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Charlie Hebdo: ce qu’en dit la déontologie des médias

INTERVIEW. Censure ou réactions légitimes des musulmans? Liberté d’expression ou offense au sentiment religieux? Les réponses d’Alain Rollat.  

Charlie Hebdo: ce qu’en dit la déontologie des médias
Bouchaib Berrada
Le 19 janvier 2015 à 9h56 | Modifié 19 janvier 2015 à 9h56

Alain Rollat est, avec quelques autres, une autorité dans le domaine de la déontologie de la presse.

Il est journaliste professionnel, ancien directeur adjoint du Monde et vétéran de la presse écrite française où il a commencé sa carrière en 1963.  Aujourd'hui, il est formateur à l'ESJ Pro et expert indépendant.

Depuis plusieurs mois, il conduit avec Patrick Pépin, ancien directeur général de Radio France, ancien directeur de l'ESJ, à la demande de l'Union européenne, une mission de formation à la déontologie du journalisme dans les pays du Maghreb (Algérie, Tunisie, Libye, Maroc, Mauritanie). Sa mission au Maroc a commencé en décembre.

 

-La couverture des événements de Paris, souvent en direct sur les télés, a soulevé des questions inédites sur le territoire français, en matière de déontologie journalistique. Fallait-il diffuser la vidéo du meurtre du policier qui était à terre, à proximité de «Charlie Hebdo» ?

- Non, personne n’aurait dû diffuser cette vidéo dans son intégralité. La séquence montrant l’exécution de ce policier blessé, qui demandait grâce, était d’une extrême violence. 

Mettre cette scène en évidence, en faire une photo de première page, comme l’a fait l’hebdomadaire «Le Point» dans sa page de couverture, c’était porter  atteinte à la dignité de la victime.

Tous les  codes de déontologie sont formels: le respect de la dignité de l’individu commande au journaliste professionnel de ne jamais céder à la tentation du sensationnalisme.

Il y a toujours un équilibre à trouver entre le devoir d’informer, qui interdit la censure, et le respect dû aux victimes, qui oblige à faire preuve de retenue.

 

-Idem pour les deux prises d’otages et les deux assauts. Fallait-il les filmer, les diffuser?

- Il fallait les filmer et les diffuser, bien sûr. Parce que le rôle des médias est de rendre compte des faits. Ces informations étaient d’intérêt public; il était donc légitime de les porter à la connaissance des gens.

Mais il ne fallait pas les filmer et les diffuser n’importe comment et la plupart des chaînes de télé ont respecté les consignes de la police.

C’est la façon dont certains médias les ont filmées et commentées en direct qui a fait problème.  C’est même miraculeux que les responsables de certaines chaînes d’info continue n’aient pas un gros poids sur la conscience parce que,  sous le coup de l’émotion, obnubilés par le désir du scoop, certains reporters et certains commentateurs ont fait entrave au travail des policiers et mis en danger la vie des otages, dans le feu du direct, en  révélant des détails factuels qui auraient pu coûter la vie à des otages ou à des gendarmes. Ces gens-là ont été irresponsables.

 

-Les médias français s’interdisent de diffuser les vidéos de propagande de Da’ech et d’Al Qaïda lorsque ces vidéos s’attaquent à la France. Mais lorsque Ben Laden s’attaquait à l’Amérique et aux pays musulmans les médias français ne se posaient pas la question. Les messages étaient diffusés et les vidéos aussi, sauf en cas d’extrême violence…

- Il n’est jamais facile d’informer sur le terrorisme. Il existe trois règles générales.

Primo, pour nous, journalistes, le terrorisme, lorsqu’il se manifeste, c’est un sujet d’actualité comme les autres; donc, nous devons en rendre compte.

Secundo, dans le traitement du sujet, il ne faut jamais divulguer d’informations qui pourraient mettre quelqu’un en danger, qu’il s’agisse des forces de l’ordre ou de sources personnelles.

Tertio, le journaliste ne doit pas devenir la caisse de résonance d’activités terroristes. Les journalistes ne sont pas là pour faire la propagande du terrorisme. 

Les professionnels directement concernés débattent en permanence de ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire.  La déontologie évolue, s’ajuste constamment aux nouvelles réalités.

Je n’ai pas souvenir qu’en France les médias aient fait preuve de complaisance vis-à-vis des messages de propagande de Ben Laden. Il y a eu des interrogations, des hésitations, mais, aujourd’hui, depuis que les vidéos de propagande sont devenues «monnaie courante», la jurisprudence professionnelle est bien établie: les journalistes dignes de ce nom refusent de jouer  le jeu macabre des fanatiques. Ils ne retiennent des vidéos diffusées par l’organisation qui se fait appeler «Etat islamique» que les éléments informatifs, quand ils existent.

Pour le reste, ils s’imposent des règles très strictes afin, par exemple, que l’utilisation des images diffusées par les preneurs d’otages soient utilisées a minima, de la façon la plus sobre possible, pour ne pas faire le jeu de ces pratiques.

 

-Les dessins de « Charlie Hebdo » relèvent-ils exclusivement de la liberté d’expression? Tous les pays occidentaux sans exception mettent quelques limites à la liberté d’expression, parmi lesquelles le respect des sentiments religieux. D’ailleurs, les dessins ont été floutés dans plusieurs journaux américains…

- La liberté d’expression n’est absolue nulle part. Elle est, partout, encadrée par la loi.

En France, elle est encadrée par la loi de 1881 sur la liberté de la presse dont le contenu a été souvent amendé. Les dessinateurs de presse n’en sont pas exemptés. Ils peuvent être condamnés, comme tous les professionnels de la presse, s’ils se rendent coupables d’injure, diffamation, racisme, apologie du terrorisme, etc.

«Charlie Hebdo» s’est souvent retrouvé devant le tribunal. Mais la France est une république laïque. Elle respecte toutes les croyances et garantit leur coexistence.

Il n'y a pas, chez nous de religion d’Etat. L’Etat est neutre à l’égard des convictions religieuses ou spirituelles. Neutre, pas athée! L’Etat garantit la liberté de conscience à tous les Français, qu’ils soient croyants ou non.

Ce principe de la liberté de conscience impose à l’Etat de ne pas intervenir dans les convictions de chacun. Chacun est libre de pratiquer une religion ou non, de croire ou de ne pas croire. Chacun est libre de penser ce qu’il veut, sur n’importe quel sujet, et de l’exprimer librement. Aucun sujet n’est tabou. On peut rire de tout, y compris de toutes les religions et de tous les religieux, au risque de tomber sous le coup des textes législatifs qui punissent les débordements.

En cela, la laïcité  de la République française est à l’opposé des régimes théocratiques et des régimes totalitaires.

 

-D’après le Code de déontologie du Maghreb, la position que l’on peut avoir au sujet des dessins est variable selon les sociétés et les régimes politiques. Vous-même travaillez actuellement avec plusieurs journaux du Maghreb sur les pratiques déontologiques. Vous considérez que les dessins sont acceptables en pays laïque seulement. Pourquoi ?

- Ce Code a été conçu, rédigé et signé, en janvier 2013, en Tunisie, à Hammamet, par plusieurs éminents représentants de la presse écrite maghrébine, au terme d’une réunion internationale organisée avec le soutien de l’Union européenne.  

Il y avait là les directeurs de plusieurs grands journaux venus de tous les pays du Maghreb: Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie et Tunisie. Le Maroc était notamment représenté par le président de la Fédération marocaine des éditeurs de journaux  et par le directeur d’ «Attajdid». 

La Mission que nous animons, Patrick Pépin et moi, en tant qu’experts indépendants mandatés par l’ESJ Pro de Montpellier et l’Union européenne, c’est une mission qui consiste à définir quelles peuvent être les meilleures applications pratiques de ce Code dans chacun des pays concernés. Nous l’avons fait en Tunisie et en Algérie, nous le faisons maintenant au Maroc et le résultat de nos échanges sera mis à la disposition de tout le monde. Mais nous n’«exportons» rien, nous ne «vendons» rien, nous ne transposons rien.

Nous échangeons avec nos confrères locaux sur nos pratiques déontologiques et nos usages professionnels respectifs. Et, en  matière de déontologie et d’éthique, si les grands principes sont universels, leurs applications sont variables, en effet, suivant les pays, les sociétés, les cultures.

Ce qui est concevable en Europe ne l’est pas forcément en Afrique ou en Asie. Simple constat de bon sens.

La question des caricatures est déjà tranchée par le Code de déontologie des journalistes maghrébins. Son article 12 commande au journaliste «le respect des cultes et des croyances». Son article 11 lui fait obligation de refuser toute incitation à la haine raciale, ethnique ou religieuse. Le «Guide des bonnes pratiques» qui en découle, et que notre Mission peaufine au fur et à mesure de nos discussions, invite explicitement à ne traiter des questions religieuses qu’avec «une extrême prudence». Il recommande au journaliste professionnel de «s’interdire toute publication, par le texte, l’image ou le dessin, susceptible de porter atteinte aux sentiments moraux ou religieux» de ses concitoyens.

On peut y voir une invitation à l’autocensure mais c’est avant tout une incitation au respect des gens. La responsabilité sociale du journaliste est telle qu’on ne peut évidemment pas, dans un pays comme le vôtre, où existe une religion d’Etat, rire des religions et des religieux de la même façon qu’on a le droit de le faire dans une république laïque.

 Mais permettez-moi d’ajouter que, si le journaliste professionnel a une responsabilité sociale il a aussi, partout, un devoir d’éducation. Il appartient à tous les professionnels de l’information de faire comprendre à tout le monde, et surtout, en ce moment aux croyants de tous les pays, qu’aucun dessin, fût-il le plus blasphématoire, ne justifie un assassinat.

Les caricaturistes sont les bouffons des temps médiatiques; il faut leur donner la réplique à coups de rires et non à coups de kalachnikov. Faisons tous attention car l’Histoire universelle enseigne que les fanatismes ont toujours été fauteurs de guerres.

En tant que journalistes, nous sommes au service des gens. La priorité, pour nous, aujourd’hui, ce doit être l’action pédagogique. Il faut couper l’herbe de l’ignorance sous les pieds du fanatisme et, pour ce combat vital, mobiliser les enseignants.

 

-Le Maroc a récemment interdit la distribution dans les salles de cinéma du film « Exodus » parce que deux scènes représentaient Dieu ou pouvaient être interprétées comme cela. Ce que vous dites au sujet de la liberté d’expression dans les médias est-il valable pour les créations artistiques ?

- Ce film, je l’ai trouvé assez mal ficelé, ennuyeux. Les scènes où apparaît cet enfant qui semble parler au nom de Dieu ne sont pas très compréhensibles. Mais, à mon sens, il n’y avait pas là de quoi fouetter un chat. Et, de toute façon, oui, la liberté d’expression  vaut pour les créations artistiques comme pour les dessins de presse.

Les caricaturistes sont des artistes; tous les artistes ont le droit de s’exprimer à leur guise; et tout le monde a le droit de critiquer ce qu’ils font.

Tout le monde a le droit de juger ce film médiocre, comme tout le monde a le droit de juger Charlie Hebdo bête, méchant et même, si l’on est croyant, blasphématoire.

Mais, de grâce, laissons les fusils aux vestiaires! Si leurs assassins, avant de tirer sur Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski et leurs copains, avaient engagé la conversation avec eux, ils auraient vite déposé leurs armes car ces artistes-là, c’étaient tous des gentils.

 

-Sur un plan de déontologie pure, les dessinateurs de Charlie avaient-ils le droit de continuer à dessiner le prophète, alors qu'ils savaient qu'ils choquaient ou offensaient de nombreux musulmans ?

-Il n'y a pas de "déontologie pure" dans la pratique du journalisme professionnel. Il n'y a que des règles universelles et des applications particulières. Les dessinateurs de Charlie Hebdo riaient de tout et se moquaient de toutes les normes. C'était leur nature et leur droit de le faire. Personne n'avait le pouvoir de les en empêcher, sauf leur conscience. Leur assassinat en a fait des héros de la liberté d'expression et suscitera, en France, beaucoup de vocations...

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Bouchaib Berrada
Le 19 janvier 2015 à 9h56

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