Abdelouahed Jraifi
Auteur et chercheur en TICLe Maroc de la citoyenneté numérique a besoin d'une nouvelle génération de lois
Alors que le Maroc accélère sa transformation numérique à travers la stratégie Maroc Digital 2030, les infrastructures de nouvelle génération et la digitalisation des services, une question centrale se pose : le cadre juridique évolue-t-il au même rythme que les technologies ?
Le Maroc a fait du numérique un levier majeur de son développement. La stratégie Maroc Digital 2030, les investissements dans la fibre optique, la 5G, l'intelligence artificielle, les centres de données, la digitalisation des services publics et, demain, les constellations satellitaires, témoignent d'une volonté forte de bâtir une économie numérique compétitive.
Cette ambition est légitime et nécessaire. Mais une question mérite aujourd'hui d'être posée : le développement des technologies est-il suffisamment accompagné par un cadre juridique capable de protéger les citoyens ?
L'histoire montre que les grandes révolutions technologiques s'accompagnent toujours de nouvelles règles. Le numérique ne fait pas exception. Plus les technologies évoluent, plus il devient indispensable d'adapter nos lois afin de préserver les droits des citoyens, renforcer la confiance et garantir un développement responsable.
Le Maroc ne doit pas attendre que les problèmes deviennent des crises pour agir. Il peut au contraire anticiper et devenir un pays précurseur en dotant sa transformation numérique d'un cadre législatif moderne, centré sur le citoyen.
Dans cet esprit, je propose l'adoption de deux lois structurantes, qui répondent à des préoccupations de plus en plus présentes dans notre société.
La première concerne la protection des mineurs dans l'environnement numérique.
Aujourd'hui, les réseaux sociaux occupent une place considérable dans la vie de nombreux enfants et adolescents. Ils offrent des opportunités d'apprentissage, d'expression et d'ouverture sur le monde. Mais ils exposent également les plus jeunes à des risques bien réels : cyberharcèlement, contenus inappropriés, désinformation, manipulation algorithmique, addiction aux écrans, atteinte à la vie privée et exploitation des données personnelles.
Face à cette réalité, le Maroc devrait ouvrir un débat national sur l'adoption d'une loi interdisant l'accès aux réseaux sociaux aux mineurs, tout en imposant aux plateformes numériques des mécanismes fiables de vérification de l'âge.
Une telle loi ne viserait pas à éloigner les jeunes du numérique. Son objectif serait de leur permettre de grandir dans un environnement numérique plus sûr, où la protection de l'enfant prime sur les intérêts économiques des plateformes.
Elle devrait également renforcer le rôle des parents, intégrer l'éducation à la citoyenneté numérique dans les programmes scolaires et prévoir des sanctions à l'encontre des plateformes qui ne respectent pas leurs obligations.
Les bénéfices seraient nombreux : une meilleure protection de la santé mentale des jeunes, une réduction du cyberharcèlement et des violences en ligne, une diminution de l'addiction aux écrans, un développement de l'esprit critique et une meilleure préparation des futurs citoyens à un usage responsable du numérique.
La deuxième proposition porte sur la protection des populations contre l'exposition aux champs électromagnétiques.
Le développement de la 5G, des réseaux mobiles, des objets connectés et, demain, des technologies de nouvelle génération est indispensable au progrès économique et social. Cependant, il suscite également des interrogations légitimes chez une partie de la population.
Ces inquiétudes ne doivent être ni ignorées ni amplifiées. Elles doivent être traitées avec rigueur scientifique, transparence et responsabilité.
Le Maroc gagnerait à adopter une loi spécifique définissant les règles applicables en matière d'exposition aux champs électromagnétiques. Cette loi fixerait les limites d'exposition conformément aux recommandations scientifiques internationales, imposerait des contrôles réguliers par des organismes compétents, garantirait la publication des résultats des mesures et mettrait à la disposition des citoyens une cartographie nationale des niveaux d'exposition.
Une telle démarche renforcerait la confiance entre les citoyens, les pouvoirs publics et les opérateurs de télécommunications. Elle contribuerait également à lutter contre les fausses informations, tout en facilitant le déploiement des nouvelles infrastructures grâce à une communication transparente.
Ces deux lois répondent à une même logique : faire de la protection du citoyen un pilier de la transformation numérique.
Le numérique ne se résume pas aux réseaux, aux applications ou à l'intelligence artificielle. Il concerne avant tout les femmes, les hommes et les enfants qui les utilisent au quotidien.
Aux décideurs, nous souhaitons adresser un message clair : les investissements dans les infrastructures sont essentiels, mais ils doivent être accompagnés d'investissements dans la confiance des citoyens.
Les technologies évolueront sans cesse. Les usages continueront de se transformer. Les défis seront de plus en plus complexes. Nos lois doivent donc évoluer avec la même rapidité.
En proposant ces deux projets de loi, notre objectif n'est pas de ralentir l'innovation, mais de lui donner un socle plus solide. Un numérique de confiance est un numérique qui protège.
Le Maroc dispose aujourd'hui de tous les atouts pour devenir une référence régionale en matière de citoyenneté numérique. Il possède une vision, des compétences, des infrastructures et une jeunesse porteuse d'espoir. Il lui reste à franchir une nouvelle étape : faire évoluer son cadre législatif au rythme de sa transformation numérique.
La réussite de Maroc Digital 2030 ne dépendra pas uniquement de la qualité de nos infrastructures ou de la performance de nos technologies. Elle dépendra surtout de notre capacité à protéger les citoyens, à renforcer leur confiance et à faire du numérique un véritable facteur de progrès humain.
C'est ce Maroc de la citoyenneté numérique, innovant, protecteur et résolument tourné vers l'avenir, que nous appelons de nos vœux. Un Maroc où chaque avancée technologique s'accompagne d'une avancée juridique, où chaque innovation renforce les droits des citoyens et où le numérique devient un moteur de confiance, de développement et d'espérance pour les générations futures.
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