L’intégralité de l’œuvre poétique de Abdellatif Laabi réunie en deux tomes
Dans le paysage littéraire marocain, Abdellatif Laabi est une icone et un des derniers survivants de la grande époque littéraire du Maroc post-indépendance. Afin de laisser un legs à l’histoire, une maison d’édition marocaine a rassemblé une vingtaine de ses recueils en deux tomes. Pour une fois, une production intellectuelle est mise en avant du vivant d’un grand auteur national.
Plus de 50 ans d’œuvres poétiques compilées en deux volumes aux éditions Sirocco. Un pari risqué au niveau financier mais s’il est un auteur qui mérite un tel hommage de son vivant, c’est bien Laâbi.
Lors de la présentation de cet événement littéraire qui a eu lieu, jeudi 11 octobre, à la Bibliothèque nationale à Rabat, ses invités ont d’ailleurs unanimement encensé son parcours et sa contribution à son pays.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, ce grand homme est écrivain, poète, co-fondateur de la mythique revue «Souffles», et un témoin privilégié des années de plomb après un passage de 8 années en prison.
La publication de ses écrits entre 1965 et 2017 permet donc d’appréhender son cheminement poétique à travers plusieurs époques de l’histoire culturelle du Maroc.
En proposant l’équivalent de 20 livres, réunis en deux tomes, à 300 DH, l’auteur nous déclare que son but était de mettre à la portée du plus grand nombre la quasi-intégralité de son œuvre.
«Nous avons travaillé un an et demi sur ce projet mais entretemps j’ai écrit un nouvel ouvrage. A partir de là, il y aura peut-être un 3ème ouvrage de compilation de mon vivant ou après mon départ», précise Laabi qui espère d’abord que les 1.500 exemplaires tirés par son éditeur seront écoulés.
Sachant que la publication de ces ouvrages a été motivée par une volonté de partager avec le public une partie voire l’intégralité de sa vie pour l’éclairer sur son œuvre, l’auteur, traduit dans le monde entier, estime avoir réparé une injustice car tous ses livres n’étaient pas disponibles au Maroc.
«Je pense avoir accompli mon devoir en tendant la main aux lecteurs marocains. J’espère qu’ils en feront autant en achetant ces livres qu’il ne faut pas laisser tomber dans l’oubli car le drame de notre société est l’absence de lecture de la grande majorité des Marocains.
«Ce phénomène est très grave. Si on ne lit pas, on s’éloigne de la connaissance, de l’art, de la connaissance et de la réflexion et on renforce davantage l’analphabétisme actuel», regrette Laabi qui considère que les nouvelles technologies de la communication n’encouragent pas à la lecture.
«Pour les générations actuelles, cette nouvelle culture de consommation de l’information est sommaire, contestable et parfois peu crédible. Il convient donc d’être très outillé pour profiter de ses bienfaits et tirer le bon grain de l’ivraie», recommande le prix Goncourt de poésie (2009).
"Le pessimisme est stérile"
Interrogé sur l’objectif de cette contribution poétique s’inscrivant dans une période socialement agitée et économiquement morose, l’ancien détenu politique déclare que le pessimisme est stérile.
«Quelle que soit l’époque, il ne sert à rien de se lamenter et prétendre qu’il n’y a pas d’issue. Il faut garder une petite fenêtre ouverte sur la possibilité d’entrevoir un mieux pour la condition humaine.
«S’impliquer à sa modeste échelle est essentiel pour changer la donne et la vie, a minima, de nos proches. Evitons donc de perdre espoir sans quoi la vie ne vaudrait d’être vécue.
«De plus, la situation difficile que nous traversons est l’occasion d’un retour sur soi pour comprendre comment en est-on arrivé là et pourquoi l’horizon est bouché pour la génération actuelle.
«C’est un moment propice à la prise de conscience et à la réflexion», explique Laâbi pour qui la poésie n’est pas une échappatoire utopique mais plutôt un moyen de se sentir vivant au sens fort et plein.
Selon lui, «être vivant, c’est être conscient de ce qui se passe au Maroc et dans le monde. C’est aussi se sentir concerné car aimer permet de s’émouvoir et d’apprécier la vie malgré les problèmes».
Concernant une éventuelle traduction en arabe des deux ouvrages désormais disponibles dans les librairies marocaines, l’écrivain déclare n’avoir aucune visibilité, pour l’instant, à ce propos.
«Huit de mes livres ont été traduits et publiés en Syrie par les éditions Ward mais malheureusement, la guerre dans ce pays a mis fin au projet de s’attaquer à l’intégralité.
«J’attends que les choses se décantent ou que nous trouvions un éditeur au Liban qui mettra à la disposition du public arabophone l’ensemble de mes écrits francophones», conclut Laâbi qui précise qu’il est préférable de publier un livre au Moyen-Orient plutôt qu’au Maroc pour lui assurer une meilleure diffusion dans le reste du monde arabe.
Que l’on aime ou pas la poésie, cet homme, d’une douceur quasi-poétique, apporte de l'humanité dans les cœurs de ceux qu’il croise avec ses hymnes à la vie et l’amour malgré la torture et 8 années d’emprisonnement qui auraient pu le rendre aigri et rancunier contre l’espèce humaine.
Prochain rendez-vous avec l’auteur: mercredi 17 octobre à Casablanca, à la librairie Livremoi, puis au salon maghrébin du livre qui se tiendra à Oujda du 18 au 21 octobre prochain.
Ci-après, présentation filmée de l'œuvre poétique de Abdellatif Laabi:
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