Débat. Quel est le gouvernement qui a créé le plus d'emplois?
Adil Douiri a lancé un intéressant débat: quels sont les gouvernements qui ont créé le plus d'emplois? Samedi,il a donné sa propre lecture. Ci-après, l'économiste Zouhair Ait Benhamou donne une réponse différente.
Dans sa présentation du 7 Février dernier à Casablanca, le président de l'Alliance des Economistes Istiqlaliens (AEI) voulait faire le procès de la politique de l’actuel gouvernement, coupable selon lui d'avoir sacrifié à l'impératif de réduction du déficit budgétaire, les outils de croissance et de création de l'emploi.
Pour ce faire, il en compare l'évolution et celle du chômage, sous les chefs précédents de l'exécutif, Driss Jettou et Abbas El Fassi.
L'exercice est intéressant, mais il souffre d'un biais partisan, qui finalement a donné lieu à un traitement superficiel des faits économiques. Il est certain que l'angle d'attaque de l'AEI présage des sujets qui domineront le débat économique en 2016. Pourtant, à regarder les données de plus près, il serait malhonnête d'accabler le Gouvernement du ralentissement de plusieurs indicateurs économiques, comme il serait hâtif de l'exonérer de toute responsabilité.
L'idée de départ est de comparer les performances des chefs de l'exécutif qui se sont succédés depuis le début de ce que M. Douiri a appeléla nouvelle ère, à savoir 1999. Les résultats qui seront présentés ici reprennent donc les indicateurs macroéconomiques sous le gouvernement Youssoufi aussi, afin de donner une image plus exhaustive et honnête.
| Agrégat | 1999-2002 | 2002-2007 | 2007-2011 | 2011-2014 |
| (Youssoufi) | (Jettou) | (Abbas Fassi) | (Benkirane) | |
| PIB | 4,19% | 4,65% | 4,34% | 3,18% |
| Tx Chômage | 12,50% | 10,80% | 9,30% | 9,27% |
| Tx Inflation | 1,75% | 1,96% | 1,73% | 1,19% |
| Déficit Budget | -3,48% | -3,14% | -2,38% | -6,63% |
| Compte Courant | 1,90% | 1,79% | -4,62% | -8,31% |
Agrégats Macroéconomiques 1998-2014 (Déficit & Compte courant en % de PIB)
Sources: Ministère des Finances, Rapport du Cinquantenaire, Banque Mondiale, HCP
A première vue, le gouvernement Benkirane n'est pas à la hauteur de ses prédécesseurs: une croissance presque d'un point inférieure à la moyenne des 15 dernières années, un chômage stagnant et un déficit de compte courant d'un niveau inconnu depuis le début des années 1990.
Peut-on cependant imputer ces résultats médiocres au mandat actuel? Certainement pas, étant donné que plusieurs décisions prises par le gouvernement Abbas El Fassi en 2011, couplées avec les effets de conjoncture internationale, ont eu et continuent d’avoir un impact pervers sur les finances publiques, la croissance et le reste des indicateurs macroéconomiques.
· "Le Gouvernement se concentre uniquement sur la réduction du déficit budgétaire"
Il est certain que la priorité actuelle du gouvernement est de ramener le déficit budgétaire en dessous de la barre des 3% du PIB d’ici 2016 ou 2017.
La consolidation fiscale ne prétend pas être un moteur de croissance, bien au contraire. Mais garder des déficits proches des 6% du PIB hypothèque la croissance à terme, et paradoxalement prive le gouvernement de moyens pour mettre en œuvre une politique volontariste que M. Douiri appelle de ses vœux.
Mettre en œuvre des grandes politiques publiques destinées à relever la croissance est, dans le meilleur des cas une bonne stratégie publique sur le papier. Dans le cas du Maroc, deux aspects principaux font obstacle: le premier est la taille du déficit structure du budget, le second porte sur la croissance potentielle de l’économie nationale.
Si le solde ordinaire pour 2014 a été plus ou moins cerné à 16 Milliards de Dirhams en 2014, le chemin de résorption du déficit structurel du budget, c’est-à-dire l’écart entre les ressources et les dépenses de l’Etat, apuré des effets conjoncturels, est long et pénible.
Déficits structurels du budget (% PIB). 1997-2014
Sources : Idem, Calcul de l’auteur
On remarquera sur le graphe que la dégradation soudaine du déficit structurel commence dès 2007.
Le scénario le plus optimiste pour le gouvernement actuel serait d’atteindre 4.5% de déficit budgétaire, ce qui exclut d’office tout package fiscal incluant des augmentations importantes de dépenses, d’investissement comme de fonctionnement.
Dans ces conditions, la consolidation fiscale devient non seulement nécessaire, mais elle est prioritaire à la politique recommandée par l’AEI d’une relance par la double augmentation de la demande et de l’investissement publics.
Le second point portant sur la croissance potentielle touche plus généralement à la philosophie de l’intervention de M. Douiri, qui en citant l’ancien Premier Ministre Driss Jettou, complète le concept du Champion National avec celui des Grands Chantiers Structurants, ou plus généralement des Grands Chantiers.
Que peut raisonnablement réaliser le Maroc comme croissance soutenable? Ces grands projets d’investissement à vocation d’exportation ou tournés vers l’infrastructure domestique, sont supposés repousser les frontières des capacités de l’appareil productif du Maroc à réaliser des taux de croissance meilleurs et plus stables. Est-ce le cas?
Croissance observée et potentielle 1998-2014
Sources : Calcul de l’auteur
Entre 2003 et 2006, pendant trois ans, la croissance à long terme à laquelle le Maroc pouvait prétendre était proche des 5%. Dès 2006 cependant, notre économie ne peut réaliser plus de 4% pour une longue durée. Cette évolution s’inscrit en faux avec à la fois l’impact que pouvaient avoir les Champions Nationaux, et les Grands Chantiers sur la croissance.
Ce que préconise M. Douiri présente comme étant la source des bonnes années Jettou-El Fassi a échoué à faire décoller la croissance au Maroc. Préconiser la même recette pour le futur proche relève, au mieux, d’une méconnaissance dangereuse de l’impact à long terme d’une telle centralisation de ressources.
· "La croissance du nombre d’emplois dans l’économie s’obtient en accélérant la croissance du PIB"
Cette mantra des politiques partout dans le monde cache une réalité plus complexe: une augmentation de l’activité économique ne se traduit pas par une croissance de création d’emplois. Au Maroc, à un niveau de croissance donnée, les nouvelles arrivées sur le marché du travail ne sont couvertes qu’à 33% en moyenne. Les 2/3 de chaque cohorte qui rejoint les actifs de 16-64 ans sont donc contraints à rester en chômage et/ou à devenir inactifs.
A ce sujet, les chiffres avancé s par l’AEI sur la supposée supériorité des gouvernements El Fassi et Jettou est illusoire, et trahit même une sélection dans la création d’emplois entre les années Jettou-Fassi et Benkirane, notamment vis-à-vis des emplois non-rémunérés.
| Répartition de la croissance de la Population 16-64 ans | |||
| Exécutif | Emplois | Chômage | Inactifs |
| Youssoufi | 15,93% | 105,04% | -20,97% |
| Jettou | 49,69% | 58,92% | -8,61% |
| Fassi | 31,60% | 69,89% | -1,49% |
| Benkirane | 37,09% | 50,82% | 12,09% |
La moyenne d’emplois créés entre 2002 et 2011 est sensiblement la même qu’en 2012 et 2014. Ce qui est souvent ignoré est la sortie furtive d’une population de près de 280.000 personnes par année depuis 1999, qui quittent le marché du travail, et qui grossissent les rangs de la population inactive.
Ce sont des individus (pour la grande majorité des femmes) en âge de travailler, mais qui décident de ne plus chercher un emploi. La conséquence est que le taux de chômage a été artificiellement bas depuis 2002, et sa légère augmentation dès 2012 n’est pas dûe à la baisse des emplois créés, mais surtout au ralentissement du nombre d’individus qui décident de devenir inactifs.
L’exposé de l’AEI présente deux facettes d’un certain Weltanschauung: la foi inébranlable qu’en pensant de grands projets pilotés par des technocrates, le Maroc peut créer de la croissance pour son économie, des recettes fiscales pour son Etat, de l’emploi pour ses travailleurs et des dividendes pour ses actionnaires domestiques et étrangers.
D’un autre côté, c’est l’amnésie politique – qui n’est pas exclusive à l’Istiqlal- précédant chaque échéance électorale crée les éléments de langage du programme économique du jour.
En dressant ce tableau et en confectionnant sa propre réalité, M. Douiri nous rend service: il nous donne autant d’éléments qui confirment l’échec du modèle de développement choisi par le Maroc depuis le début du millénaire, dont il a été, il faut le rappeler, l’un des exécuteurs les plus zélés.
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