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Pourquoi la “curiosité” a pris du galon

Longtemps perçue comme une forme d’indiscipline, la curiosité s’impose aujourd’hui comme une compétence clé à l’ère de l’intelligence artificielle.

Le 1 avril 2026 à 16h34

Lors de mon parcours scolaire, le fait d'"être une personne curieuse" était souvent découragé, parfois même implicitement sanctionné. Poser trop de questions ou sortir des schémas préétablis pouvait être perçu comme une remise en cause de l’autorité. Aujourd’hui, la curiosité n’est plus un défaut, elle est un avantage compétitif.

Une qualité encore mal perçue au Maroc

Récemment, Sam Altman, dirigeant d'OpenAI, a résumé cette réalité d’une formule percutante : "Curiosity beats credentials" [La curiosité est plus importante que les diplômes].

Cette phrase est à la fois une pépite stratégique et un avertissement pour celles et ceux qui veulent entrer pleinement dans le nouveau monde. Elle rappelle que l’avantage compétitif de demain ne sera pas uniquement académique, il sera cognitif.

On peut fréquenter les meilleures universités, lire ce que tout le monde lit, suivre le même parcours que les autres et exceller. Mais c’est la "curiosité des idées" qui mène vers quelque chose de réellement nouveau. Elle permet de relier des domaines qui ne se parlent pas, de voir ce que d’autres ne voient pas, de poser la question que personne n’ose formuler. La curiosité est une qualité liée à la pensée inquisitive, telle que la diligence, l'exploration, l'investigation et l'apprentissage.

Au Maroc, cette idée reste encore contre-intuitive. La curiosité est parfois perçue avec méfiance. Celui qui pose trop de questions peut être jugé instable, voire qualifié de "fdoudli".

La parole descend, elle remonte rarement

La question est tolérée tant qu’elle ne dérange pas la structure. Explorer au-delà du "programme" est interprété comme une distraction, une dispersion, voire une agitation ou un refus de s’aligner. Cette forme de brimade culturelle se transmet de génération en génération, instaurant une culture où la curiosité devient prudente, puis silencieuse. Elle installe l’idée que la conformité protège et que l’exploration expose. Elle suggère que la prudence consiste à suivre le cadre établi, non à l’interroger. Pourtant, aujourd’hui, c’est précisément l’inverse qui devient vrai.

Dans l’économie de l’IA, la question est plus importante que la réponse

Tout au long de notre vie, nous sommes conditionnés à juger l’intelligence des autres à la qualité de leurs réponses. Notre culture professionnelle valorise encore la certitude rapide plutôt que l’exploration rigoureuse. On attend des réponses immédiates, des positions tranchées, des expertises affirmées.

Pourtant, dans un monde traversé par l’intelligence artificielle et la transformation digitale, la compétence la plus rare n’est pas l’exécution, mais plutôt la capacité à interroger.

Le web offre une abondance quasi illimitée d’informations. Mais cette richesse ne produit pas automatiquement de la valeur. Une réponse clôt un sujet. Une question l’ouvre. Sans curiosité, elle se transforme en bruit. La curiosité relie les idées, compare les modèles, remet en perspective les évidences. Elle transforme la donnée en compréhension, et la compréhension en innovation.

D’ailleurs, maîtriser les outils d’intelligence artificielle est d’abord un art du questionnement. La qualité des résultats dépend de la qualité des interrogations. L’IA amplifie les esprits curieux et affaiblit les esprits figés. Voltaire l’exprimait avec clairvoyance il y a déjà quelques siècles : "Jugez un homme à ses questions plutôt qu’à ses réponses".

Le coût organisationnel de la répression de la curiosité

Réprimer la curiosité a un coût collectif. Les jeunes talents apprennent à se conformer plutôt qu’à explorer. Les collaborateurs hésitent à challenger des évidences. Les idées atypiques sont mises de côté pour préserver une stabilité apparente.

Dans de nombreuses organisations marocaines, la trajectoire linéaire reste la référence implicite du sérieux. Pourtant, l’innovation naît souvent du croisement des disciplines. Les idées nouvelles émergent lorsque des univers différents se rencontrent.

La curiosité n’est pas incompatible avec la stabilité. Elle en est la condition. Une organisation qui questionne régulièrement ses pratiques est plus résiliente. Une société qui encourage l’exploration intellectuelle est mieux préparée aux ruptures technologiques et économiques.

Le piège du confort cognitif

Lorsque le monde subit un changement de paradigme, comme celui que l’intelligence artificielle impose actuellement, les modèles de réflexion accumulés tout au long de notre vie peuvent devenir nos plus grands handicaps. Ils se transforment en un bagage cognitif qui empêche de voir les nouvelles règles du jeu. Dans cet environnement, désapprendre peut avoir plus de valeur qu’apprendre.

Ceux qui ne sont pas prisonniers des schémas du passé bénéficient d’une plus grande agilité d’adaptation. Les enfants, qui grandissent dans un monde où l’interaction avec les "machines" est naturelle, construisent directement leurs modèles mentaux dans un environnement transformé.

Pour le reste d’entre nous, le défi consiste à augmenter notre capacité de désapprentissage et à être prêt à abandonner une expertise qui ne s’applique plus. En somme, être capable de remettre en cause ce qui nous a pourtant définis.

C’est une leçon d’humilité intellectuelle. Les individus les plus performants demain ne seront pas nécessairement ceux qui en savent le plus. Ce seront ceux qui sauront se défaire du plus grand nombre de certitudes et qui accepteront de se libérer de la rigidité cognitive.

La curiosité n’est ni un luxe intellectuel ni une distraction. Elle est désormais une stratégie de survie.

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Le 1 avril 2026 à 16h34

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