Et s’il y a cette possibilité d’ouverture au privé, ce serait bénéfique sur deux volets. 

Le premier, c’est celui d’assurer des fonds propres suffisants à ces entreprises, car l’Etat ne peut continuer à injecter éternellement de l’argent dans ses structures… Deuxièmement, il y aura un effet d’apprentissage réciproque entre privé et public.

Il y a donc plusieurs avantages à ce que cette ouverture se fasse au privé. Mais cette ouverture doit se faire dans la transparence, avec des normes de contrôle et d’évaluation. Ça ne doit pas se faire pour partager des marchés et dresser des barrières à l’entrée pour d’autres acteurs. Ce qui nous fait revenir encore une fois à la question de la régulation et la concurrence qui sont extrêmement cruciales pour pouvoir réussir cette réforme du secteur public. 

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