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CULTURE

A quoi sert le festival de Marrakech?

D'édition en édition, le festival de Marrakech est de moins en moins médiatisé et de moins en moins cinématographique. Les paillettes suffisent-elles à faire un festival?

A quoi sert le festival de Marrakech?
Hamza Mekouar et Samir El Ouardighi
Le 12 décembre 2014 à 15h52 | Modifié 11 avril 2021 à 2h36

Le Festival international du film de Marrakech (FIFM) est-il un rendez-vous incontournable du cinéma international, ou un événement mondain sans âme où les paillettes et le m’as-tu-vu priment sur le 7e art? A la veille de la clôture de sa 14e édition, la question mérite d’être posée.

 

Il faut se rendre à l’évidence. 14 ans après son lancement, le Festival du film de Marrakech est un échec. Sa formule actuelle est dans l’impasse. Pour vivre, le Festival a besoin de changer de formule. Sinon, il vaut mieux qu’il s’arrête.

L’échec se mesure sur tous les plans: le festival a été lancé pour tirer Marrakech, mais c’est Marrakech qui le tire. Il est censé être un festival de cinéma mais ce sont quelques stars, quelques paillettes qui font leur cinéma pour les magazines people. Les projections de films place Jamaâ Fna n’ont pas besoin de ce festival pour se faire ; ni le spécial Bollywood. Tout cela est coûteux, sans intérêt cinématographique et au final finira par desservir le projet initial.

Ce qu’en dit la presse spécialisée

«Cela fait bientôt 10 ans que notre rédaction ne couvre plus ce festival, tout comme plusieurs de mes confrères de la presse spécialisée», lance d’emblée un journaliste du magazine français de cinéma «Première», dans un entretien téléphonique avec Médias 24.

 La raison? «Les journalistes cinéma n’y voient plus aucun intérêt car le concept est flou et manque d’identité originale (…), je le dis alors que nous étions particulièrement choyés par les organisateurs du festival. Cela ne suffit pas!», ironise-t-il.

 «Les deux premières années étaient prometteuses, mais peu à peu, le contenu s’est dilué dans les paillettes, et la culture bling bling a fini par prendre le dessus. La programmation n’a pas d’âme et le festival ne promeut ni le cinéma marocain ni le cinéma africain (…) en quelque sorte, c’est une pâle copie du Festival de Cannes», remarque-t-il.  D’ailleurs, les organisateurs croient intelligent et chic de mimer Cannes avec leur tapis rouge et leur montée des marches.

Contacté par nos soins, un journaliste du magazine français Studio affirme que sa rédaction ne couvre plus ce genre de festival jugé trop people», avant d’ajouter «nous préférons laisser la main aux paparazzis de Closer ou de Gala». Même son de cloche chez un journaliste des Inrocks qui avoue ne porter aucun intérêt au Festival.

Il suffit de taper festival du film de Marrakech sur Google pour constater l’ampleur des dégâts. La couverture est assurée essentiellement par la presse people.

Un prix en pacotille

Concrètement, un grand festival entend mettre en valeur des œuvres de qualité en vue de servir, refléter l'évolution de l'art cinématographique.

A Cannes, l’idée est de faire du festival un «baromètre mondial du cinéma», comme le clame Gilles Jacob, le président du festival. Un grand festival permet aussi aux cinéastes de gagner en notoriété, de toucher un large public et de faciliter les ventes. Cela passe par les projections, mais aussi par l’attribution de prix qui tendent à asseoir la notoriété des lauréats.

Le festival de Marrakech essaye tant bien que mal d’honorer à son tour les films marocains et étrangers en décernant chaque année un prix appelé «l’Etoile d’or», un peu comme la Palme d'or pour le Festival de Cannes, le Lion d'or pour la Mostra de Venise ou l’Ours d'or pour le Festival de Berlin. Si la notoriété de ces trois derniers prix est avérée, ce n’est a priori pas le cas de celui de Marrakech.

On notera à titre d’illustration qu’aucun des trois journalistes spécialisés que nous avons interrogés n’a jamais entendu parler du prix marrakchi. Les professionnels marocains les plus avertis n’ont pas fait mieux, à l’image d’un célèbre réalisateur qui nous a répondu, imperturbablement, «L’olivier d’or!».

L’exemple est loin d’être anecdotique. Il démontre que remporter une «Etoile d’or» ne constitue pas un tournant dans la vie d’un cinéaste. A contrario, beaucoup de films primés à Cannes, Berlin, Venise ou Toronto n’auraient jamais été connus du grand public sans leur prix. Et la curiosité pour un film palmé aidant, cela augmente le nombre de spectateurs en salle. Bref, l’Etoile d’or est à la palme d’or ce que le prix Mamounia est au Goncourt.

Absence d’un marché du film

Le festival n’a pas bonne presse auprès des cinéastes marocains. A l’image de ce jeune réalisateur qui qualifie ironiquement le festival de Marrakech de «moussem du cinéma». Bien qu’il admette que certaines personnes y vont effectivement pour regarder des films, il n’hésite pas à dire que «l’évènement est tout sauf cinématographique car il manque de substance».

Mais au-delà du positionnement peu congruent du Festival, les cinéastes lui reprochent aussi de ne pas accueillir de marché du film, à l’instar des festivals qui se respectent. Au Festival de Cannes- puisque celui de la ville des charmeurs de serpents semble vouloir suivre ses traces- il n'y a pas que les films de la sélection officielle et le tapis rouge foulé par les stars: des milliers de cinéastes du monde entier se battent pour vendre leurs films, qu'ils soient à l'étape du scénario, du tournage, de la post-production ou finalisés.   

Faut-il préciser que celui de Marrakech est loin d’être une terre de prospection pour de nombreux métiers du cinéma? «Un festival de cinéma sert aussi à créer des connexions entre porteurs de projets et producteurs. C’est un relais qui doit permettre au cinéma national de mieux s’exporter et de provoquer une émulation professionnelle. Ce n’est pas le cas du festival de Marrakech qui est devenu au fil des années un évènement plus touristique que cinématographique», estime ce réalisateur primé dans de nombreux festivals internationaux.

«C’est un pur festival de paillettes, un lieu d’exhibition inutile pour les cinéastes marocains. J’ai récemment été à Cannes pour tenter de vendre mon film à des producteurs, car un festival, c’est aussi ça (…), ce n’est évidemment pas le cas de celui de Marrakech», souligne un autre réalisateur.

Les rares professionnels qui accordent un intérêt au festival de Marrakech avancent comme argument qu’il est une fenêtre d’exposition. A l’image de ce grand monteur installé à Casa qui cite comme exemple le réalisateur Faouzi Bensaïdi qui a trouvé, selon ses dires, des producteurs pour financer son futur film grâce à la baraka du Festival. Toutefois, il regrette son manque de visibilité du fait d’une «programmation peu avant-gardiste, qui n’a pas d’identité propre et qui ne prend pas de risques

La réalisatrice Laïla Marrakchi est pour sa part moins tranchée: «ce festival a amené quelque chose de nouveau au Maroc et a offert des opportunités intéressantes aux cinéastes marocains», assure-t-elle, sans préciser lesquelles.

La réalisatrice du film Marock pense que, pour attirer les stars, les paillettes et le glamour sont essentiels, mais insuffisants. L’important, c’est de «mettre en avant les réalisateurs et le  contenu de leurs films».

Le cinéma pour attirer les touristes

Pas de positionnement clair, pas de reconnaissance mondiale, un désintérêt des médias internationaux et un soutien timide aux cinéastes marocains. Il ne reste comme autre argument que le traditionnel «promouvoir l‘image du royaume». Mais a-t-on besoin de dépenser autant d’argent (entre 60 et 75 millions de DH selon les éditions) pour le faire?

Et de toute façon, difficile d’affirmer avec certitude que le Festival de Marrakech contribue au rayonnement du pays, pour reprendre l’expression toute faite.  

«Ce festival est une gigantesque opération de communication pour l’image du Maroc. C’est très bien, mais ça ne profite pas vraiment à l’industrie cinématographique. Pour le peu de films marocains programmés, cela reste une opportunité d’exposition mais au regard de la désormais faible couverture médiatique étrangère, cet évènement ne constitue pas un tremplin à l’international», martèle un producteur marocain.

Et quand un journaliste du quotidien Le Monde écrit un article sur le Festival de Marrakech, c’est pour dire qu’en marge de l’événement, les salles de cinéma sont laissées à l’abandon.


 

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Hamza Mekouar et Samir El Ouardighi
Le 12 décembre 2014 à 15h52

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