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ECONOMIE

Maroc. Ces entreprises qui basculent dans l’informel

Au Maroc, la question fait délier les langues, même si très peu d’opérateurs économiques acceptent d’en parler à visage découvert. C’est que l’informel demeure un sujet tabou, une pratique parfois tolérée, mais jamais assumée. 

Maroc. Ces entreprises qui basculent dans l’informel
Nabila Fathi
Le 5 avril 2016 à 13h00 | Modifié 5 avril 2016 à 13h00

L’existence de l’informel n’est pas un phénomène nouveau. Mais de l’avis de nombreux décideurs économiques, il connaît une accélération sans précédent, depuis quelques années, notamment dans sa composante de l'informel d’entreprise, par opposition à l’informel social (ferracha…).

Pire encore, de nombreuses entreprises, évoluant par le passé dans le secteur organisé, ont fini par céder aux chants des sirènes de l’informel.

Dans les secteurs organisés, on s'alarme de cete accentuation du basculement dans l'informel.

Le phénomène touche tous les secteurs d’activité, mais le textile demeure incontestablement le plus affecté. Les chiffres -non officiels- donnent le tournis. Dans le secteur du textile, 200.000 entreprises opèrent dans l’informel. Autant que dans le formel, affirme une source autorisée.

Le textile, premier secteur concerné par l’informel

«Aujourd’hui, toutes sortes d’informel existent, vu l’impunité qui règne», lance tout de go un grand textilien de la place. Il s’agit de l’informel de production, de matières premières et de distribution. L’informel de matières premières ou de contrebande demeure le plus visible, de l’avis de nombreux opérateurs.

Et d’ajouter que «les industriels n’ont plus aucun intérêt à travailler dans le formel et être continuellement dans les radars de la direction des impôts ou de la CNSS…».

Tout en gardant un pied dans le secteur structuré, certaines entreprises en mettent un autre dans l’informel, en acceptant des commandes de donneurs d’ordres opérant totalement dans le circuit parallèle, en déclarant partiellement leurs employés, en rognant sur les impôts…

Le passage vers l’informel se fait progressivement. C'est un migration, un glissement. Ce n'est pas une rupture brutale, toujours délicate, nous affirment des opérateurs interrogés par Médias 24.

«Il faudra oublier notre ancienne vision de l’informel. Ce dernier s’est perfectionné et s’est imposé. En matière de contrefaçon par exemple, il est capable de produire des pièces ressemblant à l’identique aux authentiques, à des prix nettement inférieurs. Il n’y a qu’à faire un tour dans les quartiers de Koréa ou de Bab Marrakech à Casablanca, pour s’en convaincre».

A l’intérieur même du textile, une branche en particulier est minée par l’informel. Il s’agit de la confection des pyjamas et des fameux «djellabas-manteaux». «Ces entreprises constituent une puissance économique et sociale incroyable. 50 millions de pièces sont produites dans leurs ateliers annuellement. Ils emploient des milliers de personnes», précise notre source. Et d’ajouter: «il est impossible à une entreprise structurée de les concurrencer. Elle n’a d’autre choix que de les rejoindre dans l’informel, si elle ne veut pas baisser le rideau. C’est la triste réalité».

Le transport réagit mal à la restructuration

Autre secteur cité en exemple, celui du transport. Le président de la Fédération sectorielle, Abdelilah Hifdi, le confirmera. 

"Il ne suffit pas d'être enregistré dans le Registre du transport, tenu par le ministère de l'Equipement, pour intégrer le secteur structuré. Toutes les pratiques de fuite en avant relèvent de l'informel. Et je n’ai pas honte à dire qu’un pan entier de la filière a migré vers l’informel».  Et de poursuivre: «à trop vouloir réorganiser le secteur, on a fini par pousser de nombreuses entreprises à basculer de l’autre côté».  

Un avis partagé par Hakim El Marrakchi, président de la Commission de coordination des conseils d’affaires au sein de la CGEM. «Durant les 5 à 10 dernières années, il y a eu une augmentation des charges patronales et du coût du travail (+40% sur 10 ans). Pour sa part, le Dirham a été réévalué. Le pays a connu une forte désindustrialisation. La prolifération de l’informel en constitue l’un des symptômes», déclare-t-il.

Pour ce membre de la confédération patronale, «dans l’industrie, l’informel est la dernière soupape de sûreté avant la disparition. On ne peut pas être industriel, basculer dans l’informel et y vivre éternellement, car l’industriel est amené à renouveler son outil de production, recourir au crédit bancaire, chose que ne permet pas l’informel.»

Il ajoute: «La migration vers l’informel est un indicateur de non compétitivité et non de manque de moralité. Ce n’est pas une zone de confort, mais un terrain de précarité».

Une étude sur les effets de l’informel sur la compétitivité est en cours d’élaboration par la CGEM. Le cabinet Roland Berger a été mandaté pour la réaliser. Elle sera bouclée vers septembre 2016.

«Le phénomène mérite d’être analysé, afin d’en comprendre les mécanismes. Cela permettra de mettre en place une approche pertinente, structurée, inclusive et progressive, afin de proposer des mesures concrètes et réalisables, pour ne pas tomber dans les recettes générales», précise une source patronale.

Pour appuyer l’étude, la CGEM fera des benchmarks de pays ayant identifié des solutions pour contourner l’informel. En Chine par exemple, pour encourager les achats auprès d’entreprises structurées, les factures donnent droit à un numéro de loterie, comme encouragement. «Ce sont certes des petites initiatives, mais qui pourront donner des résultats plus importants que les sanctions», conclut notre source.  

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Nabila Fathi
Le 5 avril 2016 à 13h00

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