Au secours des femmes et des enfants en détresse
Son sourire, son regard profond, sa voix douce et apaisante, suffisent à convaincre ses interlocuteurs de l’écouter : Fatima Tassouiket met ses temps libres au service de mères célibataires abandonnées par tous. Sans jamais porter de jugement. Mais avec tendresse, efficacité et courage. Et du courage, il en faut pour faire fonctionner Widad, l’association qu’elle a créée il y a 12 ans à Marrakech. Avec l’aide du Lion’s Club et de l’Unicef. Mais aussi d’entreprises marocaines sans lesquelles elle aurait du mettre la clé sous la porte. Car ni la ville, ni la région, ne lui apportent jusqu’à présent la moindre subvention : la situation de détresse de ces mères célibataires, souvent mineures, très souvent victimes de viol et d’inceste ne semble pas, hélas, une priorité…
Médias24 : Lorsque vous avez créé Widad, vous ne pensiez pas être amenée à prendre en charge de jeunes mères célibataires.
Fatima Tassouiket : Je suis enseignante, actuellement professeur d’arabe à l’école française Jacques Majorelle, et très sensible par conséquent au sort des enfants, en particulier de ceux qui subissent toutes sortes de violences. Dans les années 90, j’étais en poste à Casa : avec d’autres enseignants, nous nous sommes regroupés à titre personnel, avec un objectif : aider autant que possible les enfants qui visiblement avaient de gros problèmes.
Puis, je suis arrivée au début des années 2000 à Marrakech où j’ai créé l’association Widad, avec son centre d’hébergement, le premier du genre dans le sud marocain. Petit à petit, je me suis rendu compte que tous les maux de l’enfant dépendaient largement de la condition de la maman. Et à partir de là, on a décidé de prendre en charge des femmes battues, victimes régulières de violences intrafamiliales.
Encore une fois, au départ, notre souci était le sort de l’enfant. Mais on ne pouvait pas le dissocier de celui de sa mère. Très vite le thème de la mère célibataire s’est imposé et en 2007, nous avons changé les objectifs de l’association parce que l’on recevait beaucoup de demandes de mères célibataires, totalement en perdition. Mais ce ne fut pas facile ! Un nombre important de membres du bureau, qui sont d’ailleurs partis depuis, n’ont pas accepté : pour eux, c’était un thème qui ne les intéressait pas, estimant qu’aider ces filles, revenait à encourager la débauche… Mais pour moi et pour tous les membres du bureau qui partageaient mon point de vue, il s’agissait au contraire de faire face à la plus extrême violence faite aux femmes et aux enfants.
D’après nos statistiques, on reçoit 60% à 70% de filles mineures, victimes de viol, d’inceste ou tout simplement qui ont eu une relation sexuelle sans être consciente de leur corps, sans connaitre la contraception : c’est comme cela que des jeunes mineures se retrouvent enceintes et n’ont d’autre recours que notre association ou d’autres qui font le même travail que nous.
Aujourd’hui, comment fonctionne l’association ?
Il y a un bureau qui est composé d’une avocate, d’un restaurateur, d’une sage-femme et d’autres professionnels. Chacun travaille, bénévolement bien sûr, pour l’association, en fonction de ses compétences.
L’avocate par exemple s’occupe de toutes les consultations juridiques, du suivi des dossiers pour les femmes qui ont des problèmes. La sage-femme prépare à l’accouchement. Le restaurateur prend en charge tous les évènements que nous montons. Chaque membre du bureau a donc un volet spécifique d’activité.
Nous avons aussi deux permanents : une gardienne de nuit et une écoutante.
Vous pouvez accueillir et héberger combien de personnes dans ce centre ?
Nous avons une capacité d’accueil de 21 femmes plus leurs enfants bien sûr. Au début, les femmes restaient chez nous neuf mois au maximum. Mais quand ces jeunes femmes quittent Widad, il n’y a pas de structure pour les accueillir, alors on a décidé de prolonger leur durée de séjour qui, désormais, peut aller jusqu’à deux ans et demi. Ce qui fait qu’aujourd’hui, nous accueillons environ 70 femmes par an, pour des séjours plus ou moins longs.
Vous êtes dans des locaux relativement récents, avec un jardin agréable, à une quinzaine de km du centre ville de Marrakech. Comment avez-vous fait pour vous procurer ces locaux ?
Nous avons commencé nos activités dans un appartement de 160 m2, en ville. Mais avec le temps, nous avons eu de plus en plus de demandes. Beaucoup de demandes ! Et du coup, les locaux étaient très insuffisants et l’accueil s’en ressentait.
En hiver, il nous arrivait d’avoir 36 personnes en même temps. Mais on ne pouvait pas mettre certaines de ces filles dehors ! Elles étaient dans le besoin et arrivaient parfois de très loin, de Tanger, de Tan-Tan ou de Laâyoune.
Par chance, le Lion’s Club avait construit ce centre pour assurer une formation qualifiante à des filles des douars avoisinants. A un moment donné, ils ont fermé ce centre pour s’installer en ville. Et ils m’ont appelé pour me dire que si les locaux m’intéressaient, ils me les offraient ! Quand j’ai visité les lieux, j’ai vraiment pensé que c’était un don de Dieu ! C’était extraordinaire, car exactement ce qu’il me fallait. C’était il y a un peu plus de 3 ans…
Pour faire vivre cette association, vous avez besoin d’argent. Quel est le budget nécessaire et d’où provient l’argent ?
Une maman nous coûte 4000 dirhams par mois : hébergement, nourriture, visite chez le médecin, frais d’accouchement, lait maternisé, couches pour les petits etc… Nous assurons une prise en charge totale, sans aucune subvention de l’Etat.
Pour la nourriture, les vêtements, et tout le reste, nous dépendons donc des dons de particuliers et du mécénat d’entreprises ; par exemple Dari, Atlas Frida et Maimouna nous offrent la farine et les pâtes dont nous avons besoin ; l’Unicef nous a fourni tous les matelas et l’ensemble du matériel nécessaire pour aménager notre salle de formation ainsi que l’espace de jeux pour les enfants.
Je peux citer aussi l’association franco-luxembourgeoise ECPAT, qui fait de la prévention par rapport aux sévices sexuels que peuvent subir des enfants et qui nous aide régulièrement. Le Ministère de la Solidarité, de son côté, finance notre centre d’écoute qui concerne avant tout les femmes victimes de violences.
Et puis, il y a tous les amis de Widad, des particuliers qui sont très proches de nous, très réguliers et qui, à chaque fois qu’ils s’aperçoivent d’un manque, nous aident.
Il y a aussi ces familles marocaines vivant à l’étranger et qui ont adopté un enfant. Ils vivent aujourd’hui aux Etats-Unis, en France ou ailleurs : ces gens-là sont restés des amis de notre association et quand ils sont au Maroc, ils viennent nous voir, nous offrent de l’argent ou des denrées alimentaires. Voilà ce qui nous permet d’exister…
Dernier point sur lequel j’insiste : beaucoup de services dont nous avons besoin sont extérieurs et bénévoles. Nous avons par exemple un pédiatre qui voit les enfants, un psychologue et un psychiatre qui reçoivent les jeunes filles : tous ces services externes sont assurés par des bénévoles. Si ce n’était pas le cas, nous n’y arriverions pas…Mais nous comptabilisons tout : chaque service rendu entre en comptabilité : une consultation de 200 dirhams chez un médecin entre en comptabilité comme un don de 200 dirhams. Résultat : nous dépensons sous une forme ou une autre 1 million de dirhams par an, mais il nous faudrait d’avantage pour être encore plus efficace.
Ces femmes qui séjournent chez vous, vous vous efforcez aussi de leur donner une formation…
Nous recevons les filles à partir de 7 mois de grossesse quand elles viennent de Marrakech ; parfois plus tôt quand elles arrivent de loin : on ne peut pas jeter dehors une fille qui a traversé tout le Maroc pour nous rejoindre, même si sa grossesse est nettement moins entamée. Quand elles franchissent le seuil, c’est un moment très difficile pour elles. L’essentiel de ce que l’on peut faire est une formation de puériculture : leur apprendre à s’occuper de leur futur bébé, par exemple sur le plan de l’hygiène. A ce moment là, on ne parle même pas de projet de vie ni de rien. Ces filles arrivent chez nous dans un état psychologique affreux : elles ont surtout besoin d’un soutien moral intense.
Quand une de ces femmes est sur le point d’accoucher, on l’emmène au service mère-enfant de l’hôpital Mohammed VI, le CHU de Marrakech. Mais cet hôpital est payant : on doit payer toutes les prestations sur place. J’ai écrit au ministre de la Santé, mais sans résultat : on continue à payer. Comme c’est une obligation légale, on présente à l’hôpital les pièces d’identité de ces jeunes filles.
Dernièrement, on n’avait plus les fonds nécessaires pour payer deux accouchements : l’hôpital n’a pas hésité, alors que j’étais en déplacement, à envoyer la facture de l’accouchement aux familles : ce fut un véritable drame ! Comme quoi, mon travail n’est pas facile…
Je voudrais aussi insister sur un point : beaucoup de familles font pression sur ces pauvres filles pour qu’elles se débarrassent -il n’y a pas d’autre mot !- de leur enfant à la naissance. C’est la condition pour qu’elles puissent retourner chez elles. Nous, bien sûr, on lutte contre l’abandon, mais, en définitive, la décision appartient à ces jeunes mamans. Et là, on ne peut que les aider dans la procédure d’abandon. On met l’enfant à l’orphelinat et on laisse la fille partir, parce que c’est son choix, délibéré ou imposé.
Mais pour celles qui veulent garder le bébé, le travaille de l’association devient essentiel… On commence alors avec elles à parler de projet de vie, on organise les formations et on effectue tout le travail post-accouchement.
Vous formez ces jeunes femmes à quoi ?
Essentiellement aux métiers de cuisine. Parce que beaucoup de ces jeunes filles arrivent avec un niveau scolaire très bas, quand elles ne sont pas totalement analphabètes. On leur donne une formation qualifiante en cuisine et on leur apprend à tenir une maison pour qu’elles puissent, ensuite, travailler dans un ryad ou un hôtel par exemple. On assure aussi des cours d’alphabétisation. Et on les sensibilise en permanence aux problèmes liés à la santé reproductive et à la puériculture.
Quand elles partent de chez vous, ces jeunes femmes trouvent-elles facilement du travail ?
Nous avons 30% de ces filles qui s’intègrent assez facilement dans le monde du travail. Certaines ont même monté leur petite entreprise et sont, en même temps, de parfaites mamans. Et puis nous avons pu accompagner des filles ici, au sein même de l’association, dans leur scolarité : l’an dernier, une fille a eu, ici, son bac ; il y en a même qui ont eu leur licence et une d’entre elle prépare cette année un master… Ces filles font la fierté de Widad !
Quand on les voit, on se dit que tout ce que l’on a fait n’était pas inutile… D’autres retournent vivre dans leur famille : en général, ce sont des filles qui étaient scolarisées avant d’être enceintes et qui reprennent leurs études.
Mais, il y a aussi le cas de ces filles qui étaient de petites bonnes et qui arrivent d’un village lointain. Quand elles partent de chez nous, elles se mettent à plusieurs pour louer un petit appartement en ville. Je ne peux pas vous dire ce qui leur arrive après : malheureusement, nous n’avons d’autre choix, d’autre possibilité, que d’arrêter notre travail quand elles partent de chez nous. Nous n’avons pas les moyens financiers et humains pour faire le suivi, et cela reste un gros problème pour moi.
Mais heureusement pendant chaque Aïd, je reçois 120 à 200 appels de jeunes femmes qui sont passées par chez nous, me souhaitent une bonne fête puisqu'elles n’ont pas oublié ce que l’association a fait pour elles : c’est pour moi une belle récompense.
Pour que tout aille bien pour vous, il faudrait que vous soyez beaucoup plus aidée. Comment expliquez-vous que la ville de Marrakech ou la région ne vous aident pas, par le biais d’une subvention par exemple ?
Le thème sur lequel on travaille, celui des mères célibataires, n’est pas une cause bien vendable au Maroc ! A Marrakech, nous avons les apparences de la modernité, mais les gens n’acceptent pas encore les mères célibataires. Même ceux qui se disent les plus modernes. Et du coup, les pouvoirs publics se désintéressent de ce problème pourtant crucial.
Parce qu’il faut rappeler que ces enfants nés hors mariage n’ont pas d’existence légale et démarrent, donc, dans la vie avec un handicap certain…
Les choses évoluent, lentement, très lentement…Il n’y a pas si longtemps, un enfant né hors mariage portait le nom de Ben X. Vous imaginez ce que cela représentait pour lui, à l’école notamment de s’appeler par exemple Ahmed Ben X !
Maintenant, un tout petit pas a été fait : le même enfant va s’appeler Ahmed Ben Abdallah : c’est un enfant de Dieu dont on ne peut pas nommer le géniteur. Et par conséquent, c’est un enfant qui sera quand même marqué toute sa vie : il restera aux yeux de tout un enfant né hors mariage.
Il faudrait donc que les lois changent. Actuellement, par exemple, une fille qui veut donner son nom de famille à son enfant peut le faire, mais uniquement avec l’autorisation de son père, de son frère, de son oncle ! Bref, c’est quasi impossible. Et tout cela, simplement pour une question d’héritage ! Pour changer les mentalités, il faudrait commencer par changer les lois. Et pour changer les lois, il faudrait que le gouvernement et les parlementaires se saisissent de la question…
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