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L’érosion de l’Europe

  BERLIN, 30 avril 2013 – Il y a quelques semaines à peine, le pire de la crise financière en Europe semblait être derrière nous. La stabilité semblait regagner du terrain. Mais les apparences étaient trompeuses. Un problème mineur (du moins par ses dimensions) comme Chypre, associé à un degré d’incompétence ahurissant de la part de la « troïka » (la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international), ont suffit à transformer un cas accessoire en une crise vertigineuse.  

Le 10 mai 2013 à 11h46

Bien que les marchés soient restés calmes, la crise chypriote a révélé l’étendue du désastre politique provoqué par la crise de la zone euro : l’Union européenne se désintègre en son centre. La perte de confiance actuelle des Européens dans le projet européen est bien plus dangereuse que de nouvelles turbulences des marchés parce qu’elle ne peut pas être surmontée par une injection de liquidités par la BCE.

L’ancien ordre politique de l’Europe était basé sur la concurrence, la méfiance, les rivalités de pouvoir et en fin de compte, par la guerre entre États souverains. Il s’est effondré le 8 mai 1945 et a été remplacé par un système basé sur la confiance mutuelle, la solidarité, l’État de droit et le compromis. Mais avec l’érosion de ces fondations par la crise, la confiance a cédé le pas à la méfiance, la solidarité a succombé à de vieux préjudices (et même à une nouvelle haine entre le Sud pauvre et le Nord riche), et le compromis a capitulé devant les diktats. Et l’Allemagne est une fois de plus au centre de ce processus de désintégration.

La raison en est que l’Allemagne, de loin l’économie la plus forte de l’UE, a imposé la stratégie, pour surmonter la crise de la zone euro, qui lui avait si bien réussi au début du millénaire, mais dans des conditions économiques internes et externes complètement différentes. Pour les pays européens du sud en difficulté, la recette allemande d’austérité et de réformes structurelles s’est révélée désastreuse, parce que les troisième et quatrième ingrédients essentiels – l’allégement de la dette et la croissance – ne sont pas au rendez-vous.

Ce n’est qu’une question de temps avant que l’un des grands pays européens touchés par la crise n’élise un gouvernement qui n’accepte plus les diktats de l’austérité. Déjà aujourd’hui, en période électorale, les gouvernements nationaux promettent à mots couverts de protéger leurs citoyens de l’Europe, parce que l’Allemagne a fait en sorte de donner la place d’honneur à l’austérité et aux réformes structurelles pour surmonter la crise.

Qu’il faille imposer le concept de « qui aime bien châtie bien » au sud de l’Europe, qui sinon ne changerait jamais, n’a pas été remis en question. Le châtiment a en effet été rude, entraînant une contraction économique rapide, un chômage massif (qui chez les jeunes atteint un taux de près de 50 pour cent) et une détérioration persistante des finances publiques à cause du service de la dette. En fait, tous les pays membres de la zone euro font aujourd’hui l’expérience d’une croissance économique anémique, si ce n’est d’une récession.

Que veut l’Allemagne ? Une Europe allemande n’est pas envisageable, et la classe politique allemande n’a ni le courage, ni la détermination nécessaire pour aller dans le sens d’une Allemagne européenne. L’Allemagne veut-elle préserver l’union monétaire et donc l’UE, ou permettra-t-elle que les tergiversations et le manque de vision hâtent l’érosion des fondations de l’Europe ?

Dans cette crise, les intentions priment sur l’action. Le International Herald Tribune a récemment cité Winston Churchill : « Il ne sert à rien de dire “Nous avons fait de notre mieux”. Il faut réussir à faire ce qui est nécessaire ». Ce point de vue doit être l’ordre du jour de l’Europe et de la zone euro.

Ce qui est nécessaire est évident depuis longtemps. La survie de l’union monétaire, et donc du projet européen, passe par plus de communauté : une union bancaire, une union budgétaire et une union politique. Ceux qui s’y opposent par crainte d’un cadre commun de responsabilité, de transferts des riches aux pauvres et d’une perte de la souveraineté nationale devront accepter une renationalisation de l’Europe – et par voie de conséquent, sa sortie de la scène mondiale. Aucune alternative – et en aucun cas, le statu quo – n’a la moindre chance de réussite.

Il est de notoriété publique en Europe que la crise actuelle entraînera soit la disparition de l’UE, soit une union politique, et que sans une solution basée sur la solidarité pour résorber les dettes et une mutualisation partielle de toute nouvelle dette, l’euro ne pourra être sauvé. Ces mesures impliquent d’importants transferts de souveraineté. L’Allemagne – ou la France – sont-elle prêtes à franchir ce pas ?

La véritable crise de l’UE et de l’union monétaire n’est pas d’ordre financier, mais politique – ou plus précisément, il s’agit d’une crise de gouvernement. L’absence de vision, de courage et de détermination est l’apanage de toutes les capitales européennes, et de Berlin en particulier (tant du gouvernement que de l’opposition).

Les politiciens nationaux européens critiquent sans cesse l’UE pour son manque de légitimité démocratique, et pourtant, ils en portent une part de responsabilité. Ou les pro-Européens sont-ils devenus si pusillanimes et découragés qu’ils préfèrent simplement céder la place aux populistes et nationalistes opposés à l’Europe ? Ce serait un désastre, parce que la crise est aujourd’hui si profondément enracinée qu’elle ne peut être résolue par des moyens technocratiques.

L’Allemagne se prépare à des élections fédérales dans lesquelles la crise européenne ne jouera aucun rôle, ou alors un rôle secondaire – comme lors de l’élection présidentielle en France l’an dernier. Tant le gouvernement que l’opposition estiment préférable de ne dire la vérité au peuple, sur la question fondamentale du jour, qu’après les élections (et encore, une partie seulement de la vérité).

Une telle issue ferait fi de la démocratie. Mais la situation pourrait évoluer tout autrement si la dynamique de la crise en Europe chamboulait les plans des politiciens allemands. Une surprise désagréable n’est pas à exclure ; à ce stade, elle pourrait être la plus grande source d’espoir pour l’Europe.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

© Project Syndicate


 

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Le 10 mai 2013 à 11h46

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