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Abou Hafs: Entretien sans langue de bois avec un ex-salafiste devenu laïc

Mohamed Rafiki, plus connu sous le surnom d’Abou Hafs, a été incarcéré de 2003 à 2012 après avoir été condamné à 30 ans de prison pour activités terroristes. L’ancien adepte d’Oussama Ben Laden revient, pour Médias24, sur son passé et sa rupture totale avec l’idéologie salafiste qu’il défendait. Un virage à 180 degrés qui prouve que la déradicalisation n’est pas une vue de l’esprit.

Abou Hafs: Entretien sans langue de bois avec un ex-salafiste devenu laïc

Le 15 avril 2017 à 10h52

Modifié 15 avril 2017 à 10h52

Mohamed Rafiki, plus connu sous le surnom d’Abou Hafs, a été incarcéré de 2003 à 2012 après avoir été condamné à 30 ans de prison pour activités terroristes. L’ancien adepte d’Oussama Ben Laden revient, pour Médias24, sur son passé et sa rupture totale avec l’idéologie salafiste qu’il défendait. Un virage à 180 degrés qui prouve que la déradicalisation n’est pas une vue de l’esprit.

Médias24: Doit-on vous appeler Mohamed Rafiki ou Abou Hafs?

Mohamed Rafiki : L’un ou l’autre ne me pose pas de problèmes même si les médias continuent d’assimiler mon surnom à un nom de guerre de terroristes.

-Est-ce que c’est le cas?

-Ce n'est pas parce que j’étais salafiste que j'ai pris ce pseudonyme d'autant plus que je n'ai jamais combattu avec des groupes armés. J’ai d’ailleurs appelé mon fils aîné du nom de Hafs car j’ai vécu en Arabie Saoudite.

-Pourquoi choisir un pseudo comme le font de nombreux terroristes ou émirs auto-proclamés?

-Parce que plus jeune, j’admirais ce lecteur du coran très connu dans les pays islamiques. Au Maroc, on lit le Coran avec Warch mais au Moyen-Orient, c’est la Riwaya (récit) de Hafs qui est la plus utilisée.

-Vous avez été condamné à 30 ans d’emprisonnement, êtes-vous un terroriste repenti?

-Je n’ai jamais été terroriste et la preuve est que je n’ai fait que 9 ans de ma peine. Quand j’ai été gracié, le ministre de la justice Mostafa Ramid a précisé publiquement que la grâce royale corrigeait une erreur judiciaire.

-Vous êtes donc innocent des chefs d’accusation pour lesquels vous avez été condamné?

-Je n’ai commis aucun acte de violence même si j’étais un salafiste convaincu. Mes sympathies pour ce mouvement s’expliquent par le fait que je suis né dans un environnement familial adepte de cette idéologie. Par la suite, on m’a envoyé en Arabie Saoudite étudier la religion sous l’angle salafiste.

-Vous avez même rejoint votre père en Afghanistan qui soutenait les moudjahidine pendant leur guerre contre l’URSS…

-J’y suis allé pour visiter mon père qui était infirmier au ministère de la santé marocain. Il était parti dans le cadre d’une association qui distribuait des médicaments et dispensait des soins aux combattants moudjahidine. Il faut préciser qu’elle était légale et présidée par feu Abdelkrim Khatib.

-Vous n’êtes pas parti pour combattre ou vous initier aux actions terroristes?

-Non car je n’avais que 15 ans et je ne suis resté que deux mois pour voir mon père.

-Il n’en demeure pas moins que votre passage dans ce pays est troublant…

-Ce qui est le plus troublant est qu’on ait pu laisser un gamin voyager tout seul depuis Casablanca (Djeddah, Islamabad, Peshawar puis Kaboul).

-Qui peut être tenu pour responsable de ce voyage aux allures d’embrigadement terroriste?

-Le seul responsable est l’Etat marocain qui suivait la tendance internationale. La guerre froide battait son plein et les Américains encourageaient les jeunes du monde entier et en particulier ceux issus des pays musulmans à se rendre dans ce pays pour combattre leurs adversaires de l’URSS.

Je rappelle ce pan d’histoire pour qu’on arrête de me jeter la pierre et de m’accuser de sympathies terroristes alors que je n’étais qu’un mineur paumé.

-Cette étiquette d’apprenti terroriste précoce vous colle toujours à la peau?

-Malheureusement oui alors que je n’étais que le produit de mon environnement familial et social.

Mon parcours a fait que je suis naturellement devenu un salafiste qui pensait prêcher la bonne parole dans les mosquées. C’est mon background qui m’a valu d’être condamné et incarcéré pendant ces 9 années car on m’a reproché mes sympathies pour les groupes djihadistes mondiaux.

Malgré tout ce que l’on colporte, je n’ai jamais tué personne ni appelé au meurtre.

–Vous n’avez jamais appelé à la violence ou au takfir?

-Malgré tout ce que l’on colporte sur ma personne, je n’ai jamais tué personne ni appelé au meurtre.

Que ce soit au Maroc ou ailleurs, personne ne peut prouver mon ralliement physique à des groupes terroristes. J’ai d’ailleurs demandé au juge qui instruisait mon affaire de citer un seul prêche où j’aurais appelé au djihad ou au terrorisme.

Malgré toutes mes révisions idéologiques, je persiste à dire que ma condamnation a été très injuste.

-Même sans appeler à la violence, on peut approuver celle des groupes que l’on admire..

-La seule violence dont j’ai fait preuve, et dont je ne suis pas fier, est d’avoir manifesté de la sympathie pour les groupes armés qui sévissaient à l’étranger et pas sur le territoire national.

-Exemple?

-Al Qaida en Afghanistan et les djihadistes irakiens.

 

Quand Ben Laden faisait ses prêches sur la chaîne télévisée Al Jazira, les cafés du Maroc étaient bondés.

 

-Comment peut-on être indulgent avec des groupes qui étaient les ancêtres de Daech?

-Vous avez raison mais à l’époque de mes prêches enflammés en 2001 et 2002, tous les Marocains étaient partisans d’Al Qaida et pas seulement les salafistes djihadistes dont je faisais partie.

Quand Ben Laden faisait ses prêches sur la chaîne télévisée Al Jazira, les cafés du Maroc étaient bondés. Entre mon éducation djihadiste et le support d’une bonne partie de la population, il était naturel que je répercute ses idées et que j’aille dans le sens de cette idéologie.

-Quel a été l’élément déclencheur à la base de votre reniement idéologique extrémiste?

-Pour moi, c’est le point le plus intéressant de mon parcours et je regrette que les médias s’entêtent à ne parler que de mon passé salafiste que je n’ai pas choisi car il m’a été imposé.

J’ai dû faire un grand effort intellectuel car il est compliqué de changer de logiciel de fonctionnement acquis depuis l’enfance. C’est d’autant plus difficile qu’il faut ensuite assumer ses révisions idéologiques en perdant des proches (famille, amis, sympathisants…) et en gagnant des ennemis qui vous veulent du mal. Certains de mes amis codétenus m’ont même menacé de mort.

-C’est votre emprisonnement qui a été à l’origine de votre virage à 180 degrés.

-Le processus de déradicalisation a commencé juste avant les législatives de 2002. Alors que mon environnement considérait inadmissible le vote qui était assimilé au koufr (mécréance), j’ai demandé à mes proches de voter pour le PJD.

C’était très mal vu et même un tremblement de terre pour un salafiste d’aller contre les idées reçues.

-Qu’est-ce qui vous a vraiment permis de sortir de votre embrigadement de jeunesse?

-La lecture et le fait que je décide, enfin, de vivre sans rester enfermé dans des interdits permanents.

-Les livres vous ont ouvert l’esprit?

-Plus que ça, ils m’ont sauvé. Celui qui m’a le plus marqué est "Siyar alam al nubala" (سير أعلام النبلاء) écrit par l’imam Al Dhahabi dont j’ai lu les 34 tomes consacrés aux biographies des grands penseurs de l’Islam.

Je m’en souviens car c’est le premier ouvrage que j’ai demandé à lire en prison qui ait vraiment ébranlé mes convictions salafistes. Il a changé ma vie en provoquant un choc salutaire.

-Pourquoi?

-Parce que j’ai constaté pour la première fois de ma vie qu’on m’avait menti et que le modèle de l’Islam qu’on m’avait inculqué n’était pas le seul à prendre en considération.

C’est après l’avoir lu que j’ai décidé de m’ouvrir à toutes les lectures possibles alors qu’on m’avait toujours interdit de consulter les ouvrages jugés pervers à la cause salafiste.

-Qui vous fournissait en livres?

-J’ai demandé à ma famille qui me visitait de me fournir un maximum d’ouvrages en langue arabe et en français qui traitaient de tous les sujets possibles.

C’est comme ça que j’ai décroché une licence en droit public en langue française et que j’ai étudié pendant deux ans la sociologie que les salafistes ne portent pas vraiment dans leur cœur.

Mes lectures s’inscrivaient dans une volonté d’ouverture sur le monde pour rattraper le temps perdu et partant de là changer complètement mon logiciel de fonctionnement.

-Cette boulimie de lecture a duré neuf ans ?

– Jour et nuit car je n’avais rien d’autre à faire en prison, d’autant plus que j’ai passé les sept premières années de ma détention dans une cellule individuelle.

Il m’arrivait lors de promenades de rencontrer des prisonniers avec qui je discutais de mes lectures. Cela m’a permis de faire changer d’avis plusieurs salafistes condamnés en même temps que moi.

J’en suis d’autant plus fier qu’il y avait parmi eux des vrais terroristes toujours désireux de déstabiliser le pays.  Certains de ces repentis libérés sont devenus des proches qui m’accompagnent aujourd’hui dans mon travail.

De quoi vivez-vous aujourd'hui?

Je préside le centre privé "Al Mizane", dont je suis salarié. C'est un centre d'études et de médiation, financé à l'origine par le parti de l'Istiqlal mais qui est désormais ouvert à tous les acteurs qui désirent profiter de l'expertise de cet espace de réflexion. 

-Quel a été le résultat le plus probant de vos lectures?

-Tout a changé, ma relation avec la société et ma vision des autres mais le résultat le plus flagrant est que ces lectures m’ont permis d’écraser toutes mes croyances antérieures.

Avec le recul, je n’ai jamais été aussi libre qu’en prison car paradoxalement, c’est à partir de ma cellule que je me suis ouvert sur le monde. Je réfléchissais enfin comme je voulais, ce qui n’était pas le cas dans ma vie antérieure.

Avant, on m’obligeait à apprendre des règles et des dogmes par cœur dans un cadre prédéfini fermé mais avec la lecture, j’ai décidé d’être convaincu avant d’adopter des certitudes.

 

Je suis pour l'égalité hommes-femmes dans tous les domaines, y compris l'héritage

 

-Finalement, la prison vous a sauvé en vous coupant du cercle vicieux où vous évoluiez avant?

-Pour le temps libre oui, mais le plus important est que j’étais loin des pressions de mes anciens camarades avec qui je vivais en vase clos. L’éloignement et la lecture expliquent l’homme que je suis devenu.

-Revenons à des questions d’actualité, pensez-vous que la femme est l’égale de l’homme?

-Complètement, sans aucune réserve et à tous les niveaux (social, économique, professionnel …). C’est une conviction indiscutable alors que j’ai toujours été persuadé du contraire car dans l’idéologie salafiste, c’est la culture patriarcale qui domine.

-Etes-vous favorable à la polygamie?

-Je ne peux répondre ni par oui ni par non mais il y a des cas où la polygamie peut résoudre des problèmes. Dans certains couples où la femme ne peut pas avoir d’enfant ou donne son accord à son mari pour qu’il se marie avec une deuxième épouse, cette solution est préférable au divorce. Pour résumer, je suis d’accord mais uniquement dans des cas extrêmes prévus par la Moudawana.

-Vous avez contribué à l’écriture d’un livre qui soutient l’égalité homme-femme pour l’héritage.

-J’étais violemment opposé à l’égalité sur cette question mais aujourd’hui, je pense que la femme est l’égale de l’homme et qu’à ce titre, elle a droit à la même part d’héritage que les hommes.

-Quelle est votre position sur les relations sexuelles hors-mariage criminalisées au Maroc?

-Sur toutes les questions de société qui divisent le Maroc, le préalable est d’admettre qu’il n’y a pas de ligne rouge.

Nous devons débattre de ces sujets d’actualité avec tous les acteurs de la société (oulémas, autorités, associations …). Je n’ai pas de solution magique mais je pense que seule l’ouverture d’un dialogue permettra d’y remédier.

Pour répondre clairement, je suis contre le fait d’envoyer des jeunes en prison car c’est une solution dépassée en 2017. Je suis d’ailleurs partisan d’introduire à l’école des cours d’éducation sexuelle.

-Les autorités religieuses et les partis politiques ne semblent pas être prêts à sauter le pas.

– Je pense qu’il est temps d’enlever le monopole de traitement des questions de société à la sphère religieuse. Ces problèmes concernent toute la société et il faut donc élargir les acteurs du débat.

-Pensez-vous que notre société conservatrice soit prête à accepter ces bouleversements?

-Sincèrement, je ne vois pas pourquoi cela ne serait pas possible. Dans mon environnement actuel et les réseaux sociaux, j’évoque souvent ces pistes de réflexion et les réactions sont nombreuses.

-Positives ou négatives?

-Elles sont en majorité négatives mais cela ne doit pas nous empêcher de continuer nos efforts pour essayer de convaincre un maximum de personnes du bien-fondé de ces changements idéologiques.

 

La liberté de conscience figure dans le coran

 

-Etes-vous favorable à la liberté de conscience?

-Je suis pour les toutes libertés individuelles et si certains Marocains se veulent athées, cela ne me pose aucun problème, d’autant plus que je discute librement avec nombre d’entre eux.

Il est stupide de condamner des gens qui n’ont pas la même opinion que vous. L’Islam est d’ailleurs très clair sur la liberté de conscience alors que ce n’est pas le cas pour l’héritage ou l’égalité de genre.

Plusieurs versets coraniques énoncent clairement que chacun est libre d’adopter la religion ou les idées qu’il souhaite. Ceux qui refusent de jeûner ne doivent ni être condamnés à de la prison par l’Etat ni mis au ban de la société car cela ne regarde qu’eux et leur relation avec le créateur.

Si on s’attaque à ceux qui ne font pas le ramadan, pourquoi dans ce cas, ne punit-on pas ceux qui ne font pas la prière sachant qu’en Islam, c'est plus important que le jeûne?

-Est-il temps de purger contextualiser certains versets appelant à la violence?

-Il faut rappeler que certains versets du livre sacré étaient adaptés à un contexte historique et social. Ceux qui pensent le contraire n’ont qu’à rejoindre Daech qui applique des règles décalées avec notre époque. Cette organisation terroriste qui pratique l’esclavagisme (Yazidis chrétiennes) ou le meurtre contre les kouffars s’appuie sur une réalité qui n’a plus lieu d’être aujourd’hui.

-Une bonne partie des Marocains pensent pourtant que le Coran doit être pris à la lettre et en entier.

-A moins d’être de mauvaise foi, tous les versets sur le djihad découlent d’un contexte de guerre entre le prophète et ses ennemis de l’époque. Ainsi, certains versets permettent aux hommes de coucher avec 16 femmes esclaves issues des prises de guerre.

On ne donc plus défendre l’indéfendable qui était propre à une époque révolue.

-Comment expliquez-vous les résistances actuelles?

-La plupart de ceux qui refusent le changement le font parce qu’ils défendent leur propre intérêt mais il y a aussi des gens persuadés que la modernité va à l’encontre de leurs valeurs religieuses.

-Justement, est ce qu’un parti à référentiel religieux comme le PJD a sa place au Maroc?

-Tous les citoyens ont le droit d’être représentés au niveau politique mais le PJD doit mettre en veilleuse son discours religieux même s’il a beaucoup évolué depuis 2002, date à laquelle j’ai voté pour lui.

Ses leaders affirment qu’ils ne sont pas une formation islamiste mais ils doivent le prouver en se concentrant sur l’amélioration du niveau de vie des Marocains et arrêter de parler de religion à tout bout de champ en accusant les autres partis d’être de mauvais musulmans.

-Pour vous, Saâdeddine El Otmani se démarque-t-il idéologiquement de Abdelilah Benkirane?

-Certainement car la vision théologique du nouveau Chef du gouvernement s’approche plus d’une distanciation entre la politique et la religion.

-Au final, votre ouverture surprenante ne découle donc pas d’une volonté de Taqiya (dissimulation)…

-(Eclats de rire) Certains salafistes utilisent en effet la taqiya pour arriver à leurs fins idéologiques mais quand vous avez rompu publiquement avec ce milieu depuis des années et que cela vous vaut des menaces de mort quotidiennes, c’est une stratégie suicidaire qui ne correspond pas à ma nature. 

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