Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Ode à Fès-Jdid
Entre les hauts remparts et le murmure d’une rivière, Fès-Jdid se dresse comme le gardien d’une mémoire suspendue. A l’ombre de sa grande sœur millénaire, Fès el-Bali, cette cité mérinide déploie ses ruelles ocres comme autant de chemins vers un passé où le temps s’écoule et où les souvenirs refusent de s’effacer.
"Être né quelque part/ c’est partir quand on veut/ revenir quand on part". C’est ce que ressasse le refrain d’une chanson de Maxime Le Forestier. Découvertes il y a longtemps, ces paroles m’ont toujours renvoyé à ce quartier de mon enfance. Quand je l’ai quitté et chaque fois que je l’écoute, toujours et où que je sois, c’est là-bas qu’elles me ramènent. Et je les récite comme le début d’un conte pour enfant que je me raconte à moi-même.
Il était une fois un enfant né quelque part dans un quartier nommé Fès-Jdid. Plus qu’un quartier – je l’apprendrai bien plus tard dans les livres –, c’est une ville dans une autre ville, qui est tout entière une création de la dynastie mérinide. Et c’est ce que témoignera Ibn Khaldoun à propos de sa fondation après l’avènement des Mérinides victorieux sur les Almohades. "Quand la révolte fut étouffée et le Maghreb pacifié, écrit Ibn Khaldoun, Abou Youssef Yacoub vit sa puissance consolidée, sa domination étendue sur toutes les parties du pays, son royaume agrandi et le nombre des gens de sa suite et de ses visiteurs considérablement augmenté. Il jugea donc nécessaire de bâtir une ville pour servir de résidence à lui-même, aux gens de sa maison et aux grands officiers qui soutenaient la dignité de son trône et le poids de l’administration". On a donc construit une ville nouvelle aux couleurs blanches contrastant avec celles, plus ternes, de l’ancienne cité. Fès-Jdid est venu jouxter et se frotter à Fès el Bali. Fès la neuve, par opposition à Fès l’ancienne, est née vers 1276.
Tout cela, l’enfant des rues étroites de Derb Oulad El Beqal ne le saura que bien plus tard, lorsqu’il mettra de la distance avec ce lieu de mémoire qui débouche sur une impasse, elle-même limitée par ces hauts remparts et fortifications qui entourent Fès-Jdid. Ces derniers sont percés de grandes portes, ces "Bab" qui portent des noms qui sont autant de repères historiques et toponymiques : Bab el Mellah menant au quartier juif, Bab Riafa, Bab Dkaken, Bab El Makina, Bab Segma, Bab Mahrouq … Les rues et venelles portent-elles aussi des noms qui racontent les origines tribales diverses, régionales ou familiales du peuplement et de ces gens de Fès-Jdid, dits "Oulad Fès-Jdid" : gens de peu ou d’extraction aisée, makhzaniens ou aux ascendants maraboutiques, en plus de la communauté juive résidant au Mellah, non loin du Palais royal et établie ici depuis la fondation de la ville.
Finalement, écrire pour ouvrir la porte dérobée d’une mémoire débridée évoquant le quartier de son enfance, c’est franchir ses hauts remparts pour raviver la mémoire d’un temps aux odeurs de feuilles de menthe froissées entre les doigts. Et toujours le corps se souviendra de l’inégalité des pavés sous les pieds dans ces rues ombragées, de l’odeur de thé à la menthe et du café au lait brûlé.
Aujourd’hui, alors que la modernité transforme les visages des cités, et que les maisons ont changé de résidents, le quartier, lui, demeure tel qu’en lui-même sous un drap de souvenirs suspendus entre le ciel de la mémoire et l’éternité de ses murailles. Le temps a coulé sur Fès-Jdid, comme coulent les eaux de la rivière éponyme qui serpente et sépare les deux médinas sœurs. Deux cités qui se jouxtent : l’une tressée de mille ans de prières, l’autre née des songes des rois, s’effleurant sans jamais s’effacer et scellant à jamais la topographie de mes premiers pas et, plus tard, de mes multiples fugues.
Grandir ici, c’est habiter une frontière improbable. D’un côté, le faste architectural et solennel du Méchouar et des portes monumentales du palais royal, dont les bronzes dorés brillaient sous le soleil de l’après-midi ; de l’autre, le bourdonnement familier du Mellah et des ruelles animées où chaque pavé semblait retenir le secret des pas disparus. Pour l’enfant que j’étais, ces murailles de terre crue et percées de trous pour autant d’abris d’hirondelles n’étaient pas des limites administratives, mais les contours d’un royaume d’aventures infinies.
Écrire sur ces lieux de mémoire, c’est refuser l’oubli. C’est affirmer que l’on reste à jamais le produit de ces pierres millénaires, de ces ombres fraîches et de cette lumière unique qui, chaque soir, embrase les remparts de la plus belle des cités.
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