Punie pour avoir joué le jeu
Ambrose Evans-Pritchard, journaliste économique au Telegraph, écrivait que le glissement de l'Europe vers la déflation correspond à une "trahison" de l'Europe du Sud. Cette affirmation peut paraître excessive, mais, à mon sens, elle est très vraie. Permettez-moi alors, de développer mon propos avec une image que je trouve particulièrement instructive.
Le graphique ci-dessous montre l'inflation de base (qui exclut l'énergie, l'alimentation, l'alcool et le tabac) en Allemagne, en Espagne et dans la zone euro dans son ensemble. Comme vous pouvez l’observer, il y a eu deux époques distinctes pour le système de l'euro.

Dans une première période, qui a duré jusqu'à la crise financière, le capital avait inondé l’Europe du Sud. Rétrospectivement, cela a été une mauvaise chose, mais peu de gens en position d'autorité se plaignait à l'époque. Le résultat fut un boom économique dans le sud, et une inflation assez élevée. Encore une fois, cependant, cela était considéré comme parfaitement normal et bon. Après tout, on ne peut pas escompter un même taux d’inflation pour chaque pays, dans une union monétaire. L'inflation globale était bonne et la hausse des prix en Europe du Sud a aidé l'Allemagne à devenir super-compétitive et à émerger du marasme économique dans lequel elle se trouvait à la fin des années 1990, sans devoir recourir à la déflation réelle.
Ensuite, le flux de capitaux s’est arrêté et il était devenu nécessaire pour l'Europe du Sud d’inverser la hausse des coûts et des prix de la période précédente. Les macroéconomistes et tous ceux qui avaient accepté de suivre les règles, disaient alors que cet ajustement devait être symétrique avec ce qui avait précédé – et préconisaient le maintien de l’inflation à un niveau déterminé (ou son élévation, selon les économistes, mais laissons cela de côté…), avec une inflation allemande nettement plus élevée, de sorte que la faible inflation dans le sud puisse permettre de se lancer dans la "dévaluation interne".
Cependant, dans les faits, il n'y avait pas de hausse significative de l'inflation allemande, et à l’heure actuelle, elle enregistre plutôt une baisse. L'inflation globale euro est bien en deçà de la cible, et l'Europe du Sud a été forcée de tomber dans la déflation, ce qui lui a été très coûteux et a aggravé le fardeau de la dette de la région.
Ensuite, on a les Allemands qui disent qu’ils font face à la situation, alors pourquoi l'Europe du Sud ne peut-elle pas faire la même chose ? Pourquoi ? Eh bien, parce que l'Europe du Sud a respecté les règles du jeu et quand elle a eu besoin d’être soutenue en période difficile, les règles ont été changées et énormément à son désavantage.
On pourrait se demander alors, ce qu’il aurait fallu faire pour éviter cette situation ? La Banque centrale européenne aurait pu réagir, par exemple, dès qu'il était devenu évident que l'inflation était sur une pente glissante. Il aurait fallu un effort soutenu pour compenser l'austérité budgétaire en Europe du Sud avec l'expansion dans le nord. Au lieu de cela, on a permis à cette obsession de l'inflation et du déficit et ce, depuis pas mal d’années, d’établir les règles du jeu. Le résultat, aujourd’hui : une situation devenue presque irrécupérable.
Traduit de l'anglais par Raja Khabcheche
© 2015 Le New York Times
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