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Médicament au Maroc : pourquoi la disponibilité ne peut être dissociée du prix

Alors que le Conseil de la concurrence interroge l’efficience du marché pharmaceutique, le débat tend à dissocier disponibilité physique et accessibilité financière. Or un médicament introuvable n’a pas de prix utile, et un médicament financièrement hors de portée n’offre aucun accès réel. Décryptage.

Le 23 juillet 2026 à 15h55

Lors des Grands Rendez-vous Médias24 du 16 juillet 2026, Ahmed Rahhou, président du Conseil de la concurrence, a rappelé que « lorsqu’un produit est introuvable, le prix n’a plus aucune importance ». Appliqué au médicament, le constat est exact dans l’urgence : un patient ne peut bénéficier d’un traitement absent des circuits de dispensation.

Cette priorité donnée à la disponibilité ne signifie toutefois pas que prix et disponibilité puissent être régulés séparément. À l’échelle du système, le prix participe aussi aux conditions de l’offre : selon les produits et la structure du marché, il peut soutenir l’entrée de concurrents, influencer la continuité de certaines spécialités ou rendre un médicament théoriquement présent mais pratiquement inaccessible au patient.

Alors que le Maroc fait évoluer à la fois le cadre des autorisations de mise sur le marché et sa politique de tarification, la vraie question n’est donc pas de savoir si la disponibilité vient avant le prix. Elle est de savoir comment gouverner ensemble disponibilité, accessibilité financière et soutenabilité.

Pénuries de médicaments : des causes différentes, des réponses différentes

Dans le débat public, pénurie, rupture de stock, non-commercialisation et difficulté d’accès sont souvent employées comme des notions équivalentes. Elles ne le sont pas. Cette confusion affaiblit le diagnostic et conduit à mobiliser les mêmes réponses pour des situations différentes.

On peut distinguer au moins cinq dimensions de la disponibilité : réglementaire, lorsqu’un produit dispose ou non d’une AMM ; commerciale, lorsqu’il est effectivement lancé et maintenu sur le marché ; physique, lorsqu’il existe réellement en stock ; territoriale, lorsqu’il peut être obtenu dans les zones et circuits où les patients en ont besoin ; et financière, lorsque son prix et sa prise en charge permettent un accès effectif.

Ces dimensions peuvent se cumuler, mais elles n’appellent ni le même diagnostic ni les mêmes outils.

Une rupture physique peut résulter d’une tension internationale sur un principe actif, d’un incident industriel ou de qualité, d’une dépendance envers un fournisseur unique, d’une difficulté logistique ou d’une hausse imprévue de la demande. Une indisponibilité commerciale peut, elle, tenir à un retrait, à un faible volume ou à des conditions économiques devenues fragiles pour une spécialité pourtant utile. Ces facteurs peuvent se combiner et se renforcer, mais ils ne se confondent pas et ne peuvent être traités par un levier unique.

Une baisse de prix ne provoque donc pas mécaniquement une pénurie ; inversement, un prix plus élevé ne garantit pas l’approvisionnement. Toute réponse sérieuse doit partir des faits, produit par produit, et non d’une causalité supposée à l’avance.

L’AMM ouvre le marché ; elle ne garantit pas la disponibilité

L’autorisation de mise sur le marché est indispensable : elle établit qu’un médicament répond aux exigences de qualité, de sécurité et d’efficacité applicables. Rendre les procédures plus prévisibles, réduire les délais injustifiés et faciliter l’entrée de génériques ou de biosimilaires peuvent renforcer la concurrence et accélérer l’accès.

Mais une AMM ne crée qu’une possibilité réglementaire. Entre l’autorisation et la délivrance au patient interviennent encore la fixation du prix, la décision de commercialisation, la production ou l’importation, le remboursement, l’achat, le stockage, la distribution, la prescription et la dispensation. Un produit peut donc être autorisé sans être lancé, voir ensuite sa commercialisation interrompue, ou être disponible au niveau national sans l’être là où le besoin se manifeste.

L’évaluation d’une réforme de l’AMM ne devrait dès lors pas s’arrêter au nombre d’autorisations délivrées ou au délai administratif. Elle devrait aussi suivre le délai entre l’AMM et la première disponibilité commerciale, la proportion de produits autorisés mais non commercialisés, la durée et la fréquence des interruptions, le nombre d’alternatives effectivement offertes et la couverture territoriale. L’indicateur pertinent n’est pas seulement l’accès au marché ; c’est l’accès du patient au traitement.

Le prix est à la fois un instrument d’accès et un paramètre de l’offre

Dans le médicament, le prix ne met pas seulement en relation un producteur et un consommateur. Pour le patient, il détermine la capacité réelle à se traiter. Pour les régimes d’assurance maladie, il engage la soutenabilité des remboursements. Pour les opérateurs, il participe aux conditions économiques de production, d’importation, de stockage et de distribution. Pour le système de santé dans son ensemble, enfin, il doit favoriser l’efficience sans fragiliser la continuité de l’approvisionnement.

Une baisse de prix peut élargir l’accès, réduire le reste à charge et stimuler la concurrence. Mais, pour certaines spécialités essentielles, anciennes ou à faible volume, il faut aussi vérifier qu’elle ne réduit pas le nombre de sources effectives ou n’accroît pas le risque de retrait. À l’inverse, l’existence d’une fragilité économique ne saurait justifier automatiquement une hausse : celle-ci ne garantit ni la disponibilité ni l’efficience.

La régulation du prix doit donc être différenciée selon la criticité thérapeutique, l’existence d’alternatives, le volume du marché, son degré de concentration et les risques d’approvisionnement. Lorsqu’une révision à la hausse est exceptionnellement justifiée par la continuité d’une spécialité critique, elle devrait être documentée, ciblée, assortie d’engagements de disponibilité et réévaluée. Lorsqu’une baisse est décidée, ses effets sur les retraits, la concentration et les ruptures devraient être suivis dans le temps.

Autrement dit, il ne s’agit ni de protéger un prix ni de rechercher la baisse pour elle-même. Il s’agit d’assurer le meilleur accès thérapeutique possible pour un coût soutenable, aujourd’hui comme demain.

La concurrence doit être mesurée par l’offre réellement disponible

La concurrence peut diversifier l’offre et réduire la dépendance envers un nombre limité d’opérateurs. Encore faut-il la mesurer correctement. Trois titulaires d’AMM ne constituent pas nécessairement trois sources d’approvisionnement si un seul produit est effectivement commercialisé, si plusieurs opérateurs dépendent du même fabricant de substance active ou du même façonnier, ou si les capacités disponibles ne permettent pas de répondre à une hausse de la demande.

L’analyse concurrentielle du médicament doit donc intégrer la commercialisation effective, l’indépendance des sources, les capacités de production ou d’importation, les possibilités de substitution et les barrières réglementaires ou économiques à l’entrée et au maintien sur le marché.

L’avis nᵒ A/6/25 du Conseil de la concurrence sur les marchés de la distribution des médicaments au Maroc, rendu public en mars 2026, va précisément dans le sens d’une lecture globale de la chaîne : il relie fonctionnement concurrentiel, fixation des prix, viabilité des acteurs, obligations d’approvisionnement, traçabilité et digitalisation. Cette articulation est essentielle. La concurrence élargit les alternatives ; la régulation protège la qualité et la continuité ; la politique industrielle réduit certaines dépendances. Aucune de ces dimensions ne suffit isolément.

Passer de la déclaration des ruptures à leur anticipation

Le véritable progrès ne réside pas seulement dans la capacité à réagir lorsqu’une pénurie est déjà visible. Il réside dans la détection précoce des signaux qui la précèdent. La donnée devient alors une infrastructure de sécurité sanitaire, et non un simple instrument de transparence.

Le Maroc dispose déjà, avec l’arrêté nᵒ 263-02 du 12 juin 2002, d’obligations de stocks de sécurité applicables aux établissements pharmaceutiques industriels et aux grossistes-répartiteurs. Ce socle est nécessaire, mais il ne couvre pas à lui seul les incidents de production en amont, les retraits commerciaux, les hausses imprévues de la demande ou les dépendances à une source unique.

Cette transition vers l’anticipation est également engagée par l’AMMPS. Son directeur général a présenté les chantiers portant sur la finalisation de la liste nationale des médicaments essentiels, déclinée en deux volets — adulte et pédiatrique —, la digitalisation de l’Observatoire du médicament et le développement d’un système national d’alerte précoce. Un comité mixte permanent réunissant l’Agence, le ministère de la Santé et les représentants de l’industrie examine déjà les situations de tension et coordonne les réponses.

L’enjeu n’est donc plus seulement de concevoir ces instruments, mais de les rendre pleinement opérationnels et interopérables. Leur valeur prédictive dépendra de la qualité des données qui les alimentent : complétude, actualisation, traçabilité et cohérence devront être intégrées aux systèmes qualité des opérateurs, selon un cadre défini et contrôlé par l’Agence. Sans données fiables, l’alerte précoce ne ferait que déplacer l’incertitude au lieu de la réduire.

La liste des médicaments essentiels gagnera à être complétée par une cartographie dynamique de la criticité croisant importance thérapeutique, existence d’alternatives, concentration des fournisseurs, dépendance aux matières premières et délais de reconstitution des stocks.

Le système d’alerte devra définir des signaux standardisés, des seuils de déclenchement et des délais de notification. L’Observatoire devra agréger, dans un cadre sécurisé et respectueux de la confidentialité commerciale, les données pertinentes sur les stocks, les capacités de production, les importations, les consommations et les niveaux de couverture.

Enfin, des protocoles préétablis devront relier chaque cause à l’outil approprié : accélération réglementaire d’une alternative, redistribution des stocks, importation temporaire, substitution encadrée, révision ciblée du prix, adaptation des achats ou soutien industriel.

La performance de l’ensemble ne devra pas être mesurée au nombre d’outils annoncés, mais au délai de détection d’une tension, au délai de décision, au temps nécessaire au rétablissement de la disponibilité et au taux de récurrence des ruptures. Sans ce lien entre signal, responsabilité et action, la donnée reste descriptive et la réaction demeure tardive.

La disponibilité, un indicateur de performance collective

Le principal angle mort du système n’est pas l’absence d’acteurs ou de règles. C’est la fragmentation des informations, des responsabilités et des calendriers de décision. Une AMM, une décision de prix, une inscription au remboursement, un achat hospitalier ou une alerte de stock peuvent être rationnels pris séparément et produire, ensemble, un résultat insuffisant pour le patient.

C’est pourquoi la disponibilité doit être considérée comme le résultat d’une architecture décisionnelle du médicament : régulation, concurrence, politique industrielle, prix, financement, achat, distribution et information doivent partager une même lecture des risques et des priorités.

L’intervention d’Ahmed Rahhou a le mérite de rappeler une évidence souvent perdue dans les débats tarifaires : un prix n’a de sens que pour un produit accessible. Mais la réciproque est tout aussi importante : la présence physique d’un médicament ne constitue pas un accès réel si le patient ne peut le financer.

Une politique du médicament performante ne se mesure donc ni au seul nombre d’AMM, ni à la seule baisse des prix, ni au seul niveau des stocks. Elle se mesure à sa capacité à assurer, dans la durée, que le patient obtienne le traitement approprié au moment où il en a besoin, à un coût supportable, sans compromettre la capacité du système à garantir l’approvisionnement futur.

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Le 23 juillet 2026 à 15h55

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