img_pub
Rubriques

Pourquoi le concept de “démocratie antilibérale” pose problème

En se tournant vers un régime autoritaire, la Pologne a tiré la sonnette d'alarme aux quatre coins de l’Union européenne et de l'OTAN. 

Le 27 janvier 2016 à 10h29

Depuis son arrivée au pouvoir en octobre, le parti Droit et Justice (PiS) de Jaroslaw Kaczynski a attaqué la Cour constitutionnelle du pays, politisé le pouvoir judiciaire et la fonction publique et a lancé un assaut à l’encontre du pluralisme des médias.

Les critiques du gouvernement PiS, qui est dirigé par le Premier ministre Beata Szydło (avec Kaczyński, au pouvoir depuis les coulisses puisqu’il ne détient aucun poste officiel), ont décrit ses actions comme une attaque éclair pour installer une "démocratie antilibérale", semblable à ce que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a fait dans son propre pays au cours des six dernières années.

Or, il est profondément trompeur d’appeler le processus en cours de construction en Pologne "démocratie antilibérale" – et cela amoindrit les efforts pour freiner les autocrates en puissance comme Kaczyński et Orbán. Après tout, ce n’est pas seulement le libéralisme qui est visé, mais la démocratie elle-même.

Le concept de "démocratie antilibérale", attribuable à un essai de 1997 par le penseur de la politique étrangère américaine Fareed Zakaria, était un effort pour décrire les régimes qui tiennent des élections, mais ne respectent pas le règne de la loi et contreviennent régulièrement aux contrôles constitutionnels de leurs systèmes politiques.

C’est une idée née de la désillusion. Dans les beaux jours après la chute du communisme, une sorte d'extase démocratique a prévalu (au moins en Occident). La "fin de l'histoire" avait été atteinte; les élections, les institutions représentatives et l'état de droit iraient, semblait-il, toujours parfaitement ensemble.

Des atteintes aux droits fondamentaux

Rapidement, cependant, les électeurs nouvellement habilités ont voté pour des majorités utilisant leur pouvoir pour opprimer les minorités et violer les droits fondamentaux. L'implication était claire: la démocratie ne se suffit pas à elle-même. Le libéralisme – la protection des minorités et des libertés civiles individuelles – devait être renforcé.

Le mot "libéralisme", cependant, ne signifie pas la même chose pour tout le monde. Dans de nombreux cercles, il est désormais utilisé pour décrire un capitalisme débridé et une liberté totale de choix des modes de vie personnels. Et ce sont les significations alternatives qui ont initialement permis à des politiciens comme Orbán et le leader turc Recep Tayyip Erdogan de défendre une autre forme de démocratie majoritaire.

Erdoğan, en insistant sur la morale islamique traditionnelle, a commencé par se présenter comme un "démocrate conservateur". Orbán, lors d’un discours controversé en 2014, a déclaré son désir de créer un "état antilibéral". Plus récemment, lors de la crise des réfugiés, Orbán a annoncé la fin de l'ère de ce qu'il a appelé le "bla bla libéral" et prédit que l'Europe se rallierait à sa vision "chrétienne et nationale" de la politique.

Il est vrai que l'expression "démocratie antilibérale" n’est pas nécessairement une contradiction dans les termes. Tout au long du XIXe et du XXe siècle, de nombreux chrétiens-démocrates européens se seraient appelés "antilibéraux". En fait, ils auraient pu être offensés si l'on mettait en doute leur antilibéralisme farouche.

Par contre, cela ne signifiait pas qu'ils ne comprenaient ni ne reconnaissaient pas l'importance des droits des minorités dans une démocratie qui fonctionne (après tout, les minorités peuvent devenir la majorité lors des prochaines élections).

Cela ne voulait pas dire non plus qu'ils croyaient que des institutions non élues comme les tribunaux constitutionnels étaient en quelque sorte antidémocratiques. Ils associaient le "libéralisme" à l'individualisme, le matérialisme et, très souvent, l'athéisme; néanmoins, être antilibéral ne signifiait pas rejeter l'importance des droits ou des institutions indépendantes.

Les journalistes apeurés

Ce que les gouvernements de la Pologne, la Hongrie et la Turquie proposent est très différent. C’est une chose de critiquer le matérialisme, l'athéisme ou même l'individualisme. C’en une autre, tout à fait différente, de chercher à limiter la liberté d'expression et de réunion, le pluralisme des médias ou la protection des minorités.

Dans le premier cas, il s’agit d’un désaccord quant à des philosophies politiques différentes qui peuvent justifier la démocratie. Dans le second, on est face à une attaque contre les fondements mêmes de la démocratie.

Des élections, après tout, peuvent être antidémocratiques, même en l’absence de bourrage des urnes par le parti au pouvoir. Si les partis d'opposition ont été empêchés de présenter leurs arguments à l'électorat, et si les journalistes n’osent pas publier un rapport sur les échecs du gouvernement, les urnes sont déjà bourrées avant même les élections.

Ce n’est pas par hasard que la plupart des démocraties qui ont émergé après la chute du communisme ont mis en place des cours constitutionnelles pour protéger les droits et préserver le pluralisme. En fin de compte, ces institutions assurent et protègent la démocratie.

Tant que les critiques continuent d'utiliser l'expression "démocratie antilibérale" pour décrire ce qui se passe dans des pays comme la Pologne, les dirigeants comme Kaczyński pourront se contenter de dire: "Exactement!" Loin d'être reçue comme une critique, l'expression renforce l'image de ces leaders comme des opposants au libéralisme, tout en leur permettant de continuer à qualifier leurs actions de "démocratiques" – ce qui, malgré toutes les déceptions du dernier quart de siècle, est toujours la condition la plus importante pour l'inclusion dans "l’Occident" géopolitique.

En outre, l'expression "démocratie antilibérale" confirme le point de vue selon lequel la démocratie est le domaine des gouvernements nationaux – et que c’est l'Union européenne qui pousse au libéralisme démocratique. Cela permet à des figures comme Kaczyński et Orbán de dépeindre l'UE comme l'agent du capitalisme sauvage et de la morale libertine.

Le fait que les nouveaux dirigeants autoritaires d'Europe soient arrivés au pouvoir par des élections libres et équitables ne donne aucune légitimité démocratique à leurs efforts pour transformer des systèmes politiques entiers en vue de servir leurs propres intérêts. Au lieu de les décrire comme "antilibéraux", nous devrions les appeler par leur vrai nom: "antidémocratiques".

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

© Project Syndicate 1995–2016

Par Rédaction Medias24
Le 27 janvier 2016 à 10h29

à lire aussi

DOCUMENT. Drones, intégration opérationnelle, sites : le saut stratégique de l'alliance militaire Maroc-USA
Defense

Article : DOCUMENT. Drones, intégration opérationnelle, sites : le saut stratégique de l'alliance militaire Maroc-USA

Un document américain donne de nouveaux détails sur la feuille de route militaire maroco-américaine 2026-2036. Le Maroc devient la clé stratégique du détroit de Gibraltar et du Sahel.

Trains RER: L'ONCF s'associe à la Corée du Sud pour structurer son futur réseau
Quoi de neuf

Article : Trains RER: L'ONCF s'associe à la Corée du Sud pour structurer son futur réseau

Dans l'optique de fluidifier le transport au sein des grandes métropoles régionales d'ici 2030, l'ONCF confie la réalisation et le suivi technique de son futur réseau RER à l'industrie ferroviaire sud-coréenne. Hyundai Rotem assurera l'entretien sur deux décennies tandis que KORAIL encadrera le contrôle qualité de la production et le transfert de compétences vers les équipes marocaines.

Sortie de l'acier, tensions géopolitiques, Mondial 2030... La stratégie d'Aluminium du Maroc expliquée par Abdeslam El Alami
Actus

Article : Sortie de l'acier, tensions géopolitiques, Mondial 2030... La stratégie d'Aluminium du Maroc expliquée par Abdeslam El Alami

Le groupe industriel installé à Tanger a validé la sortie de son activité acier lors de son conseil d'administration du 12 mai dernier. Son PDG, Abdeslam El Alami, invité du 12/13 de Médias24, explique les raisons de cette décision, revient sur l'impact de la guerre au Moyen-Orient sur ses approvisionnements en billettes d'aluminium, et anticipe la demande du secteur à l'horizon 2030.

Épisode 5. Une nation en mission : quand le football rassemble diplomates, institutions et citoyens dans une même aventure
Contributions

Article : Épisode 5. Une nation en mission : quand le football rassemble diplomates, institutions et citoyens dans une même aventure

Les épisodes précédents ont montré comment plusieurs centaines de Marocains ont traversé la planète pour soutenir les Lionceaux de l’Atlas lors de la finale de la Coupe du monde U20 au Chili et comment les joueurs eux-mêmes considéraient ce public comme un acteur de leur réussite. Derrière les joueurs et les supporters se trouvait un ensemble beaucoup plus vaste d’acteurs qui avaient le sentiment de participer à la même mission. Des employés de la Royal Air Maroc aux équipages des avions, des diplomates aux responsables institutionnels, chacun semblait mobilisé autour d’un objectif commun.

Grâce au programme “Nasmaa”, 56 patients opérés pour retrouver le chemin de l'audition
Santé

Article : Grâce au programme “Nasmaa”, 56 patients opérés pour retrouver le chemin de l'audition

Ils viennent du Maroc, de Palestine ou de plusieurs pays africains. Pour certains, le son n'a jamais fait partie de leur quotidien. Grâce à une nouvelle campagne du programme Nasmaa menée sous l'égide de la Fondation Lalla Asmaa, 56 enfants et jeunes adultes ont franchi une étape décisive vers l'audition.

L'embellie historique des barrages masque encore la fragilité des nappes
Eau

Article : L'embellie historique des barrages masque encore la fragilité des nappes

Avec 12,6 milliards de mètres cubes stockés au 19 juin 2026, soit un taux de remplissage de 74,43 %, les barrages marocains renouent avec des niveaux inégalés depuis août 2015. Une embellie portée par le bassin de l'Oum Errabiâ, mais qui ne doit pas masquer la vulnérabilité des nappes phréatiques, loin de leurs niveaux d'avant la sécheresse.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité