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CULTURE

Rachid Benzine interroge le phénomène de Daech dans un roman

ENTRETIEN. Le chercheur islamologue marocain Rachid Benzine publie "Nour, pourquoi n'ai-je rien vu venir?" au mois d'octobre 2016 au Seuil (Paris), un roman construit comme un dialogue épistolaire, entre un père et sa fille partie faire le djihad. Questions à l'auteur.

Rachid Benzine interroge le phénomène de Daech dans un roman
Jules Crétois
Le 12 octobre 2016 à 12h37 | Modifié 12 octobre 2016 à 12h37

Médias24: Pourquoi avoir choisi la fiction, vous qui évoluez jusqu'ici dans le monde des essais?

Rachid Benzine: J’ai choisi la fiction, car après les attentats de 2015, je me suis senti démuni et déchiré. J’ai commencé à douter du sens et de l’utilité de mon travail universitaire, avec cette question douloureuse: «A quoi sert cette production et cette pensée si elles sont impuissantes à nous sauver?».

Et déchiré parce que ces meurtriers partageaient un double référentiel commun avec moi (celui de la république et celui de l'islam), mais étaient pourtant capables de s'en prendre à la fois à la nation française qu'ils meurtrissaient dans sa chair et à l'islam, dont ils faisaient une lecture meurtrière.

J'ai donc choisi la fiction, pour essayer de comprendre, sans les justifier, les choix de ces hommes et de ces femmes, mais sans passer par la distance qu’impose l’analyse. Ces hommes et ces femmes, je voulais les ressentir, pour redonner toute sa dimension à l'humain et au dialogue, là où l'analyse s'attache au groupe, aux masses et fournit une explication souvent unilatérale.

Je voulais à travers des personnages précis, avec une histoire et un parcours, comprendre les ressorts qui font qu'un homme ou une femme se retranchent un jour dans une idéologie meurtrière et mortifère.

Précisons que si le livre se présente donc comme une fiction, un dialogue épistolaire entre un père philosophe et sa fille, il est l'aboutissement d'une longue plongée dans la réalité des jeunes gens qui ont choisi de partir "faire le djihad" en Syrie ou en Irak ou de le conduire sur le sol même de nos pays européens.

Pour l'écrire, j'ai commencé par rencontrer certains de ces jeunes qui sont rentrés du Proche-Orient et ont été placés en détention, ainsi que des parents de jeunes partis combattre dans les rangs du "califat". J’ai aussi travaillé sur les discours produits par Da'ech en termes d’idéologie politico-religieuse.

-Parlez-nous des personnages.

-Nour, la fille, personnifie notre plus grande peur: que des êtres qui ne nous étaient pas étrangers avant, le deviennent soudainement, par un choix brutal.

Le personnage du père, je l’ai situé dans le monde arabe, pour transcender les séparations et les frontières que l’on ne cesse de dresser entre monde arabe et Occident, car au-delà des analyses qui peuvent théoriser des différences irréductibles, les vies, les tristesses, les rêves autant que les désespoirs humains restent semblables.

Au Maroc, en Tunisie, d'où part le plus grand contingent de recrues pour Da'ech, des parents sont aussi déchirés.


-Vous venez de l'islamologie. Pensez-vous vraiment que ce soit dans le fait religieux qu'il faille chercher pour trouver des éléments d'explication au phénomène de Da'ech?

-Le surgissement de Da'ech est le fruit de plusieurs facteurs, parmi lesquels la politique à l'égard du monde arabo-musulman n'est pas des moindres.

Tout le monde ou presque s'accorde pour constater que Da'ech est l'une des conséquences de la destruction de l'Irak occasionnée par deux guerres américaines. On peut aussi dire que Da'ech doit son développement à la déchirure entre sunnites et chiites en Irak, le pouvoir chiite qui a succédé au régime de Saddam Hussein ayant méprisé la minorité sunnite.

Mais cela étant dit, on ne saurait ignorer le contenu religieux de l'idéologie de Da'ech, qui explique son succès dans toute une partie du monde arabe et du monde musulman, y compris dans les communautés musulmanes d'Europe occidentale. L'Etat islamique (puisque c'est son nom) a su s'emparer de toute une mythologie mobilisatrice dans les milieux musulmans: rétablissement du califat qui renvoie à la nostalgie de «l'âge d'or» de l'islam; proclamation de la proximité de la fin des temps et appel aux croyants à s'engager dans le «combat final» entre les forces de la lumière et les forces des ténèbres...

-Quel est le but de votre livre: comprendre le phénomène, lutter contre?

-Mon livre tente de poser le cadre du débat auquel, me semble-t-il, le monde musulman ne peut plus échapper. Car si Daech n'est pas l'islam, il a néanmoins surgi du monde musulman et il s'est nourri de certaines conceptions de l'islam – en particulier le salafisme wahhabite.

Quel islam voulons-nous voir triompher? Un islam sectaire, en rupture avec le reste du monde, enfermé dans l'opposition entre des catégories telles que celle des «purs croyants» et celle des «infidèles»?

Mon ouvrage veut faire penser, et contribuer à des révisions nécessaires dans le monde musulman, particulièrement au niveau du discours religieux. Mais il espère, aussi, secouer les consciences occidentales, globalement si méprisantes à l'égard du monde arabe et du monde musulman et favorisant, de ce fait, la montée des haines.

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Jules Crétois
Le 12 octobre 2016 à 12h37

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