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Le moment de la revanche au pays de Schengen

Le 2 février 2016 à 15h11

Le rêve de longue date d'une Europe sans frontières, devenu réalité au milieu des années 1990, est en train de s’évanouir rapidement. L’Italie est en train de bloquer une décision de l'Union européenne qui entendait payer la Turquie pour qu’elle empêche les réfugiés de traverser la Méditerranée et d’entrer en Grèce pour rejoindre l'Allemagne, la Suède ou d'autres pays d'Europe du Nord.

En réponse, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a appelé à la solidarité, avertissant que sinon les gardes-frontières pourraient bientôt être de retour à leurs postes, en commençant par la frontière germano-autrichienne. Bien sûr, la dissolution de l'accord de Schengen, qui a institué la circulation sans passeport au sein de presque l’entièreté de l'UE à partir de 1995, ne doit pas nécessairement marquer la fin du projet européen, du moins en principe. 

D’un point de vue économique, les contrôles aux frontières fonctionnent comme des impôts; ils provoquent des distorsions de l'activité, en augmentant les coûts de transaction et en réduisant les flux de biens et de services transfrontaliers. Sans ces contrôles – et, plus important encore, avec une monnaie unique – un marché est plus efficace.

Cela ne signifie pas, bien sûr, que le marché unique ne peut pas fonctionner avec des contrôles aux frontières ou plusieurs devises. Cela signifie simplement que cette "renationalisation" comporterait des coûts énormes, sous la forme d’une réduction substantielle de la productivité et d’une production significativement plus faible.

Compte tenu de ces coûts, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a souligné à juste titre que "tuer" Schengen saperait l’objectif fondamental de l'Union européenne d’une "union toujours plus étroite" – un objectif auquel, il est vrai, plusieurs membres de l'UE ont adhéré à contrecœur.

Un scepticisme ambiant

Le Royaume-Uni est le pays membre qui fait le plus entendre son scepticisme, mais la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et à peu près tout le reste de l'Europe de l'Est n’ont jamais été enthousiastes à l’idée de devoir abandonner certaines de leurs prérogatives nationales. La crise des réfugiés a mis fortement en évidence cette discordance.

En conséquence, le réseau dense d’interdépendances en Europe commence à se désagréger. Il manque d’une hégémonie bienveillante, autrefois constituée du couple franco-allemand. Les questions nationales (et, dans certains endroits, comme la Catalogne et l'Ecosse, régionales) gagnent de plus en plus le centre de l’attention, une situation malheureusement cohérente avec les incitations des décideurs dont les circonscriptions sont nationales (ou régionales).

L’appel du Premier ministre italien, Matteo Renzi, à un quid pro quo – un assouplissement des règles budgétaires de la zone euro en échange de son approbation sur l’accord avec la Turquie – est tout à fait compréhensible à cet égard. Pour autant, il met l'UE sur une pente glissante.

L'ironie dans tout cela est que l'Allemagne, qui a été perçue comme impitoyable pendant les crises des dettes souveraines (et privées) européennes, appelle maintenant à la solidarité. Soutenue par d'autres créanciers d'Europe du Nord, l’Allemagne a appliqué ses principes budgétaires sans relâche, malgré les conséquences systémiques pour les pays sur lesquels elle faisait pression (la Grèce et l'Espagne, par exemple, ont maintenant changé de gouvernements).

La question de savoir si les politiques d'ajustement ont été couronnées de succès ou non reste un sujet de débat houleux; ce qui, par contre, ne fait aucun doute, c’est qu’elles ont produit beaucoup de perdants – et plus particulièrement parmi les plus vulnérables, qui perçoivent désormais en grande partie le consensus UE-Allemagne comme une menace.

Les partis sous pression

Dans ce contexte, des partis anti-establishment aux quatre coins de l'Europe s’opposent aux politiques qui reflètent cette approche inspirée du modèle allemand. Cela explique, par exemple, la similitude des plates-formes économiques proposées par l’extrême droite et l’extrême gauche en France. Même les partis traditionnels sont sous pression pour répondre à ce sentiment d’insurrection; défendre des propositions politiques de l'UE est un moyen infaillible pour perdre une élection.

Voilà pourquoi, alors que l'Allemagne se bat pour faire face à quelque 1,5 million de réfugiés, l'appel de M. Schäuble à la solidarité se heurte à un sol stérile. Tout le monde, à commencer par la France, se cache. Le moment de la revanche est venu. Un partage du fardeau – c’est à dire, une allocation "équitable" des réfugiés dans l'UE (qui sera âprement discutée au niveau politique) – semble être une chimère.

Sur le plan économique, l’accueil des réfugiés sera un défi pendant un certain temps. Mais si l'on adopte une vision de plus long-terme, l’absorption des nouveaux venus devrait être une opportunité – si elle est traitée de manière appropriée.

Entretemps, cependant, non seulement l'Allemagne, mais aussi la Suède, les Pays-Bas, l'Autriche et d’autres pays, sont en train de se heurter à ce qui est considéré comme politiquement faisable. Ceci implique qu’on ne peut pas s’attendre à une réponse à l’échelle de l’ensemble de l'UE, et donc que Schengen est probablement condamné.

Ce serait plus qu'une perte symbolique pour les citoyens européens. Et, bien sûr, ériger une nouvelle fois des frontières nationales n’aide en rien à résoudre le problème sous-jacent. Les réfugiés seraient simplement repoussés vers la Grèce, le maillon le plus fragile et vulnérable de la chaîne.

Une perte réelle

Aussi décevant que cela puisse paraître, nous devons maintenant envisager la perspective de la fin de l'Union monétaire européenne et de l'Union européenne comme nous les avons connues. L'objectif est non seulement de mettre en évidence les opportunités qui seraient perdues suite à un tel résultat; celles-ci seraient évidemment considérables, surtout si l'union monétaire devait être déconstruite. Mais l’objectif est aussi de montrer que les conditions minimales pour que l'UE et la zone euro fonctionnent sous leur forme ne sont pas remplies.

Au premier rang de ces conditions se trouve un diagnostic partagé des problèmes de l'UE et une philosophie commune. Renzi et Schäuble, par exemple, ont des visions spectaculairement contradictoires sur certaines questions cruciales, depuis la politique budgétaire jusqu’au secteur bancaire. Renzi critique l'UE, tout en rejetant complètement la responsabilité des conséquences de nouvelles réglementations de sauvetages des créanciers sur l'Allemagne. 

Pour les mêmes raisons, le président français François Hollande met la sécurité intérieure en premier lieu (éventuellement en cohérence avec les préférences de son électorat), et ne respecte les règles fiscales que de manière incohérente. Le fait que l'application de propositions allemandes ou de l'UE sur la politique des réfugiés ne renforcerait pas exactement ses chances de réélection en 2017 ne facilite pas non plus les choses.

Si les Etats membres de l'UE devaient poursuivre leur propre intérêt de manière éclairée, ils œuvreraient à une union toujours plus étroite, prévoyant une solidarité – financière mais pas seulement – entre le Nord et le Sud. Au lieu de cela, ils transforment de plus en plus l’Europe en bouc émissaire et embrassent un discours national. Une fois de plus, l'Europe semble avancer en somnambule vers la crise. Il faut espérer qu'elle se réveille dans un endroit plus sûr qu'elle ne l’a fait dans le passé.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

© Project Syndicate 1995–2016

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Le 2 février 2016 à 15h11

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