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Tsipras au pays des rêves

BERLIN – On ne peut que plaindre la Grèce. Depuis plus de cinq ans, les institutions de la «troïka» (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) la soumettent en effet à l’expérimentation ratée de l’austérité, qui n’a fait qu’aggraver la crise économique du pays. Et voici aujourd’hui que le gouvernement du Premier ministre Alexis Tsipras semble déterminé à faire véritablement plonger la Grèce dans les abysses.  

Le 30 avril 2015 à 11h08

Les choses auraient pu se passer autrement. En effet, avant que le parti de gauche Syriza de Tsipras n’arrive au pouvoir en janvier, un nouveau compromis davantage axé sur la croissance était devenu possible. Même les plus fervents partisans allemands de l’austérité –et très certainement la chancelière Angela Merkel – avaient commencé à reconsidérer leur position, en raison des conséquences défavorables indéniables de leurs recommandations politiques sur l’euro et la stabilité de l’Union européenne.

En fournissant certaines justifications, le gouvernement Tsipras aurait pu se présenter comme le partenaire idéal de l’Europe dans le cadre de la mise en œuvre d’un programme majeur de réformes et de modernisation de la Grèce. Un certain nombre de mesures destinées à venir en aide aux plus démunis avaient en effet suscité une adhésion considérable au sein des grandes capitales de l’UE, et ce sentiment favorable aurait pu s’accentuer si la Grèce avait commencé à réduire l’exorbitance son budget de la Défense (comme on l’aurait attendu d’un gouvernement de gauche).

Seulement voilà, Tsipras a sacrifié l’opportunité qui se présentait à la Grèce, lui-même et d’autres dirigeants de Syriza ayant été incapables de se projeter au-delà de l’horizon des origines de leur parti, et ayant fait preuve d’un activisme d’opposition radical. Ils n’ont pas compris – et n’ont pas voulu comprendre – la différence entre démarche de campagne et exercice du pouvoir. Ils se sont contentés de considérer la realpolitik comme une traitrise.

Bien entendu, c’est précisément l’acceptation de la nécessité qui marque la différence entre parti de gouvernement et parti d’opposition. Là où un parti d’opposition peut se permettre de formuler des aspirations, de faire des promesses, voire de rêver un peu, un parti de gouvernement ne peut demeurer au sein d’un monde imaginaire, ou de quelque système théorique. Et plus les promesses d’un parti d’opposition s’apparentent au rêve, plus le défi est considérable quand il s’agit d’en réduire l’écart avec la réalité lorsque ce parti, à la manière de Syriza, finit bel et bien par remporter les élections et prendre les rênes du pouvoir.

Tsipras semble en effet avoir oublié l’accent que place la tradition marxiste sur l’unité dialectique de la théorie et de la pratique. Si vous entendez négocier un changement de direction auprès de vos créanciers, vous aurez peu de chances d’y parvenir si vous anéantissez votre propre crédibilité, et que vous dénigrez ceux qui détiennent l’argent dont vous avez besoin pour échapper au défaut. Il s’agit là, à tout le moins, d’une leçon que la plupart d’entre nous ont apprise grâce à la théorie et la pratique (c’est-à-dire tout simplement au cours de notre existence).

Les choix de Tsipras

Mais l’incapacité de Syriza à s’extraire de sa bulle radicale n’explique pas pourquoi le parti a formé une coalition avec l’extrême droite des Grecs indépendants, alors même qu’il aurait pu gouverner auprès de l’un des partis centristes pro-européens. J’ose espérer que ces deux forces ne partageront pas les mêmes priorités politiques, notamment s’agissant d’un changement d’alliances stratégiques, tant il s’agirait aussi bien d’une mauvaise nouvelle pour la Grèce et pour l’Europe. Malheureusement, deux choix effectués par Tsipras peu après son arrivée au pouvoir ne peuvent qu’accroître mon scepticisme : sa relation de flirt avec le président russe Vladimir Poutine, ainsi que sa tentative consistant à isoler l’Allemagne au sein de la zone euro, qui était vouée à l’échec.

Au sein de l’union monétaire de l’Europe, un consensus a été fixé selon lequel tout doit être fait pour maintenir la Grèce en son sein. Le gouvernement grec doit néanmoins comprendre que les autres membres de la zone euro refuseront d’accéder à ses exigences si cela doit délégitimer leurs propres réformes douloureuses. Plus important encore, face au compte à rebours du défaut (susceptible de se produire dès le mois de juillet), les autorités grecques doivent convaincre leurs partenaires au travers d’actions, et non de promesses.

Une sortie chaotique de la Grèce hors de l’euro – plus grande menace à l’heure actuelle – ne pourra être évitée qu’à condition que les deux camps opèrent sur la base de l’hypothèse selon laquelle les négociations prochaines ne se limiteront pas à déterminer les gagnants et les perdants. Cela ne sera pas facile : tous les camps en présence font face à une pression domestique non négligeable, et le moindre compromis exigera de chaque dirigeant qu’il fournisse des explications une fois de retour au pays. Mais même s’il n’existait ni troïka, ni union monétaire, la Grèce serait confrontée à la nécessité urgente de réformes majeures afin de reprendre pied. Le pays a également besoin de temps et d’argent, qu’il s’agirait que l’UE fournisse dès lors que les autorités grecques admettront la réalité de la situation, et seulement à cette condition.

Pour autant, d’autres en Europe doivent également abandonner leurs illusions. La crise grecque ne saurait être exploitée ni pour affaiblir les conservateurs européens et modifier l’équilibre des pouvoirs au sein de l’UE, ni pour chasser la gauche grecque de ses fonctions.

La crise actuelle, de même que les négociations destinées à la résoudre, ne s’inscrivent que dans une seule et unique perspective : futur de la Grèce au sein de l’Europe, et avenir du projet commun européen. La guérison de la Grèce et son maintien dans la zone euro s’inscrivent dans l’intérêt de l’Europe, à la fois politiquement et économiquement. Pour autant, tout accord relatif à la manière d’y parvenir exige désormais de la Grèce qu’elle prouve combien elle partage cet objectif.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2015


 

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Le 30 avril 2015 à 11h08

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