Maroc. Racisme ou xénophobie, à Boukhalef, c’est l’impasse
Les violences et les incivilités entre résidents marocains et migrants subsahariens n’ont pas cessé depuis une année à Boukhalef, en périphérie de Tanger. La cohabitation entre les deux communautés, de plus en plus conflictuelle, suscite le débat.
Depuis septembre 2013, trois ressortissants subsahariens sont décédés de mort violente à Tanger. Un quatrième est mort poignardé à la gare routière de Rabat. Les incidents entre Marocains et Subsahariens sont récurrents à Boukhalef depuis maintenant une année.
Pour le militant associatif Mohamed Sérifi, « on ne pas peut utiliser le terme « racisme » alors que la population de Tanger a toujours accepté l’étranger. Le simple fait que plus de 60% des Subsahariens vivent de la mendicité et de l’aumône le démontre ».
Pour M. Sérifi « prudence et discernement sont de mise car le discours sur le racisme à tort et à travers creuse le fossé entre les gens, dégrade les équilibres ». Pour M. Sérifi, « ce à quoi l’on assiste est de la xénophobie, une détestation de l’étranger basé sur des choses beaucoup plus prosaïques et matérielles : la concurrence pour un squat, les jobs dans l’informel, la prostitution ». Une histoire de « Blacks venus manger le pain des Marocains » qui rappelle des vies de Maghrébins en Europe… « Ajoutez à cela méconnaissance de l’autre, ajoute le militant, c’est terrible ».
Avec d’autres Tangérois, Mohamed Sérifi a fondé en juin dernier le Grupo Allianza contra el racismo y la xenofobia (Alliance contre le racisme et la xénophobie), immédiatement après la mort de 15 Subsahariens par noyade à Bab Sebta.
Messages brouillés
Sur le mur d’une ville d’Espagne, quelqu’un a tagué : Sobran Inmigrantes (Trop de migrants). Quelqu’un est venu derrière, a effacé les lettres I-N-M-I-G et rajouté les lettres I-G-N-O. Résultat, cela donne : Sobran Ignorantes (Trop d’ignorants).
Pour Helena Maleno de l’ONG Caminando Fronteras, très active sur son compte Twitter, le débat est plus tranché. Elle condamne sans appel l’usage par la presse marocaine du mot « affrontements » à Boukhalef qui sont pour elle des « agressions ».
A l’AMDH locale, le débat sur les incidents du week-end dernier et le meurtre de Charles Ndour a été vif et la nature raciste du crime n’est pas avalisée. Le siège parle de « racisme », la section locale salue « l’attitude des habitants du quartier ».
En revanche, siège et section locale jugent l’opération du vendredi dernier « planifiée ». A la sortie de la prière du soir du vendredi 29 août, des témoins auraient entendu des échanges sur « une soirée de vendredi de sang et de jihad ». Depuis un an, la situation se dégrade à Boukhalef.
Cette semaine, le chef des RG de la police de Tanger Abdelouahed Hajlaf a été remplacé, sans que l’on sache pour l’instant si ce changement est en rapport avec la détérioration de la situation à Boukhalef ou simplement l’arrivée d’un nouveau préfet en juin dernier.
L’Association des ressortissants sénégalais résidant au Maroc (Arserem) dont le défunt Charles Ndour était membre, appelle « au calme et à la sérénité » et invite les autorités judiciaires marocaines à l’ouverture d’une enquête pour élucider les circonstances de ce drame ». L’Association des Marocains lauréats des universités sénégalaises s’est jointe à la condamnation du meurtre de Charles Ndour.
Racisme ou xénophobie, le débat ne passionne pas les Subsahariens de Tanger. « Quand il y a des coups à prendre, c’est pour nous » me renvoie une jeune Sénégalais. Des morts, des blessés à l’hôpital Mohammed V de la ville, des portes d’appartement qu’on défonce impunément, des arrestations, des expulsés. « Pourtant continue Mohamed Sérifi, les Sénégalais sont les mieux à même de s’intégrer à Tanger ».
Un sit-in à Dakar ce vendredi, une marche ce dimanche à Tanger
Les résidents marocains de la cité Al Irfane 2 de Boukhalef qui préparent une marche pour ce dimanche 7 septembre demandent « plus de sécurité, des patrouilles policières et un commissariat ». Dimanche ils devraient rappeler cinq autres de leurs revendications : l’évacuation des appartements squattés, l’expulsion des sans-papiers, le respect de la loi par tous et l’égalité de traitement entre Marocains et Subsahariens.
Un résident, Amine Yahia qui envisageait des actions de rapprochement entre résidents marocains et subsahariens début août a renoncé. « Les Marocains sont mécontents, les autorités ne bougent pas et les Subsahariens qui sont partis les 11 et 12 août derniers ont été remplacés par des migrants qui ignorent tout de la vie du quartier. On ne se sent pas respectés. Le monde extérieur confond coupables et victimes ». Un autre résident parle de « colonisation » et d’ « Africains qui nous imposent leur ordre dans la cité ».
Depuis plusieurs mois des résidents marocains reprochent à certains de leurs voisins subsahariens de gagner leur vie en animant des petits réseaux de prostitution ou de débits d’alcool. Dans le quartier la prostitution semble une activité discrète mais bien partagée. Pour l’alcool, regarder les matchs de coupe du monde de football en groupe, entre amis ou compatriotes, une bière à la main « cela existe bien sûr » m’affirme un jeune Camerounais déçu de la performance des coéquipiers d’Eto’o. Qu’un étranger à l’esprit commerçant se fasse une marge sur la bière, cela existe dans tous les foyers de jeunes travailleurs et cités universitaires du monde.
Dans ce jeu de dupes entre résidents marocains en colère et des Subsahariens qui survivent en attendant une chose, traverser le détroit, les autorités et le promoteur immobilier observent. Al Irfane 2 est un quartier construit par Addoha sans équipements collectifs : une mosquée (non finie) ouverte avec peine à la veille du Ramadan, un collège attendu pour la fin du mois, un éclairage public défaillant, pas de marché, pas de parc pour enfants, ni centre de santé, ni commissariat.
A Boukhalef tous les éléments d’un nouveau drame sont là. A Dakar, ce vendredi après-midi une manifestation est prévue devant l’ambassade du Maroc.
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