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Chouf TV: le buzz et l’argent du buzz...

Créée fin 2012, la chaîne Chouf TV bat tous les records, au point de devenir une référence médiatique pour une bonne partie des Marocains. Qu’est-ce qui alimente cette machine à buzz ? Eclairage.

Chouf TV: le buzz et l’argent du buzz...
Bilal Mousjid
Le 23 octobre 2019 à 10h51 | Modifié 10 avril 2021 à 21h58

Née il y a presque sept ans, la chaîne Chouf TV est un phénomène médiatique sans précédent. Avec une audience perceptible et une couverture quasi instantanée des événements, partout au Maroc, elle s’est vite transformée en une incroyable machine à buzz.

"Nous sommes les premiers à l’échelle arabe. Nous n’avons aucun concurrent au Maroc", s’enorgueillit son patron Driss Chahtane. Si bien que cette machine bien rodée est capable de propulser un parfait anonyme vers la "célébrité". Ou de détruire une réputation. Comment une chaîne a-t-elle pu s’imposer ainsi aussi rapidement ? Quelle est son histoire et sa recette ? Quels sont ses revenus ?

Aux origines de Chouf TV

Début 2013, une vidéo filmant des scènes d’affrontements entre supporters de clubs de foot fait le tour du Maroc. En deux heures, elle est vue 200.000 fois. Une "prouesse" signée Chouf TV, créée un mois plus tôt mais encore inconnue ou presque.

Driss Chahtane, son fondateur, pousse un ouf de soulagement car son pari ne semble pas perdu. "L’idée au départ était d’offrir quelque chose de nouveau parce que j’avais constaté que le lectorat de la presse écrite s’érodait. La transition était le digital. A l’époque, les journaux utilisaient le digital mais d’une manière très classique", se souvient Driss Chahtane, par ailleurs directeur de publication d’Al Michâal.

Autre argument qui plaide en faveur du projet: "Avec la désaffection pour la télé publique, pourquoi ne pas démocratiser l’information ? Que le Marocain ait l’information avec le son et l’image."

Sur le papier, le projet a de quoi séduire mais comment le mettre sur pieds et avec quels moyens ? Driss Chahtane, qui en est l’unique actionnaire affirme avoir misé un million de dirhams pour lancer la boite. "Aller dans une conférence ou dans la rue avec des caméras, c’était une première. Un entretien de dix minutes nous coûtait cher. Cela n’a rien à voir avec aujourd’hui", poursuit-il.

Qu’en est-il du modèle économique ? Comment convaincre les annonceurs de suivre un tel projet ? Avec quels indicateurs ? Tout cela était flou pour lui mais une chose était sûre à ses yeux: "J’avais déjà un support qui marchait bien, Al Michâal. Pour Chouf TV, l’idée était de réussir un nouveau projet médiatique. Avec Al Michâal, je savais comment ramener des annonceurs. Je n’avais pas la crainte de ne pas avoir de publicité. Il faut juste avoir la base: l’audience, des gens qui vous suivent. L’aspect commercial est venu après", dit-il.  

Machine à buzz

Six ans plus tard, les chiffres n’ont pas démenti les ambitions de Driss Chahtane, tant s’en faut.

Sur les différents canaux, l’audience de Chouf TV est en réalité difficile à quantifier. Sur le site lui-même, Chahtane revendique 2 à 3 millions de visites quotidiennes. Il obtient également une audience plus forte sur chaîne Youtube qu'il quantifie à quelque 16 millions de visites/jour, et par sa page Facebook qu'il évalue à 6 à 7 millions. Des chiffres qui donnent le tournis. Mais seul le premier, celui du site, apporte réellement des revenus conséquents au média. Les deux autres canaux fonctionnent sur un autre modèle, avec des revenus officiels bien moins élevés.

Quels moyens sont-ils mobilisés pour atteindre de tels records ?

La rumeur publique attribue à Chouf TV l’achat de vidéos filmées et envoyées par de simples citoyens. Voire par des policiers. "C’est faux !", bondit notre interlocuteur. A en croire sa version, il dispose d’une équipe de 107 journalistes, dont une bonne partie de correspondants disséminés partout dans le royaume.

"Quand il y a un événement, on reçoit un coup de fil, parfois d’un simple citoyen. Ceux qui suivent la chaîne nous donnent l’info, c’est alors qu’on envoie notre correspondant. S’il n’y a pas de correspondant, impossible de publier quoi que ce soit. Comment s’assurer qu’il n’y a pas de manipulation de la vidéo, que c’est la bonne date, que c’est authentique ? Pour éviter les dérapages et les instrumentalisations, on ne publie que nos vidéos", affirme-t-il.

L’argent du clic

10 millions de DH, c’est le chiffre d’affaires réalisé par S W Media, une SARL à associé unique qui détient Chouf TV, selon son bilan de l'année 2018 consulté par Médias 24.

Le résultat net, lui, s’élève à 815.000 DH, en progression de 310% par rapport à 2017.

Le patron de Chouf TV revendique, lui, un chiffre d’affaires de 25 millions de dirhams, refusant toutefois de nous parler du bénéfice net, arguant "qu’il réinjecte tout dans l’investissement". Ce qui est sûr, c’est qu’en plus des recettes publicitaires, la chaîne Youtube dope aussi le chiffre d’affaires avec 500.000 à 600.000 DH par mois.

"C’est modeste vu notre audience", réagit Chahtane. Sur son chiffre d’affaires publicitaires, il ne dira rien non plus. Quid des commandes ? Selon un responsable dans une agence de communication casablancaise, il n’est pas rare que Chouf TV soit sollicitée, après une polémique, pour "éteindre l’incendie".

"Nous ne faisons pas d’interviews sur commande. Nous travaillons dans le respect de la déontologie et de l’éthique journalistiques, nous n’acceptons pas les commandes", dément encore Driss Chahtane. Pourtant, lorsque nous nous faisons passer pour un "client" auprès du service commercial, cela ne semble pas poser le moindre problème. "Bonjour, je voudrais que vous fassiez une vidéo avec mon client, un politique, et je voudrais connaitre les tarifs", annonçons-nous à la commerciale au bout du fil. "Pour ce genre de dossiers, ce n’est pas moi qui donne les tarifs, il faut que je voie avec la direction", nous explique-t-elle, nous invitant à lui faire parvenir un mail pour détailler notre demande.

Vie privée, vie publique

Souvent adressé à Chouf TV, le reproche lié à la violation de la vie privée est, selon Driss Chahtane, infondé.

"A-t-on le droit de parler de la vie privée d’un personnage public ? Chacun peut avoir son analyse là-dessus. On peut traiter mais d’une manière professionnelle", rétorque-t-il. "Notre souci est de travailler dans le respect du Code de la presse tout en élargissant les marges de liberté. Notre principale valeur est d’être les porte-voix de ceux qui n’ont pas voix au chapitre (sawt man la sawta lah), ceux qui sont méprisés et qui souffrent de drames humains", affirme-t-il, précisant que "des problèmes de ces gens ont pu être réglés grâce à Chouf TV."

"On est le miroir de la société", ajoute Chahtane. Mais le rôle des médias n’est-il pas de produire du sens, de tirer le lecteur vers le haut ?

"Notre objectif premier est de nous réconcilier avec ces gens. Il faut savoir qu’il s’agit de personnes parfois qui souffrent et qui ont besoin d’un soutien. Au lieu qu’un citoyen fasse un scandale dans un hôpital, il parle à un média en espérant que son problème soit réglé. Un citoyen qui vous dit qu’il est malade et qu’il n’obtient pas de rendez-vous, si son problème est réglé on ne peut que s’en réjouir", conclut le patron de Chouf TV, qui aspire désormais à couvrir des capitales européennes et arabes grâce à ses correspondants.

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Bilal Mousjid
Le 23 octobre 2019 à 10h51

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