Enquête. A la rencontre du Dr Mehdi Echafi, le “médecin des pauvres” de Tiznit
Le bras-de-fer entre Dr Mehdi Echafi, le célèbre médecin de Tiznit, et les autorités locales et régionales de la Santé, se poursuit. Le dernier épisode en date est la décision de le muter à Taroudant. Cette décision est datée du 29 août 2018. Elle prend effet immédiatement après sa notification à l’intéressé.
Jeudi et vendredi, Mehdi Echafi a été interdit d’accès à l’hôpital provincial de Tiznit où il exerçait en chirurgie pédiatrique depuis juin 2017.
Sa mutation (fac-similé ci-dessous) est motivée par la “situation de tension permanente au sein de l’hôpital“. Elle a provoqué des attroupements de protestation, un sit-in a eu lieu ce vendredi et lui-même s’est exprimé dans différentes vidéos postées sur les réseaux sociaux. Dimanche, quelques centaines d'habitants, avec de nombreux enfants, ont défilé dans les rues de Tiznit (cliquer également ici) pour manifester leur solidarité avec le Dr Echafi.
Qui est ce médecin atypique? Que reproche-t-il exactement au système de santé marocain qu’il ne cesse d’accuser de corruption? Pourquoi ses relations avec ses supérieurs ont-elles dégénéré?
Médias24 s’est rendu sur les lieux au cours du mois d’aout, avant cette décision de mutation. Nous avons rencontré des malades, des médecins, des membres du corps médical, les responsables, des parents d’enfants malades et enfin le Dr Mehdi Echafi. A quelques reprises, comme dans les urgences, nous nous sommes présentés comme de simples malades, et pas comme des journalistes.
Tiznit: un hôpital provincial très bien tenu
L’hôpital provincial de Tiznit est situé dans un grand espace où sont regroupés différents services et départements de la santé. L’hôpital lui-même, les urgences, les consultations externes, une école de formation, la délégation de la santé…
Première impression: l’hôpital est très bien tenu. Il faut dire qu’il n’existe que depuis deux ans. Une fontaine dans le jardin, des murs propres et fraichement peints, un personnel avenant et… des hôtesses pour accueillir les malades et les visiteurs.
Dans le hall, une pancarte indique le numéro de téléphone GSM du directeur de l’hôpital.
Aux urgences, la file est à peine d’une demi-douzaine de personnes. Un couple franco-marocain a ramené un enfant 3 ou 4 ans victime de fièvre. Trois dames âgées attendent leur tour. Deux bureaux sont réservés aux consultations médicales, un troisième aux fractures et un quatrième à la radiologie.
Le premier bureau est occupé par le médecin chef des urgences, jeune, avenant, et obligé d’être expéditif comme dans toutes les urgences marocaines. C’est lui qui effectue le tri: hospitalisation, radiologie, réduction des fractures, chirurgie… Il est le filtre qui doit trier ce qui est réellement urgent ou urgentissime. La problématique de toute urgence est bien celle-là: éviter de perdre du temps avec des personnes qui se sont rendues aux urgences pour un bobo, simplement parce que les urgences est le recours le plus pratique.
Les urgences sont, avec les consultations externes (centre de diagnostic), les deux voies d’admission à l’hôpital. L’hôpital provincial de Tiznit est un Segma, c’est-à-dire un service géré de manière autonome, censé avoir ses recettes propres et couvrir ses dépenses.
La maîtrise des admissions et de ses circuits est donc essentielle. Car les admissions et les consultations sont des sources de recettes sauf pour les cas prévus par la loi tels que les “Ramedistes“ ou les anciens résistants.
Au cours de notre visite, nous n’avons pu rencontrer le directeur de l’hôpital. Une personne du staff estime que si l’hôpital est aussi bien tenu, c’est grâce à lui, qu’elle qualifie de “visionnaire“.
Interrogé sur le cas Mehdi Echafi, le personnel est sur la réserve. Des collègues médecins louent son abnégation et ajoutent que sa compétence scientifique ne fait aucun doute. Sans plus. Sur la polémique, sur ses accusations de corruption ou contre la direction de l’hôpital, c’est le mutisme total.
Sur les réseaux sociaux, dans les groupes de médecins, nous avons trouvé des marques de soutien ou d’admiration de la part de ses confrères, et également des critiques ou condamnations.
Voici donc pour le décor général.
Mehdi Echafi, un personnage difficile à cerner
Qu’en est-il du Dr Chafi lui-même? Quel est son parcours? Quel est l’historique de ses démêlés avec l’administration de la santé publique?
Avant d’être affecté à Tiznit, Mehdi Chafi était chirurgien pédiatrique à Guelmim. C’est là qu’il a eu sa première affectation. Comme tout résident (spécialiste) formé au Maroc, il doit accomplir 8 années de travail dans la santé publique.
Il affirme n’avoir connu aucun problème à Guelmim, version passablement démentie sur Facebook par une dame se présentant comme l’une de ses ex-collègues.
Quoi qu’il en soit, il y reste une année environ avant d’être muté à sa demande à Tiznit en juin 2017. Il y prend ses fonctions et, en octobre de la même année, le voici au cœur d’une polémique: le père d’un enfant de trois ans, diabétique et atteint d’un traumatisme au bras, lance différentes accusations contre lui telles que le refus de soigner son fils ou encore la publication de son dossier médical sur Facebook. Le père déposera plainte devant la Justice, plainte dont nous détenons copie. L’affaire donnera lieu à la réunion d’une commission de discipline et d’une enquête administrative et médicale. Nous en détenons également les conclusions.
C’est ce vendredi 27 octobre que commence la spirale polémique.
Le dimanche suivant, Dr Echafi postera sa première vidéo qui aura un grand impact. Il s’adresse directement au Roi Mohammed VI à qui il demande d’intervenir dans cette affaire et invoquant l’existence d’un complot contre lui.
Mehdi Echafi n’exerçait que depuis 4 mois dans cet hôpital. Cette période courte a-t-elle réellement suffi pour qu’il gène les“ lobbies de la corruption“ comme il le dit? Ou bien a-t-il invoqué la lutte contre la corruption comme ligne de défense? On ne le saura probablement jamais.
Ses démêlés avec ses supérieurs commencent en tous les cas à cette époque. Et sa décision d’envoyer à Agadir un enfant de 3 ans alors qu’il pouvait le soigner lui-même n’avait pas de fondement médical, selon les conclusions de l’enquête.
Depuis cette date, les événements prennent deux directions opposées:
-d’un côté, l’administration de la santé qui prend soin de réagir en invoquant le règlement intérieur des hôpitaux du Maroc ou la loi. Mehdi Echafi sera condamné par un tribunal pour diffamation et insultes publiques à l’égard du directeur de l’hôpital, après des propos publiés sur Facebook.
-de l’autre, Mehdi Echafi qui prend à témoin l’opinion publique, qui dénonce dans un discours très convaincant, les lobbies locaux de la corruption, sans autre précision sur le type de corruption dont il s’agit. Ses vidéos se multiplient, il dégaine son smartphone pour un live à tout incident. C’est un peu son colt, son arme ultime. Des vidéos ont été diffusées en live sur Facebook, de l’intérieur du bloc opératoire. Un torrent de mots fuse à chaque prise de parole.
Le public boit ses paroles, il est convaincu comme tout le Maroc que la santé publique est gangrénée par la corruption. Ces paroles qui dénoncent le “harcèlement moral“ dont il se dit victime, et qui apportent une fraicheur indéniable dans un secteur où règne l’omerta.
Le médecin est dans une attitude de défi permanent, de rébellion ouverte. Ses supérieurs sont dans la recherche des failles juridiques, cherchant à faire acte d’autorité, ou à simplement faire respecter la discipline à l’intérieur de l’établissement hospitalier.
Lorsqu’il se lance dans les diatribes contre la corruption, il est difficile de mettre en doute sa sincérité. Le ton, les attitudes, sont sincères. Ce qui n’exclut pas les généralisations hâtives, les affirmations imprécises et trop générales, le narcissisme comme lorsqu’il parle de lui-même à la troisième personne et c’est fréquent.
Mais le plus gênant est probablement qu’il n’hésite pas à mettre ses jeunes patients en scène, ainsi que leurs parents, dans l’objectif de montrer qu’il y a une large solidarité avec lui. C’est à la fois son colt et son bouclier.
Emotif, impulsif, mais sincère et consciencieux, Dr Mehdi Echafi est un personnage atypique.
De nombreux témoignages que nous avons recueillis évoquent le racket dans les structures hospitalières marocaines, comme les décrit ce médecin. Mais a-t-il choisi la bonne démarche pour défendre cette cause? On peut en douter. Quoi qu’il en soit, cet épisode restera comme un cri anti-corruption dont on espère qu’il fera son effet.
Un célèbre chirurgien pédiatrique, qui connaît bien la santé publique, nous a déclaré: “si nous avions 20 ou 30 jeunes médecins comme lui, défendant les mêmes valeurs, ce serait extraordinaire“.
Le 16 août 2018, Médias24 a reçu le Dr Mehdi Echafi à Casablanca. Voici l’entretien où nous avons essayé de cerner les faits d’une manière plus précise.
A vous de vous faire votre propre opinion.
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