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CULTURE

Ayouch lève le voile sur la prostitution au Maroc

Le cinéaste va traiter, avec humanité, d’un sujet rarement abordé. Et nous présente son projet de film d’anticipation.

Ayouch lève le voile sur la prostitution au Maroc
Houda Outarahout
Le 29 décembre 2014 à 11h45 | Modifié 29 décembre 2014 à 11h45

En poussant la porte d’Ali’N Prod, boîte de production au nom évocateur, nous nous inventions une promesse d’ailleurs, imaginions une fenêtre sur un autre monde. La rencontre, à Casablanca, avec le réalisateur marocain Nabil Ayouch nous rappelle néanmoins à ce qu’il y a de plus humain en nous...

Avec son prochain long-métrage, qui sortira à la rentrée 2015, proposant une pleine immersion dans l’univers de la prostitution, il nous invite à nouveau à nous pencher sur ce Maroc que beaucoup refusent de voir.

Dans la veine de ces précédents succès, le cinéaste s’attache alors à balayer les clichés. Pour Nabil Ayouch, c’est avant tout l’individu qui doit être au cœur de l’histoire. Car si la thématique traitée reste taboue dans notre société, il lui était impensable, impossible de livrer une caricature ou survoler la question. « Ce sujet est majeur, il mérite qu’on s’y intéresse de près et forcément de manière humaine », esquisse-t-il. Il s’y emploie. Son film, actuellement en cours de montage, se concentre alors sur le « parcours de quatre femmes en colocation à Marrakech », sur leurs « chemins de vie » et leurs histoires. La prostitution reste un personnage secondaire…

« A la limite du supportable »

Ce projet audacieux germe près de deux ans plus tôt dans l’esprit du cinéaste, qui reconnaît avoir « toujours été attiré par les marginaux ». Il rencontre certaines d’entre elles. Un petit nombre d’abord… L’oreille qu’il leur a offerte lui permet d’appréhender leur quotidien. « J’ai écouté ce qu’elles avaient à raconter et ce qu’elles portaient ». Autant d’échanges « qui ont pris des allures de consultation chez un psy, c’est ainsi qu’elles le présentaient », évoque Nabil Ayouch.

Leurs propos crus, d’une extrême dureté ont trouvé un écho singulier auprès du cinéaste qui y entrevoit les contours d’une société écorchée vive. « Ce qu’elles avaient à raconter en dit long sur notre hypocrisie sociale, sur leurs rapports aux hommes, à leurs familles… ». Les quelques témoignages qui ont émaillé l’aventure naissante se multiplient peu à peu. En un an et demi, Nabil devient alors le confident attentif d’une centaine de femmes. « Pas de prise de notes »… « Ces femmes étaient touchantes ». Leur discours, lui, était souvent « à la limite du supportable », reconnaît l’homme. Tout vacille.

« On fait comme on peut »

La confrontation avec la réalité de ces femmes et leurs destins contrariés bouleverse le réalisateur, qui « traverse de nombreuses phases, à [se] demander [s’il allait faire] un film ou non ». Le projet mâture toutefois doucement, suivant son chemin, guidé également par « les filles » qui ont « été pour beaucoup dans le processus de décision ». Certains témoignages étaient trop marquants pour être passés sous silence, souligne le réalisateur impliqué jusqu’au bout des ongles. S’il trouve la force d’aller au bout du projet, il n’en reste pas moins investi d’une responsabilité. Ne pas trahir ces femmes. Traiter ce sujet avec authenticité. Le mettre sur le devant de la scène…

Un objectif qui ne semblait pas partagé par tous. « Le projet à été présenté à deux reprises au fonds d’aide du Centre cinématographique marocain (CCM) et rejeté systématiquement ». Bien qu’aucune explication n’ait été avancée par la commission (qui n’est pas tenue de justifier ses décisions), l’intime conviction de Nabil Ayouch lui souffle que le sujet du film dérange… Qu’à cela ne tienne ! « Sans le fonds d’aide, et bien on fait tout seul, comme on peut ! », indique le réalisateur amusé. Le pari n’est pas aisé et la prise de risque importante. Cependant, il parvient à obtenir « des soutiens à droite à gauche ». « Un coproducteur français croit également à ce long-métrage », l’équipe s’engage, le projet se mue peu à peu en « aventure de famille, tout devient cohérent », précise-t-il. « C’est un film avec peu de moyens et beaucoup de cœur ».

Cinéaste engagé, une étiquette comme une autre

Avec ce long-métrage, dont le titre définitif n’est pas encore arrêté, Nabil Ayouch signe une nouvelle « fiction du réel », faisant appel à un casting composé de comédiens et d’amateurs. On le dit souvent engagé ; lui préfère la nuance à cette « étiquette ». S’il ne se dirige que vers des problématiques qui l’interpellent, celles-ci se révèlent bien plus variées que l’image qu’on lui prête. Le père de « Ali Zaoua », des « Chevaux de Dieu » ou de « My land » est également celui de « Whatever Lola wants », tient-il à rappeler, probablement lassé par les raccourcis.

Son prochain projet, « Razzia » achèvera d’ailleurs de convaincre les plus sceptiques. « Celui-ci n’est même pas encore tourné, ne vous attendez pas à ce que je livre des détails », taquine le réalisateur, avant de concéder quelques bribes de ce « prochain film d’anticipation ». Une plongée dans le monde arabe de 2030, une interrogation sur l’évolution de ces pays en pleine mutation.

Des envies de science fiction qui coexistent avec des préoccupations fondamentalement plus concrètes, dont l’ouverture en novembre dernier du centre culturel Les Etoiles de Sidi Moumen. Si le réalisateur a fait preuve d’une grande pudeur et retenue pour présenter ses projets au cinéma, il partage avec une énergie et un enthousiasme communicatif son intérêt pour ce « dernier bébé ». Le centre culturel situé dans le quartier sensible de la capitale économique représente une alternative pour cette jeunesse mise au banc de la société. « Nous ne pouvons pas leur dire que la violence n’est pas un mode d’expression, si nous ne leur en offrons pas d’autres », déplore un Nabil Ayouch, entier. Des cours d’expression scénique, de musique, de photographie sont alors dispensés gratuitement à ces jeunes, chers au cinéaste. Une façon de poursuivre les combats qui l’animent et auxquels il a livré de nombreux films. De poursuivre ces histoires au-delà du générique de fin.

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Houda Outarahout
Le 29 décembre 2014 à 11h45

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