Conférence de Casablanca : Pourquoi Roosevelt a choisi le Maroc en janvier 1943

HISTOIRE - Le 14 janvier 1943, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt se sont retrouvés à Casablanca pour décider des opérations à mener face aux puissances de l’Axe. Voici ce qui a motivé ce choix qualifié de "risqué" à l'époque.

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Conférence de Casablanca : Pourquoi Roosevelt a choisi le Maroc en janvier 1943 Churchill et Roosevelt devant un parterre de correspondants sur la pelouse de la villa Dar Es-Saada le 24 janvier 1943.

Le 03 janvier 2020 à 16:13

Modifié le 04 janvier 2020 à 13:02

« Suggested code name : SYMBOL. » Ces quatre mots, qui terminent un télégramme envoyé par Winston Churchill à Franklin D. Roosevelt le 21 décembre 1942, marquent le point d’orgue d’une séquence de cinq semaines d’échanges nourris entre le Premier ministre du Royaume-Uni et le président des États-Unis.

Le 14 janvier 1943, les deux hommes se retrouveront à Casablanca pour décider des opérations à mener face aux puissances de l’Axe. Lors du point presse du 24 janvier, ils réclameront pour la première fois la « capitulation sans conditions » de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon, une doctrine qui marquera durablement la suite du conflit.

Les archives établissent à une cinquantaine le nombre des journalistes présents ce jour-là. Logés à l’hôtel Excelsior, maintenus dans l’ignorance, ils découvrent, stupéfaits, la surprise qui les attend, à l’heure du déjeuner, sur la pelouse soigneusement taillée de la villa Dar Es-Saada.

(La villa Dar-Es Saada dans laquelle Roosevelt a logé du 14 au 24 janvier 1943)

Pour les correspondants américains surtout, la nouvelle est un choc. Si le « Bouledogue » a déjà parcouru plusieurs dizaines de milliers de kilomètres depuis le début de la Seconde Guerre mondiale, aucun président des États-Unis en exercice n’a jamais voyagé en avion, quitté le pays en temps de guerre ou posé le pied en Afrique (rappelons que Roosevelt est paralysé des jambes et se déplace en chaise roulante).

À tous points de vue, la conférence de Casablanca, que Churchill considérait alors comme « la plus importante et la plus fructueuse conférence de guerre à laquelle il [lui] ait été donné d’assister », frappe les esprits. Mais pourquoi avoir choisi le Maroc et sa métropole pour se réunir en ce mois de janvier 1943 ?

(L'hôtel Anfa où se sont tenues les réunions militaires américaines et britanniques pendant la conférence de Casablanca)

Une souris qui accouche d’une montagne

Voilà en résumé la trajectoire de SYMBOL. À sa genèse, la conférence n’est qu’un projet de réunion entre militaires de haut rang ; une rencontre secrète, prévue au Kremlin, dont les objectifs sont encore flous : établir les plans d’une invasion de l’Italie, de la Grèce ou des Balkans – avec la possibilité d’obtenir le soutien de la Turquie en vue d’une attaque sur le flanc allemand depuis la mer Noire – et inciter les forces françaises à s’unifier à Londres et à Alger. Roosevelt est à l’initiative. Le 14 novembre 1942, il fait part à Churchill de ses intentions : « Je suggère d’envoyer à Moscou un petit groupe limité à deux officiers pour chacun de nous, afin de discuter avec M. Staline et ses collaborateurs. »

Malgré la défaite de Rommel à El Alamein et le débarquement des alliés en Afrique du Nord, le président est inquiet : la région est instable. En Algérie, l’amiral Darlan n’est qu’un « expédient », le Maroc espagnol n’est pas sécurisé et la Tunisie semble encore inaccessible. Du point de vue américain, la rive sud de la Méditerranée devient une priorité. Le 25 novembre, Roosevelt précise son plan : une conférence des chefs d’états-majors interarmées des trois pays, dans un mois à six semaines.

Entre-temps, FDR a pris attache avec Staline qui accepte la proposition avec l’espoir de l’ouverture d’un second front en Europe. S’il est favorable à une réunion tripartite, Churchill émet toutefois des réserves sur l’utilité d’une rencontre militaire : « Je doute fort qu’une conférence entre officiers ait beaucoup de valeur. […] Ce n’est qu’à condition de nous retrouver entre dirigeants que nous atteindrons rapidement nos objectifs. » Le Premier ministre rappelle l’offre que lui a formulée Staline lors de la seconde conférence de Moscou en août 1942 : une réunion en Islande, cet hiver, avec lui et Roosevelt. « Nous pourrons mouiller à Halfjord et mettre à disposition de Staline un navire. […] Pourquoi ne pas faire cela en janvier ? […] D’ici là, l’Afrique sera nettoyée. »

Convaincu, Roosevelt craint néanmoins les conditions météorologiques. Si la première rencontre entre les « Big Three » doit avoir lieu, le terrain reste encore à choisir. Aux options moscovite et islandaise s’ajoutent rapidement Le Caire, Alexandrie, Khartoum, Alger, Bagdad, Gibraltar, l’Alaska, les îles Bermudes… Jusqu’à l’envoi, le 5 décembre, d’un télégramme de Staline à Roosevelt : « La situation est si tendue qu’il m’est impossible de m’absenter ne serait-ce qu’un seul jour. […] À Stalingrad, nous avons encerclé un groupe important d’armées allemandes et nous espérons les liquider définitivement. » Afin de garantir la présence du dirigeant soviétique, qu’il juge indispensable, FDR est prêt à tout. Il propose d’ajourner la réunion au mois de mars. En vain : Staline ne bougera pas, mais demande à être informé des conclusions de la conférence.

La piste africaine résiste jusqu'au bout

Avec le désistement du leader russe, la correspondance entre Churchill et Roosevelt révèle peu à peu tout le poids de la politique intérieure américaine dans les préparatifs de la rencontre. Un épisode en particulier éclaire la situation. Au Premier ministre qui lui demande s’il serait d’accord pour finalement tenir la réunion en Angleterre, le président répond par la négative et expose des « raisons politiques ». Sa femme Eleanor a bien déniché un appartement à Londres, avec un ascenseur, mais Roosevelt redoute les réactions du Congrès, acquis aux isolationnistes et les attaques de la presse républicaine, qui l’accuserait à coup sûr de connivence avec les Britanniques. 

Le président insiste : à condition qu’il puisse voyager dans le secret le plus absolu jusqu’à son retour à Washington, il est décidé à suivre la piste africaine. Le 11 décembre, il écrit : « J’aimerais rencontrer nos chefs militaires en Afrique du Nord et de l’Ouest, il est donc préférable que nous nous rencontrions dans cette zone […]. Nous pourrions nous retrouver à Alger ou Casablanca vers le 15 janvier. » C’est la première fois que la métropole marocaine est citée. Les villes de Rabat et Marrakech, dont Churchill loue le climat, sont aussi un temps évoquées.

Pour s’éviter une crise politique aux effets potentiellement dévastateurs, Roosevelt a trouvé la parade : il ne voyagera pas en tant que président. En Afrique du Nord, c’est le commandant en chef des forces armées qui se déplacera, ce qui l’autorise à n’en informer personne –  à son départ le 9 janvier, trois jours après son discours sur l’état de l’Union, Roosevelt fera remplacer tout le personnel du train Pullman qui doit l’emmener à Miami par des marins philippins de Shangri-La (actuel Camp David). Quant à la presse, elle recevra l’ordre de ne rien publier avant le 27 janvier, date à laquelle Roosevelt a prévu de quitter l’Afrique pour revenir à Washington.

Le 21 décembre, l’emplacement de la rencontre se précise. « Il existe un lieu satisfaisant et sûr, au nord de Casablanca », confie Roosevelt, qui mesure les avantages psychologiques qu’il peut tirer d’une rencontre dans un territoire tout juste repris par les Alliés. Le chef d’état-major américain Walter Bedell Smith  – qui dirigera la CIA de 1950 à 1953 –  et l’attaché militaire de Churchill, Ian Jacob  – qui prendra la tête de la BBC de 1952 à 1959 –, ont repéré un hôtel à Fedala (actuel Mohammedia), mais le bâtiment a souffert des bombardements, il est entouré d’habitations et visible depuis l’océan.

Mission suicide

Le 29 décembre, une visite de l’hôtel Anfa à Casablanca clôt les recherches. Jacob est séduit : « Le bleu éclatant de l’océan, la blancheur de la ville et le sol rouge parsemé de palmiers verts, de bougainvilliers et de bégonias composent une magnifique image au soleil. » Le général Eisenhower, qui dirige les armées alliées en Afrique du Nord, est plus pragmatique : « L’endroit se compose d’un hôtel entouré d'un groupe de villas en parfait état. Elles sont à 8 km au sud de Casablanca et à 1,5 km environ à l'intérieur des terres. La zone est détachée et peut être gardée facilement. L’aérodrome est à 3 km et convient pour les B-24. »

Au même moment, la température à Washington atteint péniblement 1° C et une fine couche de neige recouvre la ville. Comme il l’a fait quelques jours après le déclenchement de l’opération Torch, en demandant à ses équipes de lui fournir de la documentation sur le Maghreb, principalement des brochures et des cartes, tout ce qu’« un touriste aimerait savoir », Roosevelt a commandé à l’historien Samuel Eliot Morison un mémo sur les Berbères. Le document détaille en quelques pages l’histoire des « aborigènes d’Afrique du Nord », « une race blanche ou nordique, aux yeux bruns ou noisette, dont la peau n’est pas plus foncée que celle des Indiens d’Amérique. »

Dans l’entourage de FDR, l’incrédulité cède rapidement à la panique. Informé que le président souhaite traverser l’Atlantique en avion et non en bateau, son cabinet va tenter jusqu’au dernier moment de le faire changer d’avis, craignant une panne, une attaque aérienne ou une tentative d’assassinat à Casablanca ; une ville que son aide naval, John L. McCrea, lui décrit comme « infestée d’espions » dans une région où « beaucoup de gens seraient prêts à [le] liquider pour dix dollars. »

(Des hommes des services secrets chargés de la protection de Roosevelt lors de son voyage en Afrique en janvier 1943)

L’exécution de Darlan à Alger le 24 décembre fait monter la tension d’un cran. Pour les services chargés de la protection de Roosevelt, le périple annoncé a tout d’une mission suicide : cinq jours de déplacement jusqu’au Maroc, dont plus de trois dans les airs avec des escales à Trinidad, Belem et Bathurst (actuel Banjul) – pour opérer sous les ordres de l’armée, l’équipage civil du Boeing « Clipper » de la Pan American, qui décolle de Floride le 11 janvier, passe sous statut militaire.

"Il voulait faire un voyage"

Qu’importe : Roosevelt a pris sa décision. Devant la gravité des enjeux qui prévalent alors, il en fait même une affaire personnelle. Dans les notes qu’il rédige au cours du déplacement présidentiel au Maroc, Harry Hopkins, son conseiller diplomatique en chef, raconte : « Il voulait rencontrer Churchill en Afrique parce qu’il voulait faire un voyage. Il était fatigué de voir d’autres personnes, en particulier moi, parler pour lui dans le monde entier. Il en avait marre que des gens lui disent qu’il était dangereux de prendre l’avion. Il a aussi aimé le drame qui s’est noué autour de ce projet. Mais avant tout, il voulait faire un voyage. »

La perspective de son départ sera également pour Roosevelt l’occasion d’un clin d’œil qui dit tout de son état d’esprit. Le 31 décembre au soir, face aux invités réunis dans la salle Est de la Maison Blanche, il porte un toast aux États-Unis d’Amérique et « à la victoire des Nations unies ». Le président convie ensuite ses hôtes à se rendre dans le vestiaire qu’il a transformé quelques mois plus tôt en salle de cinéma privée. Il a choisi de leur montrer un film, sorti il y a peu et dont les critiques disent le plus grand bien : Casablanca, avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman.

Churchill et Roosevelt devant un parterre de correspondants sur la pelouse de la villa Dar Es-Saada le 24 janvier 1943.

Conférence de Casablanca : Pourquoi Roosevelt a choisi le Maroc en janvier 1943

Le 03 janvier 2020 à16:13

Modifié le 04 janvier 2020 à 13:02

HISTOIRE - Le 14 janvier 1943, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt se sont retrouvés à Casablanca pour décider des opérations à mener face aux puissances de l’Axe. Voici ce qui a motivé ce choix qualifié de "risqué" à l'époque.

« Suggested code name : SYMBOL. » Ces quatre mots, qui terminent un télégramme envoyé par Winston Churchill à Franklin D. Roosevelt le 21 décembre 1942, marquent le point d’orgue d’une séquence de cinq semaines d’échanges nourris entre le Premier ministre du Royaume-Uni et le président des États-Unis.

Le 14 janvier 1943, les deux hommes se retrouveront à Casablanca pour décider des opérations à mener face aux puissances de l’Axe. Lors du point presse du 24 janvier, ils réclameront pour la première fois la « capitulation sans conditions » de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon, une doctrine qui marquera durablement la suite du conflit.

Les archives établissent à une cinquantaine le nombre des journalistes présents ce jour-là. Logés à l’hôtel Excelsior, maintenus dans l’ignorance, ils découvrent, stupéfaits, la surprise qui les attend, à l’heure du déjeuner, sur la pelouse soigneusement taillée de la villa Dar Es-Saada.

(La villa Dar-Es Saada dans laquelle Roosevelt a logé du 14 au 24 janvier 1943)

Pour les correspondants américains surtout, la nouvelle est un choc. Si le « Bouledogue » a déjà parcouru plusieurs dizaines de milliers de kilomètres depuis le début de la Seconde Guerre mondiale, aucun président des États-Unis en exercice n’a jamais voyagé en avion, quitté le pays en temps de guerre ou posé le pied en Afrique (rappelons que Roosevelt est paralysé des jambes et se déplace en chaise roulante).

À tous points de vue, la conférence de Casablanca, que Churchill considérait alors comme « la plus importante et la plus fructueuse conférence de guerre à laquelle il [lui] ait été donné d’assister », frappe les esprits. Mais pourquoi avoir choisi le Maroc et sa métropole pour se réunir en ce mois de janvier 1943 ?

(L'hôtel Anfa où se sont tenues les réunions militaires américaines et britanniques pendant la conférence de Casablanca)

Une souris qui accouche d’une montagne

Voilà en résumé la trajectoire de SYMBOL. À sa genèse, la conférence n’est qu’un projet de réunion entre militaires de haut rang ; une rencontre secrète, prévue au Kremlin, dont les objectifs sont encore flous : établir les plans d’une invasion de l’Italie, de la Grèce ou des Balkans – avec la possibilité d’obtenir le soutien de la Turquie en vue d’une attaque sur le flanc allemand depuis la mer Noire – et inciter les forces françaises à s’unifier à Londres et à Alger. Roosevelt est à l’initiative. Le 14 novembre 1942, il fait part à Churchill de ses intentions : « Je suggère d’envoyer à Moscou un petit groupe limité à deux officiers pour chacun de nous, afin de discuter avec M. Staline et ses collaborateurs. »

Malgré la défaite de Rommel à El Alamein et le débarquement des alliés en Afrique du Nord, le président est inquiet : la région est instable. En Algérie, l’amiral Darlan n’est qu’un « expédient », le Maroc espagnol n’est pas sécurisé et la Tunisie semble encore inaccessible. Du point de vue américain, la rive sud de la Méditerranée devient une priorité. Le 25 novembre, Roosevelt précise son plan : une conférence des chefs d’états-majors interarmées des trois pays, dans un mois à six semaines.

Entre-temps, FDR a pris attache avec Staline qui accepte la proposition avec l’espoir de l’ouverture d’un second front en Europe. S’il est favorable à une réunion tripartite, Churchill émet toutefois des réserves sur l’utilité d’une rencontre militaire : « Je doute fort qu’une conférence entre officiers ait beaucoup de valeur. […] Ce n’est qu’à condition de nous retrouver entre dirigeants que nous atteindrons rapidement nos objectifs. » Le Premier ministre rappelle l’offre que lui a formulée Staline lors de la seconde conférence de Moscou en août 1942 : une réunion en Islande, cet hiver, avec lui et Roosevelt. « Nous pourrons mouiller à Halfjord et mettre à disposition de Staline un navire. […] Pourquoi ne pas faire cela en janvier ? […] D’ici là, l’Afrique sera nettoyée. »

Convaincu, Roosevelt craint néanmoins les conditions météorologiques. Si la première rencontre entre les « Big Three » doit avoir lieu, le terrain reste encore à choisir. Aux options moscovite et islandaise s’ajoutent rapidement Le Caire, Alexandrie, Khartoum, Alger, Bagdad, Gibraltar, l’Alaska, les îles Bermudes… Jusqu’à l’envoi, le 5 décembre, d’un télégramme de Staline à Roosevelt : « La situation est si tendue qu’il m’est impossible de m’absenter ne serait-ce qu’un seul jour. […] À Stalingrad, nous avons encerclé un groupe important d’armées allemandes et nous espérons les liquider définitivement. » Afin de garantir la présence du dirigeant soviétique, qu’il juge indispensable, FDR est prêt à tout. Il propose d’ajourner la réunion au mois de mars. En vain : Staline ne bougera pas, mais demande à être informé des conclusions de la conférence.

La piste africaine résiste jusqu'au bout

Avec le désistement du leader russe, la correspondance entre Churchill et Roosevelt révèle peu à peu tout le poids de la politique intérieure américaine dans les préparatifs de la rencontre. Un épisode en particulier éclaire la situation. Au Premier ministre qui lui demande s’il serait d’accord pour finalement tenir la réunion en Angleterre, le président répond par la négative et expose des « raisons politiques ». Sa femme Eleanor a bien déniché un appartement à Londres, avec un ascenseur, mais Roosevelt redoute les réactions du Congrès, acquis aux isolationnistes et les attaques de la presse républicaine, qui l’accuserait à coup sûr de connivence avec les Britanniques. 

Le président insiste : à condition qu’il puisse voyager dans le secret le plus absolu jusqu’à son retour à Washington, il est décidé à suivre la piste africaine. Le 11 décembre, il écrit : « J’aimerais rencontrer nos chefs militaires en Afrique du Nord et de l’Ouest, il est donc préférable que nous nous rencontrions dans cette zone […]. Nous pourrions nous retrouver à Alger ou Casablanca vers le 15 janvier. » C’est la première fois que la métropole marocaine est citée. Les villes de Rabat et Marrakech, dont Churchill loue le climat, sont aussi un temps évoquées.

Pour s’éviter une crise politique aux effets potentiellement dévastateurs, Roosevelt a trouvé la parade : il ne voyagera pas en tant que président. En Afrique du Nord, c’est le commandant en chef des forces armées qui se déplacera, ce qui l’autorise à n’en informer personne –  à son départ le 9 janvier, trois jours après son discours sur l’état de l’Union, Roosevelt fera remplacer tout le personnel du train Pullman qui doit l’emmener à Miami par des marins philippins de Shangri-La (actuel Camp David). Quant à la presse, elle recevra l’ordre de ne rien publier avant le 27 janvier, date à laquelle Roosevelt a prévu de quitter l’Afrique pour revenir à Washington.

Le 21 décembre, l’emplacement de la rencontre se précise. « Il existe un lieu satisfaisant et sûr, au nord de Casablanca », confie Roosevelt, qui mesure les avantages psychologiques qu’il peut tirer d’une rencontre dans un territoire tout juste repris par les Alliés. Le chef d’état-major américain Walter Bedell Smith  – qui dirigera la CIA de 1950 à 1953 –  et l’attaché militaire de Churchill, Ian Jacob  – qui prendra la tête de la BBC de 1952 à 1959 –, ont repéré un hôtel à Fedala (actuel Mohammedia), mais le bâtiment a souffert des bombardements, il est entouré d’habitations et visible depuis l’océan.

Mission suicide

Le 29 décembre, une visite de l’hôtel Anfa à Casablanca clôt les recherches. Jacob est séduit : « Le bleu éclatant de l’océan, la blancheur de la ville et le sol rouge parsemé de palmiers verts, de bougainvilliers et de bégonias composent une magnifique image au soleil. » Le général Eisenhower, qui dirige les armées alliées en Afrique du Nord, est plus pragmatique : « L’endroit se compose d’un hôtel entouré d'un groupe de villas en parfait état. Elles sont à 8 km au sud de Casablanca et à 1,5 km environ à l'intérieur des terres. La zone est détachée et peut être gardée facilement. L’aérodrome est à 3 km et convient pour les B-24. »

Au même moment, la température à Washington atteint péniblement 1° C et une fine couche de neige recouvre la ville. Comme il l’a fait quelques jours après le déclenchement de l’opération Torch, en demandant à ses équipes de lui fournir de la documentation sur le Maghreb, principalement des brochures et des cartes, tout ce qu’« un touriste aimerait savoir », Roosevelt a commandé à l’historien Samuel Eliot Morison un mémo sur les Berbères. Le document détaille en quelques pages l’histoire des « aborigènes d’Afrique du Nord », « une race blanche ou nordique, aux yeux bruns ou noisette, dont la peau n’est pas plus foncée que celle des Indiens d’Amérique. »

Dans l’entourage de FDR, l’incrédulité cède rapidement à la panique. Informé que le président souhaite traverser l’Atlantique en avion et non en bateau, son cabinet va tenter jusqu’au dernier moment de le faire changer d’avis, craignant une panne, une attaque aérienne ou une tentative d’assassinat à Casablanca ; une ville que son aide naval, John L. McCrea, lui décrit comme « infestée d’espions » dans une région où « beaucoup de gens seraient prêts à [le] liquider pour dix dollars. »

(Des hommes des services secrets chargés de la protection de Roosevelt lors de son voyage en Afrique en janvier 1943)

L’exécution de Darlan à Alger le 24 décembre fait monter la tension d’un cran. Pour les services chargés de la protection de Roosevelt, le périple annoncé a tout d’une mission suicide : cinq jours de déplacement jusqu’au Maroc, dont plus de trois dans les airs avec des escales à Trinidad, Belem et Bathurst (actuel Banjul) – pour opérer sous les ordres de l’armée, l’équipage civil du Boeing « Clipper » de la Pan American, qui décolle de Floride le 11 janvier, passe sous statut militaire.

"Il voulait faire un voyage"

Qu’importe : Roosevelt a pris sa décision. Devant la gravité des enjeux qui prévalent alors, il en fait même une affaire personnelle. Dans les notes qu’il rédige au cours du déplacement présidentiel au Maroc, Harry Hopkins, son conseiller diplomatique en chef, raconte : « Il voulait rencontrer Churchill en Afrique parce qu’il voulait faire un voyage. Il était fatigué de voir d’autres personnes, en particulier moi, parler pour lui dans le monde entier. Il en avait marre que des gens lui disent qu’il était dangereux de prendre l’avion. Il a aussi aimé le drame qui s’est noué autour de ce projet. Mais avant tout, il voulait faire un voyage. »

La perspective de son départ sera également pour Roosevelt l’occasion d’un clin d’œil qui dit tout de son état d’esprit. Le 31 décembre au soir, face aux invités réunis dans la salle Est de la Maison Blanche, il porte un toast aux États-Unis d’Amérique et « à la victoire des Nations unies ». Le président convie ensuite ses hôtes à se rendre dans le vestiaire qu’il a transformé quelques mois plus tôt en salle de cinéma privée. Il a choisi de leur montrer un film, sorti il y a peu et dont les critiques disent le plus grand bien : Casablanca, avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman.

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