“Benchmarker", "implémenter", "process”, le jargon s'incruste au travail
"J'ai été briefé par mon N+1 et après avoir benchmarké notre business model, la DG veut identifier les synergies pour améliorer notre performance, donnez-moi votre feedback". Si cette phrase vous paraît limpide, trop tard, le jargon de bureau s'est emparé de vous !
Pour les néophytes, ce mélange de franglais, d'acronymes abscons et de formules alambiquées est une torture pour les oreilles. Mais pour certains cadres, rien de plus banal.
Le sociologue Jean-François Amadieu estime que l'usage de ce vocabulaire a « tendance à s'accélérer ». Il ne s'acquiert « pas tellement dans le système d'enseignement supérieur », dit-il, mais « très largement via une imitation entre firmes, ou via les colloques et les magazines économiques ».
Un cadre dans un grand groupe de conseil se souvient aujourd'hui de sa surprise lorsqu’on lui a demandé à son arrivée s'il avait fait sa « to do »... Il s'agissait en fait d'une liste des priorités, sa « to do list ». Ingénieur des Ponts et Chaussées de formation, il explique à l'AFP avoir appris sur le tas et utilise aujourd'hui sans hésiter des formules comme « j'ai un call » pour évoquer un rendez-vous téléphonique ou « être en closing » pour la phase finale de négociations.
« Il y a des mots difficiles à traduire, c'est plus facile dans ces cas-là », estime ce cadre, relevant que l'équivalent français officiel de « benchmarking », « parangonnage », n'est pas plus usuel. Du coup, les salariés font des « briefings » après un « brainstorming » en respectant la « deadline » et sont « corporate ».
« Quand il y a une traduction française possible, j'avoue que je trouve ça complètement ridicule », dit à l'AFP le linguiste Alain Rey. Ce vocabulaire « qu'on prétend universel du management » composé de « français truffé d'anglais ou de très mauvais anglais mal maîtrisé ne garantit pas une justesse de la pensée », estime M. Rey. Mais certains mots ou expressions, qui ne semblent pas d'origine anglophone, sont tout aussi teintés d'obscurantisme. C'est le cas de « différentiel », « mode projet », « implémenter », « impacter » ou encore « maximiser ». Dans le même genre, il y a aussi par exemple « systémique », « processus organisationnel » ou « objectif cible ».
Claude Gruaz, linguiste, note que les mots en « er » ont la cote, car il s'agit de la terminaison la plus simple à conjuguer en français. Le verbe « résoudre », devient ainsi « solutionner », dit-il à titre d'exemple.
M. Rey y voit aussi une façon de « faire valoir celui ou celle qui les prononce alors qu'ils ne veulent pas dire grand chose de plus que le mot simple ». Comme en banlieue, lieu de forte créativité langagière, le reste de la population est « censé ne pas comprendre », note-t-il.
« Pour facturer plus cher »
M. Amadieu souligne lui aussi que cette « novlangue » permet, « en étant pas forcément très bien compris, de donner une impression de technicité ». « C'est pour facturer plus cher ! », plaisante auprès de l'AFP un consultant dans un grand groupe international.
Le sociologue relève au passage que « les politiques font de plus en plus la même chose » avec des concepts comme « compétitivité » ou le plus récent « responsabilité ».
Les formules nouvelles ont d'ailleurs souvent un « aspect politique qui ne trompe pas beaucoup de monde ». C'est le cas notamment du plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) qui a remplacé le plus déprimant « plan social ». Certaines tendances frisent aussi le ridicule, note le sociologue.
Ainsi, « on ne recrute plus des gens mais des talents. Même sur l'émission (de télécrochet) The Voice, ce sont des talents. Ça ne veut rien dire! », lance-t-il avec le sourire.
Pour aider les jeunes salariés à s'y retrouver, un cadre a créé en 2011 un site dédié avec des définitions et même la prononciation phonétique de certains termes (jargondentreprise.over-blog.com).
On peut y lire une citation de Jean Jaurès: « Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots »...
(Avec AFP)
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